Pour la quatrième année consécutive, MaG aura sillonné les festivals à la recherche des perles rares. Nous y avons échangé avec les réalisateurs Alexandre Aja, Nadav Lapid, Ugo Bienvenu, Lucile Hadžihalilovic, Galder Gaztelu Urrutia, Momoko Seto, François Ozon, Hélène Cattet, Bruno Forzani et bien d’autres encore. On a également rendu hommage au maître David Lynch en compagnie de l’exégète Pacôme Thiellement. 2025, c’était aussi l’interview du trublion Sergi Lopez de Sirāt, celle du duo Benjamin Voisin et Rebecca Marder de L’Etranger mais aussi des révélations comme Clara Pacini et Maria Wrobel. Les deux jeunes actrices de La Tour de Glace et Que ma volonté soit faite sont les révélations de l’année. Après ce marathon, toute l’équipe vous souhaite une bonne année 2026. On s’arrête, on réfléchit : retour sur une année à toute allure !
MaG fait peau neuve
Avant de s’attaquer aux choses sérieuses, quelques points sur ce qui a changé sur MaG. Au rang des nouveautés, nos interviews long format évoluent avec un montage plus dynamique sur le fond comme la forme avec des traductions intégrées directement dans les vidéos. À cela s’ajoutent les formats découverte constitués d’extraits publiés régulièrement sur les réseaux au fur et à mesure de nos pérégrinations festivalières et des sorties en salle. Cette année a également été l’occasion d’affiner notre approche éditoriale avec la nouvelle formule du Bazar des 4K Ultra HD : un article mensuel conséquent pensé pour offrir des tests clairs, complets et résolument sans concession sur les dernières sorties du support premium. Une évolution d’autant plus solide qu’elle s’accompagne de nouveaux enrichissements, au premier rang desquels la capsule audio Voir la vie en 4K Ultra HD, animée avec la verve unique de l’inimitable loup celeste.
2025 était aussi l’année des partenariats, d’abord avec l’association blésoise La Prochaine Séance qui publie dans nos colonnes une version rédactionnelle du podcast LeMag.7. En collaboration avec les bibliothèques d’Agglopolys, l’animateur Étienne propose à des invités du monde culturel de déambuler dans les rayons musique, cinéma et jeux vidéo pour choisir sept œuvres qu’ils souhaitent faire découvrir à nos auditeurs. Enfin, MaG travaille désormais de concert avec les cinémas indépendants de Strasbourg et de l’UGC qui nous proposent tour à tour des interviews régulières et des séances presse en avant-première. Certains festivals comme le NIFFF nous ont également apporté un appui logistique bienvenu pour cette dernière édition.
MaG passe enfin d’un collectif autogéré à une association qui aura plus que jamais besoin du soutien de ses fidèles lecteurs dans un monde où la presse libre se réduit à peau de chagrin. MaG restera totalement gratuit pour nos lecteur.ices mais nous chercherons prochainement des soutiens financiers pour maintenir notre activité et améliorer toujours plus la formule. Mécènes fortunés en déroute, oubliez les actions Total et soutenez un média indépendant à l’avenir ! Sans plus attendre, voici notre bilan ciné 2025… à consommer sans modération !
Sommaire
Bilan de KillerSe7ven
TON REGARD SUR LE MONDE DU CINÉMA EN 2025
Le cinéma et son double
Depuis la pandémie, le mot « urgence » ne signifie plus grand-chose tant les évènements géopolitiques s’accélèrent, à l’instar d’un cancer foudroyant, qu’on traiterait cependant avec des gélules d’homéopathie. À Amsterdam, le réveillon de la Saint-Sylvestre s’est soldé par un gigantesque incendie qui a ravagé en quelques minutes à peine l’église Vondel vieille de près de 150 ans ; en Suisse, les premiers instants de 2026 n’ont pas tardé à annoncer la couleur avec un incompréhensible brasier qui a couté la vie à une quarantaine de personnes et blessé des dizaines d’autres. 2026 n’offrira donc aucun répit, pas même une seconde.
Si je vous accorde que mon analogie mobilisant de tristes faits divers peut sembler saugrenue au premier abord, elle symbolise pourtant un moment de notre époque gagné par ce sentiment d’effondrement accéléré. Ce n’est plus une vague prophétie relayée par les plus pessimistes des Cassandre, mais une réalité que certains apprécient déjà en première ligne, à commencer par les Américains et ceux qu’ils désignent comme leurs ennemis. Pourquoi parler politique en introduction ? Parce qu’elle impacte directement les oeuvres que nous évoquerons dans ce bilan parsemé de formes documentaires. Aussi un vieux dicton dit que tout ce qui arrive aux USA débarque toujours en France quelques années plus tard.
Censure étatsunienne et répression des universitaires, persécutions multiples dans la science, la recherche et tous les champs culturels, réajustement des politiques inclusives aujourd’hui honnies, chasse aux sorcières contre ces « ennemis de l’intérieur », les exemples sont légion. Chacun de ces évènements partage le même dénominateur commun, à savoir un effet de sidération qui confine à la paralysie la plus totale. Ces ingérences éclair, présentes et à venir, font des émules chez les amateurs de l’ordre. « Comment fait-il pour trouver toute cette énergie ? » philosophait encore l’une de ses jeunes recrues qui fit aussitôt la risée du net. Il faudra désormais s’attendre à des interventions partout où les USA voudront imposer leurs intérêts stratégiques. Cette « zone d’influence » n’a aujourd’hui pas de limites et le rejet du droit international ne génère que de rares condamnations protocolaires pour ne pas froisser nos alliances. « La guerre, c’est la paix » proclamera bientôt le nouveau ministère de la guerre étasunien, fraichement rebaptisé.
La liste des mouvements fascistes ayant conquis le pouvoir ne cesse pourtant de s’allonger. Les thuriféraires des Lumières sombres ne prennent même plus la peine de cacher leur projet totalitaire : contrôler et soumettre le Vieux continent comme les pays du Sud à leur idéologie mortifère. Il s’agit d’imposer leur hégémonie impérialiste par la suprématie militaire s’il le faut, seuls ou via leurs alliés ; aujourd’hui à Gaza, au Liban, en Iran ou au Venezuela et peut-être demain au Canada, à Cuba ou au Groenland. Cette année, nous avons rencontré nombre d’artistes inquiets par tous ces appétits guerriers. Certains artistes iraniens ou libanais avec qui j’échange ne savaient pas comment retourner dans leur pays en guerre, d’autres comme Nadav Lapid sont devenus des parias pour une partie de leurs pairs. Son dernier film aurait été accueilli vertement par le public israélien.
2025 est un tournant. C’est le règne du chantage et de la diplomatie de l’ultimatum permanent qui s’annonce. Ce rouleau compresseur sera évidemment accompagné par la guerre culturelle que mène déjà religieusement une partie de nos politiques français. Dans le sillon tracé par l’homme de la maison blanche, des rapaces attendent sagement l’après Macron, que la « presse d’accompagnement du pouvoir » appelait volontiers hier le « maître des horloges ». Aujourd’hui dépossédé de son propre gouvernail idéologique et moral – eut-il jamais existé – il ne contrôle plus grand-chose en politique intérieure, ni même à l’international, où il est le plus souvent moqué pour ses fanfaronnades et bravades restées sans suite. Son inconséquence ouvre un boulevard à l’extrême droite qui lui a permis d’accéder deux fois à l’Elysée selon un narratif électoral bien connu.
Le RN, sympathisant du trumpisme et héritier de l’esprit de Vichy, est tout aussi pressé de conquérir le pouvoir et d’appliquer les « remèdes » administrés outre-Atlantique pour mettre un terme à cette gabegie du CNC et de l’audiovisuel public. La politique de la tronçonneuse nous guette. La charge contre le wokisme, ce mot-valise qui obsède l’extrême droite, vise expressément notre système européen et tous ces relais intellectuels et culturels, qu’importe si le terme n’a aucune réalité conceptuelle. Pour preuve, la récente commission contre l’audiovisuel public signe une posture offensive des affidés de Bolloré contre ce dernier bastion du service public. Une bataille après l’autre qui menace la culture dans toute sa diversité, a fortiori notre modèle de diffusion français que jalousent nombre de nos voisins européens.
Le cinéma architecte face au fracas du monde
En biologie, on dit que les gènes architectes sont ceux qui définissent le sort d’autres facteurs génétiques. Une simple mutation d’un d’entre eux suffit à engendrer des changements spectaculaires sur le phénotype des individus. Il en va de même en politique où l’aberration nous guette. Les changements majeurs opérés par Donald Trump indiquent une nouvelle architecture de l’organisation internationale avec des effets immédiatement sensibles dans tous les pans de la société. Par ricochet, c’est la diversité des œuvres (et des auteurs) qui se trouve elle-aussi compromise dans un horizon pas si lointain. 1984, La Servante écarlate, Le Journal d’Anne Frank et nombre de livres jugés « gauchistes » ont déjà été retirés des bibliothèques publiques et écoles étasuniennes dans de nombreux Etats. Selon les données recueillies par PEN America, un organisme de défense de la liberté d’expression aux États-Unis, le nombre d’interdictions répertoriées par année scolaire est passé de 2 532 en 2021-2022 à 3 362 pour 2022-2023 et plus de 10 000 pour la période 2023-2024. Cette menace repose autant sur la présente censure que le déploiement de l’IA pour formater les esprits. Pourquoi multiplier les sources du savoir quand on peut en avoir qu’une seule dictée par l’oncle Donald et ses supplétifs de la Silicon Valley ?
Objectif : coloniser nos imaginaires, jusqu’aux sphères les plus intimes. Comme toute révolution réactionnaire dont on pèse les dégâts à la mesure de l’accélération du monde, la résistance d’un certain type de cinéma se fait sentir. Face à la propagation du fascisme, je voudrais opposer ce qu’on appellera ici des « œuvres architectes » susceptibles de réveiller les dormeurs. D’abord partagés sous le manteau sous forme de samizdat, des livres comme L’archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne eurent par le passé un impact décisif sur les soviétiques. L’œuvre fut considérée comme « une porte enfin ouverte sur une vérité longtemps niée » deux ans avant l’effondrement de l’URSS auquel le succès du livre contribua certainement.
Lors de nos couvertures festivalières, au fur et à mesure qu’un axe fasciste se dessinait dans le monde, des prises de position se sont multipliées dans les festivals de province, où les discours politiques étaient autrement plus sincères que sous les projecteurs de la croisette. Qu’il s’agisse de la défense des peuples iraniens et palestiniens éliminés sans concessions, ces prises de paroles étaient trop peu relayées par les grands médias par commodité intellectuelle visant à ne pas heurter leur lectorat si sensible. Sur MaG, nous aurons pris soin de ne pas écarter le fait politique de nos couvertures locales.
Voir les invisibles
Cette année, c’est donc aux invisibles et aux fantômes que je voudrais consacrer ce bilan avec des films radicaux aux représentations multiples. L’année dernière, j’avais le présentiment que réel et fiction s’enchevêtraient jusqu’à ne plus distinguer clairement l’un de l’autre. Nous y sommes. Cette impuissance pour changer le réel se traduisait cette année par l’urgence de se saisir de sujets brûlants. Ce constat est d’autant plus sensible que nombre de films hybrides étaient à la croisée du documentaire et du cinéma. Je pense d’abord tout naturellement à La voix de Hind Rajab qui retrace le calvaire d’une fillette d’à peine six ans, piégée dans une voiture avec six cadavres de sa famille tombés sous les tirs de tanks israéliens.
Devenue le symbole des victimes du génocide palestinien, Hind Rajab est l’héroïne invisible du film de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania qui voulait lui rendre hommage. Jamais la réalité et la fiction n’avaient été aussi proches l’une de l’autre, non sans susciter des questions d’éthique légitimes face au deuil impossible, la fillette comme les secouristes du croissant rouge ayant été tués moins d’un an avant la sortie du film. En réalité, la famille de la petite a été étroitement impliquée dans le tournage, où ses proches témoignent en épilogue.
C’est bien cette distance cinématographique qui m’a le plus questionné cette année. Le temps politique et le temps du cinéma semblent s’accélérer comme si leurs trajectoires étaient naturellement amenées à se croiser. Si l’on devait penser une nouvelle unité du cinéma comme la distance qui sépare la fiction de la réalité, cette distance serait toujours plus réduite, loin des biopics de personnalités produits des décennies après leur décès. C’est précisément cette focale toujours plus courte qui interroge notre rapport aux œuvres et à notre humanité commune. Quand la vraie voix de Hind Rajab est utilisée telle quelle dans le film de la cinéaste tunisienne, notre cerveau est confronté à une mécanique qui lui était autrefois étrangère : le sentiment d’écouter des fantômes d’un passé proche et déjà lointain, celui faisant échos à un monde toujours plus éphémère. Une chute libre dans un puits sans fond. Oui, 2025 était l’année des fantômes.
Autre film qui ne laissait pas indemne, Put your soul on your hand and walk était certainement l’une des séances les plus dures que j’ai vécues. Ce film de la réalisatrice Sepideh Farsi (voir notre interview pour son précédent film) retrace le quotidien de Fatima Hassouna, jeune photojournaliste prise au piège de la « prison de Gaza ». Fruit d’une rencontre entre deux femmes, ce film témoin repose sur un dispositif simplissime : deux smartphones, deux visages ; avec d’un côté, Sepideh Farsi, dissidente iranienne ; de l’autre, Fatem, artiste gazaouie qui rêvait de voir le monde. Cette résistante tentait coûte que coûte de documenter le calvaire, les joies et les peines endurées par son peuple. La nuit suivant la sélection du film à l’ACID au festival de Cannes, Fatem était tuée sous les bombes israéliennes.
Cette fois-ci, ce n’est plus une voix qui nous hante, mais un sourire, celui d’une jeune femme qui n’avait rien demandé d’autre que d’exister. Ce florilège d’images qu’entretient notre société de consommation dopée aux réseaux a pourtant eu moins d’effets sur l’opinion publique qu’une simple photo comme le cliché désormais célèbre de La petite fille brûlée au Napalm.
Le cinéma de l'absurde
Là encore, quelques mois après cette avant-première suffocante, j’ai ce même sentiment d’un sujet paradoxalement aussi proche que lointain face au déluge qui fait rage. C’est à croire qu’il faudrait penser un nouveau concept d’horreur créatrice comme si chaque atrocité venait systématiquement remplacer la précédente. Cette stratégie du choc avait certes déjà bien été documentée par Naomie Klein. Bien avant elle, l’Internationale situationniste avait parfaitement intégré la dictature de la marchandise et les rouages d’un capitalisme sauvage par essence, condamné à détruire tout ce qu’il touche. C’est la société autophage que condamne Anselm Jappe. Mais quelque chose d’autre se joue aujourd’hui.
2025 donnait l’impression d’une bascule, comme s’il l’on assistait, impuissants, à l’effondrement de croyances qu’on pensait suffisamment partagées pour qu’on ne puisse pas les renverser aussi facilement. On assiste aujourd’hui à quelque chose de plus viscéral, comme si l’impossibilité d’entrevoir un futur désirable poussait certains artistes à s’emparer par l’Art d’un présent insaisissable. Une à une, les lignes rouges des dystopies orwelliennes sont franchies avec une insolence indécente et le cinéma en est le réceptacle.
Comment produire du simple divertissement face au délitement qui vient quand on se considère auteur ? Est-il encore possible d’anticiper la science-fiction ? Une partie du cinéma semble s’être résignée à une forme de révolution manquée permanente, à l’instar de celle du dernier Paul Thomas Anderson, Une bataille après l’autre, dont la démarche artistique ne m’a pas semblé complètement aboutie. À contrario, d’autres cinéastes de la scène indépendante m’ont rappelé l’analyse que propose Albert Camus sur Le mythe de Sisyphe (1942) et qu’on pourrait peut-être leur appliquer pour mieux comprendre leur geste :
« Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa misérable condition. C'est à elle qu'il pense pendant la descente, la clairvoyance qui devait faire son tourment, consomme du même coup sa victoire. C'est parce qu'il y a de la révolte que la vie de Sisyphe mérite d'être vécue, la raison seule ne lui permet pas de conférer un sens à l'absurdité du monde. »
Albert Camus, Le mythe de Sisyphe (1942)
Des visages, des figures
Autre constat signe d’une accélération conjointe du temps politique et du temps cinématographique, chacun de ces films a été rattrapé par une actualité qui dévore la notion même d’évènement, presque aussitôt devenu obsolète. La situation subie par Fatem n’est déjà plus la même que celle vécue par ses pairs entre le moment du tournage et la sortie du film. Le génocide a depuis été consommé et il prend chaque jour de nouvelles formes donnant le sentiment de fantômes instantanés mais éternels. Selon le moment du visionnage, la sensibilité change aussitôt : un acte de résistance ou simplement d’humanité comme celui qui conduisit à la réalisation de Put Your soul peut aussitôt basculer en document historique après que Fatem a été réduite au silence des morts.
On pense aussi au dernier métrage du cinéaste et journaliste de guerre Mstyslav Chernov. Dans son documentaire À 2000 mètres d’Andriivka, il retrace la conquête d’un village occupé par les Russes. On vit la guerre au travers de caméras embarquées FPV, à l’instar d’un FPS. Là encore, on y aperçoit des fantômes, la quasi-intégralité des soldats du film ayant été tués par les « orcs russes » entre les premiers rushs et sa sortie automnale. Des fantômes, encore, face à une guerre absurde où des soldats sont envoyés au casse-pipe sous le feu des drones et des blindés pour conquérir des champs de ruines. Je garde en mémoire ce combattant désabusé qui refuse d’être immortalisé à l’écran : « Range ton appareil, je n’ai encore rien fait, je ne l’ai pas mérité » lâche-t-il au caméraman enterré dans une tranchée improvisée.
Autre documentaire qui sortira en salle le 7 janvier, Mr. Nobody against Poutine est un précieux témoignage de l’intérieur, où un simple enseignant russe documente secrètement la transformation de l’école de son village en centre de recrutement pour cette « opération militaire spéciale » qui n’en finit plus. La guerre s’infiltre partout et on la devine sur les visages de ces enfants chez qui l’école devient un des nouveaux rouages de la guerre. Pas d’artifices, rien d’autre qu’une démarche qui confine à la survie mentale. Pavel Talankine a aujourd’hui fui son pays. La guerre fait rage depuis presque quatre ans et on suit ces visages de poupons devenir de jeunes adultes qui seront bientôt précipités dans la grande broyeuse.
D’autres réalisateurs ont aussi montré ces invisibles, du moins ceux que certains refusent de voir. En 2014, bien avant la fiction présentée à Cannes dans la section Un certain regard, Konstantin Bojanov a commencé à filmer l’histoire de travailleuses du sexe Devadasi dans la région indienne du Karnataka. Touché par la relation de sororité qu’entretenait Reshma avec son amie Renuka, le réalisateur bulgaro-américain a décidé de l’utiliser comme point de départ pour brosser ce portrait au féminin. Avec The Shameless, refuge et fuite se confondent au travers de l’histoire de deux femmes que l’âge sépare, mais portées par le même désir de liberté face à un système de castes qui condamne les mères à prostituer leurs filles de génération en génération.
Parenthèse oblige, j’ai cette année pu rattraper le film Noémie dit oui, présenté à Strasbourg par un collectif abolitioniste de la prostitution des mineurs. Dans ce film canadien, on suit le parcours d’une ado victime de prostitution, alors qu’elle est réduite à vendre son corps lors d’un tournoi de F1 à la suite des demandes incessantes de son petit copain. J’ai été frappé par l’ingéniosité du dispositif de la réalisatrice Geneviève Albert. Alors que la F1 est associée à la vitesse, les passes de Noémie semblent interminables, chacune d’entre elles étant numérotées à l’écran et ponctuées par le vrombissement des bolides. Alors que les rapports s’enchaînent, le cadre se déplace progressivement du client vers Noémie lors des rapports subis. D’une efficacité clinique sans jamais tomber dans le voyeurisme pour autant, ce film de 2022 aborde le sujet de la prostitution infantile avec intelligence.
La Warner entre le marteau et l'enclume
Autre marqueur de notre temps, la concentration de tous les secteurs entre les mains de quelques-uns. Annoncé comme un coup de tonnerre, le possible rachat de la Warner par le géant Netflix a défrayé les chroniques. Quelques jours plus tard, c’était à la Paramount d’aligner les zéros pour entrer dans la danse avec une contre-offre de 108,4 milliards de dollars, soit près de 25 milliards de plus que son concurrent Netflix. Quelle que soit l’issue de ce deal que caresse l’administration Trump dont le gendre du président des États-Unis s’est retiré in extremis, c’est un véritable séisme qui guette le cinéma. Faire basculer la Warner dans le giron de Paramount renforcerait la mainmise de l’extrême droite étasunienne sur le septième Art et le secteur de l’information n’en sortirait pas indemne, CNN faisant au départ partie du deal. À contrario, si la roue tournait en faveur de Netflix, c’est risquer de priver les cinémas de sorties en salles en confiant ces licences à d’autres que les acteurs historiques du marché. Même si l’ogre Netflix s’en défend aujourd’hui, personne n’est dupe sur la vision du mastodonte en ligne. Nul doute que Netflix pourrait abonder une telle politique au regard des fréquentations des salles obscures qui ne cessent de décliner.
Le vertige des réseaux menace le modèle de distribution
Au regard des nombreux échecs en salle cette année, la relève semble de moins en moins garantie pour les plus jeunes générations. D’après une étude récente, le CNC prétend que les moins de 25 ans trouvent les formats longs « trop exigeants ». L’échec patent des politiques de démocratisation culturelles – eussent-elles jamais existé un instant – interroge sur l’avenir du cinéma indépendant sans politique publique structurelle. Si la France figure encore comme une exception dans le paysage européen, rien n’indique que les habitudes des anciennes générations ne soient transmises aux nouvelles, semblerait-il, plus à l’aise avec des séries majoritairement conçues pour stimuler « le temps de cerveau disponible ».
L’économie de l’attention devrait encore avoir un bel avenir. Sur ce point, un récent article du journal The Guardian laissait songeur les vieux briscards du septième Art face au changement d’un marché qui s’adapterait à la perte de concentration du public. Des sources internes au secteur du streaming auraient affirmé au média britannique qu’on les oblige à réécrire les scénarios à cause de l’augmentation des spectateurs qui utilisent leur téléphone en regardant des séries. L’article poursuit par des exemples de verbalisations de toutes les actions affichées à l’écran, afin de ne pas perdre celui que je désignerai bientôt comme « l’Homo Tik-tokus », soit le citoyen type, biberonné à l’algorithme, le pouce endolori et qui, d’ici quelques générations, devrait revenir à l’état d’appendice maladroit rappelant celui de nos ancêtres les primates. C’est du moins le projet souhaité par certaines grandes écuries de l’industrie qui préfèrent les contenus cours qui s’enchaînent. Hérésie il n’y a encore pas si longtemps, la publicité s’est glissée au cœur des films sur les offres standard de Disney et Netflix. En bon consommateur, le public, lui, n’a pas bronché. On peut changer beaucoup de choses avec beaucoup d’argent.
Revoir notre rapport au temps est d’autant plus urgent que tout un pan des relations humaines me semble de plus en plus dicté par un grand formatage algorithmique plutôt qu’à des choix libres à proprement parler. « Je m’entête affreusement à adorer la liberté libre » confiait Arthur Rimbaud à son ami Georges Izambard il y a un siècle et demi ; le poète aurait-il été influenceur aujourd’hui s’il avait vécu parmi nos contemporains ? Je ne supporte plus « l’argument » qui consisterait à dire, « je n’ai pas le temps de regarder un film » quand le néant des réseaux sociaux donne le pouls de la société, avec près de deux heures par jour passées à scroller par les Français, sans même intégrer le temps perdu devant la télévision, théâtre du vide abyssal par excellence. Abandonnez les plateformes, prenez vous un abonnement illimité au cinéma ou regardez moins mais mieux, dans tous les cas, vous en sortirez grandis. Avec un peu de chance, vous y rencontrez même des humains avec qui débattre à la sortie du film.
L'UGC dans le viseur de Bolloré
Dans la série « Jusqu’ici tout va mal », une autre annonce a généré des répliques en France cette fois-ci. L’appétit du groupe Bolloré n’a pas de limites. Le milliardaire breton déjà propriétaire du groupe Canal serait en passe d’entrer au capital d’UGC, l’un des principaux exploitants de salles de cinéma en France. Après son hold-up sur le monde de l’édition littéraire et son rachat d’Hachette (avec les éditions Fayard, Larousse, Le Livre de poche, etc.), Vincent Bolloré réussira-t-il à s’enraciner davantage dans le monde du cinéma ? Fayard en a récemment payé les frais. Il suffit d’aller consulter la première page de leur site officiel pour voir la nouvelle ligne éditoriale de la maison qui publia Victor Hugo, Albert Camus, Simone de Beauvoir et maintenant… Nicolas Sarkozy et ses dernières jérémiades. Défilent ensuite Philippes de Villiers, Jordan Bardella et Marion Maréchal Lepen. Des têtes de gondole qui garantissent le pluralisme.
Il est à craindre que l’étau se resserre aussi sur le monde du cinéma, jusqu’à étrangler ceux qui proposent d’autres représentations que le grand roman national voudrait enterrer fissa. Si l’offensive des groupes d’extrême droite et leurs riches alliés vous donnaient la nausée, attendez-vous à une diarrhée noire quand le groupe Bolloré aura conquis tous les secteurs culturels. Comme pour Europe 1 et Canal, si un tel rachat était autorisé par l’Autorité de la concurrence, il faudra s’attendre à des grèves massives des employés avant qu’ils soient remplacés par de Nouveaux chiens de garde du système bourgeois. Nul doute que l’échéance de 2027 devrait être déterminante pour le monde de la culture et de l’audiovisuel français. Confidence pour confidence, s’il y en a bien un qu’on voudrait voir s’étouffer de dinde aux marrons, ce serait Bolloré ! Oui, le monde ressemble de plus en plus à un curieux mélange entre Brazil (1985), Idiocraty (2006) et Invasion Los Angeles (1988) mais, cette année encore, il y avait matière à voir, rêver à d’autres possibles et à réfléchir pour qui prenait la peine de sortir de son canapé.
Le veilleur et la matrice
Avant de passer aux films qui m’ont le plus marqué cette année et où la figure du fantôme y occupe une place centrale, je voudrais conclure cette séquence par la préface Ronde de nuit de Pierre Péju qui cherche à éclaircir le mystère de chef d’œuvre romantique Les Veilles de Bonaventura. Ces quelques lignes font échos à la posture que nous devrions tous adopter aujourd’hui car le quotidien que nous connaissons n’a rien d’immuable :
« Alertés, nous découvrons qu’au-dedans comme au dehors, tout est plongé dans une étrange obscurité où il va désormais nous falloir avancer. […] Les nouveaux prisonniers, les derniers naïfs sont ceux qui s’imaginent encore que ce qu’ils perçoivent, ou ce qu’ils vénèrent, peut exister dans l’éclat d’un jour éternel. »
Pierre Péju, Ronde de nuit, préface du roman Les Veilles de Bonaventura
Le personnage du livre est un veilleur de nuit, figure du philosophe et poète, à la fois mélancolique et cynique. Cet énergumène soliloque sur l’état de cette grande « parade sauvage » que constitue le monde. L’urgence vitale, celle qu’on ne peut saisir qu’une fois, devrait nous conduire à réactiver la figure du veilleur afin de réenchanter les imaginaires. Eclairer l’obscurité dans toutes ses nuances de gris, qu’importe si l’on ne parvient plus à distinguer ce qui relève du songe ou de la réalité, de la farce ou de la tragédie. Une partie des auteurs s’y attèle avec un cinéma architecte qui a vocation à bousculer nos croyances plutôt qu’à les conforter. Certains veillent, d’autres dorment. Et vous ?
LES FILMS QUI T'ONT MARQUÉ CETTE ANNÉE
Oui, panorama de la soumission : le bonheur impossible
Réalisateur : Nadav Lapid (Israël) | Date de sortie : 17.09.2025 | Critique et interview
Présenté à la quinzaine des cinéastes, Oui de Nadav Lapid aurait mérité sa place en sélection officielle, où il aurait eu de sérieux atouts pour remporter la Palme d’or. Dans ce portrait au vitriol de la société israélienne post 7 octobre, le cinéaste et écrivain israélien, farouchement opposé à la politique de Tsahal, délaisse la question du « Non » qui animait ses derniers films, pour interroger la soumission de ses compatriotes. Derrière cette histoire d’amour, Oui est un miroir grossissant aux bords carnavalesques, qui reflète les fêlures d’un peuple sur le pied de guerre érigé en horizon perpétuel. Que reste-t-il du désir derrière le bruit fracassant du désastre ? Présent à Strasbourg lors de l’avant-première, Nadav lapid nous a accordé cet automne une interview qui constitue à mes yeux le point d’orgue de notre couverture annuelle. Une analyse très politique qu’on ne saurait que vous recommander après avoir visionné le film.
Sirāt, ligne de fuite vers l'absolu
Réalisateur : Óliver Laxe (France, Espagne) | Date de sortie : 10.09.2025 | Critique et interview
Comment parler de Sirāt sans multiplier les hyperboles ? Alors qu’un père s’engage aux côtés de son fils dans un périple pour retrouver sa fille ainée, disparue dans une rave party aux portes du Sahara, il glisse dans un univers où la chute est un processus constant. On est sorti engourdi de la projection, comme habité par le sentiment d’un effondrement qui n’est plus à venir, mais depuis longtemps à nos trousses. Inspiré du pont Sirāt qui, dans la tradition islamique, devient de plus en plus étroit jusqu’à séparer l’enfer du paradis, le film du cinéaste franco-espagnol emprunte autant à Mad Max qu’au Salaire de la peur. Authentique fuite en avant avec pour unique consigne de ne jamais s’arrêter, la trajectoire de Sirāt est rectiligne. Road movie initiatique, le film démarre par une folle séquence donnant à voir les premiers instants d’une rave party qui ne s’arrêtera jamais vraiment. S’il fallait résumer Sirât en une image, ce serait celle de ce plan qui s’estompe, passant de cette petite troupe, perdue dans le désert, au cœur du caisson de basses faisant office de tunnel à l’issue incertaine. Si Sirât est aussi moderne, c’est que la catastrophe comporte une double dimension sémantique, à la fois d’un drame passé comme celui d’un événement immanquablement à venir.
A useful ghost, les fantômes de la révolution
Réalisateur : Ratchapoom Boonbunchachoke (Thaïlande) | Date de sortie : 27.08.2025
Si on nous avait dit qu’on tomberait sous le charme d’un film où un fantôme réincarné en aspirateur cherche coûte que coûte à entrer en contact avec son mari, on aurait certainement cru à une nouvelle crise de delirium tremens. Bien plus qu’une comédie noire, A useful Ghost est inclassable tant il explore des axes narratifs toujours plus insolites, jusqu’à glisser vers le politique avec une élégance remarquable. Les histoires s’enchevêtrent tel un conte polyphonique, raconté par les morts et les vivants. Useful Ghost est un coup de cœur du NIFFF. Si les fantômes nous hantent, c’est peut-être parce qu’ils ont quelque chose à nous rappeler sur notre passé. Un film incisif qui panse les plaies encore béantes de la répression sanglante des chemises rouges en 2010. Drôle, sensible, ardent.
Magellan, démystifier les colonisateurs
Réalisateur : Lav Diaz (Philippines)| Date de sortie : 31.12.2025
Avec Magellan qu’on découvrait à Cannes, Lav Diaz signe un film qui ne plaira pas à tout le monde. Si Brice (le loup celeste) est sorti l’air dépité après une séance qui l’a profondément ennuyé ; pour ma part, je ne tarissais pas d’éloges sur ce voyage cinématographique. Quasi intégralement composé de plan fixes, le film déroute par sa lenteur. Loin des faits d’armes des conquistadors et autres explorateurs dont l’histoire dominante tend systématiquement à esthétiser les faits d’armes, le Magellan du cinéaste philippin choisit une tout autre posture. Parti de Séville à la tête d’une flotte ayant pour mission de rejoindre l’archipel malais en ouvrant une nouvelle route des Indes, Magellan perdra la vie en combattant les autochtones de l’île de Mactan, aux Philippines. Plutôt que d’adopter l’énième point de vue du conquérant, Lav Diaz se place du côté des indigènes.
Dès l’ouverture du film, le réalisateur visionnaire filme la réaction des populations locales à l’arrivée des premier hommes blancs. Tout au long d’un métrage de près de trois heures, le cinéaste multiplie les plans à la grammaire ciselée. On croit voir des peintures baignées de clair-obscur. La lumière laiteuse du coucher de soleil qui éclaire les corps inertes des natifs et de leur chef Lapu Lapu reste encore gravée dans ma mémoire. Magellan est l’anti Nolan. Intégralement tourné avec les populations locales dont le dialecte n’est pas traduit à l’écran, Magellan offre tout ce dont le cinéma américain est incapable de produire. Pas de batailles, pas de prouesses, même le manichéisme y est proscrit. Ici la colonisation est un poison lent et inarrêtable. Magnifique pour peu qu’on s’y abandonne complètement. À voir impérativement au cinéma et nulle part ailleurs.
The Testament of Ann Lee, comédie musicale christique
Réalisatrice : Mona Fastvold (Norvège)| Date de sortie : 11.03.2026
C’est à Venise qu’on a découvert le prochain film de Mona Fastvold, coscénariste du monument The Brutalist qui figurait en tête des meilleurs films de l’année passée me concernant. Quoiqu’imparfait sur son dénouement, The Testament of Ann Lee cultive un certain sens de la mise en scène. Grandioses, les performances possédées d’Amanda Seyfried forcent le respect. L’actrice américaine y incarne Ann Lee, égérie fondatrice de la secte des Shakers, branche du protestantisme qui au XVIIIe siècle suivit cette prédicatrice de l’abstinence et de l’égalité des sexes dans un voyage initiatique, où il ne reste plus que le dévouement le plus total. Une foi pure et parfaite, presque totalitaire, où tous les éléments de la vie sont gouvernés par la religion. L’abstinence y est prodiguée jusqu’au refus de toute procréation. Ces adeptes et prédicateurs convulsaient ensemble dans un même élan démoniaque qui fascine autant qu’il terrifie l’hérétique que je suis. Si la seconde partie n’arrive pas à reproduire le même élan, l’enlisement du film traduit aussi celui d’une religion qui ne pouvait que s’éteindre. Une claque que vous découvrirez prochainement en salle, le 11 mars 2026.
The Ugly Stepsister, Cendrillon sous substance
Réalisatrice : Emilie Blichfeldt (Norvège) | Date de sortie : 02.07.2025 | Critique
J’ai hésité à insérer directement un film d’horreur dans cette sélection, le choix étant d’autant plus difficile que j’ai sillonné les plus grands festivals du genre de Fantasia aux Vosges géromoises. Et pourtant, après avoir longuement cogité sur ce bilan, il m’a semblé impensable de ne pas mettre en lumière ce film norvégien. Emilie Blichfeldt déconstruit le mythe de Cendrillon qu’on inculque très tôt aux jeunes filles. En adoptant stricto sensu les mécaniques du conte, l’univers gore-guignolesque du film se dessine avec un naturel propre au genre. Depuis la perspective d’une jeune fille qui rêve du prince charmant, on assiste à toutes les étapes de sa transformation physique pour entrer dans les normes de beauté et canons de l’époque. Un conditionnement qui sera décliné sans aucun égard pour le spectateur. Le film glisse progressivement vers l’horreur lubrique, le gore et un certain humour noir que très peu de réalisateurs ont réussi à atteindre avec autant de décomplexion. Le rapport au corps est corseté par une marâtre dont la jeune fille n’entrevoit jamais la perfidie tellement elle est aveuglée par son rêve. D’une efficacité chirurgicale, The Ugly Stepsister ne craint pas le bistouri ! Un cauchemar éveillé dans lequel on glisse comme son héroïne.
Die, My Love - Cartographie d’un désir contrarié
Réalisatrice : Lynne Ramsay (Angleterre) | Date de sortie : 04.03.2026 | Critique
La cinéaste britannique Lynne Ramsay livre un film brut donnant à voir la vie intime d’un couple en errance, à mi-chemin entre des punks et des rednecks dépassés par une passion insatiable. Jennifer Lawrence retrouve un rôle ambitieux, proche de ceux qu’on lui connaît dans Une femme sous influence et Mother de Daren Aronofsky. Dans Die, My Love, l’actrice aux deux visages donne le meilleur d’elle-même. Grace est une femme en prise à un désir insatiable. Indomptable, elle adopte une démarche animale, s’exprime par un corps libéré de toute pudeur, loin des poncifs de la féminité soumise, douce et fragile. C’est l’un des vers de René Daumal qui exprime l’équation du rapport entre mort et désir dans Die, My Love : « Je suis mort parce que je n’ai pas le désir ». Si Grace périclite entre accès de folie brute, pulsions de morts et besoins charnels, c’est qu’elle jouit d’un trop plein de désir à assouvir. Or, son compagnon n’a rien à lui offrir de désirable. Il travaille en journée, la laisse seule, ne fait rien, si ce n’est s’enquiller des bières. Lynne Ramsay va filer la métaphore tout au long d’un film conceptuel, où présent, passé et futur se confondent. D’éphémères moments de joie s’évanouissent pour ne laisser plus que des accès de rage aveugle et des fantasmes à assouvir. Grace est une lionne qui n’atteint jamais la satiété. Un film qui divisera très certainement le public par son côté punk assumé.
Le Maître et Marguerite… et le kremlin ?
Réalisateur : Michael Lockshin (Russie, USA) | Date de sortie : 2025 (SVOD) | Critique
Trois mots sont relayés en boucle par les chiens de garde les plus féroces du régime de Poutine : « Sataniste, antisoviétique, antirusse ». C’est en ces termes fleuris qu’a été qualifiée la nouvelle adaptation du roman russe de Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) par Michael Lockshin. Présenté hors compétition au festival de Gérardmer, Le Maître et Marguerite n’épargne aucun des deux blocs au travers d’une relecture incisive (et modernisée) d’un des classiques de la littérature russe du XXe siècle. Le film de Lockshin va produire plusieurs récits enchâssés qui portent l’intrigue avec intelligence. Les récits aux différents registres se répondent et donnent corps à l’histoire rapportée par le Maître. C’est au spectateur de démêler la réalité de la fiction, le fantasme de la frustration. Passé sous les radars en France du fait d’une sortie réservée à des plateformes de seconde zone, Le Maître et Marguerite mérite largement qu’on s’y arrête.
Des personnages féminins à la croisée des genres
Outre les films précités, des personnages féminins ont crevé l’écran comme dans Bugonia où Emma Stone campe le rôle d’une femme d’affaires sans scrupule. Cette prédatrice sans affects va être séquestrée par deux complotistes persuadés qu’il s’agit d’une reptilienne. Particulièrement bien écrit dans ses dialogues, le dernier Lánthimos perdra probablement les amateurs du premier degré. Quoique trop facile dans son épilogue, le film m’a particulièrement fait rire cette année.
The Virgin of the Quarry Lake, le dernier long-métrage de Laura Casabé démontre une fois de plus la radicalité du cinéma d’horreur argentin. Un coming-of-age redoutable qui questionne les désirs de jeunes filles pressée d’entrer dans la sexualité. Chez les Espagnols, avec Les Maudites, Pedro Martín-Calero signe un excellent film de fantômes sur la condition féminine. Maria Wrobel crevait l’écran dans le dernier film de la franco-polonaise Julia Kowalski. Que ma volonté soit faite rappelle la performance d’Isabelle Adjani dans Possession.
Tristement condamné à sortir en exclusivité sur Prime vidéo, After the Hunt, que j’ai pu voir à Venise, interroge les angles morts de la société post-me too sous le filtre des rapports de classe. Loin de poncifs qu’on imagine, Luca Guadagnino étiole l’hypocrisie de notre société de l’image sans épargner personne. Alors qu’une professeure de philosophie est confrontée à la révélation du viol supposé de l’une de ses étudiantes par l’un de ses collègues, c’est tous les grands discours sur l’éthique qui s’effondrent comme un château de cartes. Julia Roberts est excellente dans ce rôle ambigu qui traite un sujet tabou, à l’heure des bonnes intentions placardées sur tout bon profil Linkedin aujourd’hui. Je ne doute pas que les plus rétifs à toute forme d’ironie froide lui collent prochainement une étiquette réactionnaire du fait du statu quo choisi par le réalisateur face à tant de belles âmes hypocrites…
C’est deux ans plus tôt, à la Mostra de Venise qu’on découvrait le film Vermiglio, auréolé du Lion d’argent et du Grand Prix du jury présidé par Jane Campion. La réalisatrice est tombée sous le charme désuet de La mariée des montagnes. Le film de Maura Delpero raconte cette simili « non-rencontre » d’un soldat déserteur italien et d’une jeune femme d’un hameau cerné par des pics enneigés. À la fois loin du front et rattrapé par les échos de la guerre, Vermiglio évoque un acte manqué autant qu’il donne à voir un instant pastoral de la société italienne confrontée à la grande histoire.
C’est certainement le film qui m’a le plus marqué pour sa photographie aux tons bleutés. La réalisatrice italienne a emprunté le style des photographies autochromes, une technique de photos en noir et blanc, puis peintes avec des couleurs primaires. Souvenir d’un baiser volé, comme un moment d’insolence devant l’absurdité de la guerre, une fulgurance dans le bleu du ciel et la réalité du fascisme qui ravage les corps derrière les montagnes italiennes.
LES FILMS D'ANIMATION DE L'ANNEE
La Chine à la recherche du temps perdu
Cette année, j’ai décidé de mettre en avant la technicité des artistes chinois en termes de 3D. Un jeune prétendant parmi les Dieux, Jing Feng, descend dans le monde des mortels pour rechercher la vérité et révéler le complot qui a exclu sa mère des cieux. Sur sa route, il croise le chemin d’une jeune fille mortelle malicieuse et qui cherche à faire le parcours inverse pour retrouver sa mère. Avec Into the Mortal World, l’animation chinoise trouve un nouveau candidat de choix pour décliner le folklore de l’Empire du Milieu dans un film explosif. Aucun temps mort au rendez-vous ; au contraire, les images défilent à toute allure, quitte à dérouter ceux qui ne sont pas habitués à la cadence folle des studios chinois. Un film résolument drôle et touchant où l’on retrouve, certes, un cahier des charges collant au plus près du folklore de l’Empire céleste, mais avec une exécution remarquable. On s’incline face à la capacité à surprendre le spectateur par la puissance des émotions et la résolution totale à réaliser un drame dans tous les sens du terme. Disney a du souci à se faire !
Autre film chinois remarqué, The Girl Who Stole Time ne manque pas de panache. Sans doute le plus complexe des deux films en termes de scénario comme de mise en scène, ce long-métrage, présenté lui aussi en compétition, raconte l’histoire d’une jeune fille modeste issue d’un village de pêcheurs. Après un naufrage, Qian Xiao trouve par inadvertance le « Cadran du Temps » qui lui vaut d’être traquée sans relâche par une organisation criminelle digne de la Team Rocket. La jeune fille fait alors équipe avec Seventeen, un homme de main stoïque, prêt à tout pour récupérer le pouvoir du cadran. Se jouant des codes, le film n’hésite pas à multiplier les références au cours d’une aventure qui fleure les films des années 80 entre action, romance et humour. Efficace, même si peut-être un peu déroutant dans son dénouement, The Girl Who Stole Time est un film flamboyant et diablement expressif. Une pépite d’animation !
L'animation francophone toujours en tête
Du côté de la francophonie, ce sont trois films très différents qui ont retenu mon attention. La mort n’existe pas, Amélie et la métaphysique des tubes et Arco. Trois styles, trois œuvres originales qui emportent les rêves : ceux de la révolution, de l’enfance perdue et d’un futur d’une SF pour une fois pas si pessimiste.
LA DÉCEPTION DE L'ANNÉE
Qui veut la peau d'Alien et de Predator ?
On ne va pas y aller par quatre chemins, l’auteur de ces lignes hait Disney dans tout ce qu’il incarne de mièvrerie et de formatage éditorial, exception faite de Pixar. Nouvel exemple en date, Predator Badlands qui part d’un principe tellement nul qu’on se demande qui a pu valider une telle idée : et si on donnait des amis à un Yautja chétif. Evidemment, comme les scénaristes n’avaient aucune imagination, on se retrouve avec la vie de famille d’un extraterrestre abandonné par son père (snif) et qui fait équipe avec un androïde insupportable et une créature mignonne façon Stitch. Ou comment rendre en quelques secondes un concept original complétement générique. Était-ce si compliqué d’imaginer qu’une race alien puisse avoir d’autres origines qu’une famille mononucléaire ?
Les blagues du sidekick androïde sont d’une lourdeur imbuvable et n’ont qu’une vocation : combler le vide de l’écriture. Surtout, ne pas ennuyer le spectateur. Entre les deux s’enchaînent quelques passages d’action corrects ponctués de scènes de liesses et autres gags avec la petite créature qui reproduit tous les faits et gestes du Predator. N’est-ce pas merveilleux ? Triste impression de voir une licence phare des années 80 devenir un ersatz raté des Gardiens de la Galaxie. Préférez-lui le très chouette film d’animation Predator: Killer of Killers, qui figure comme une anomalie dans le paysage Disney.
Plus gênante encore, la série Alien: Earth, trop vite encensée par des journalistes qui n’ont pu voir que le pilote, m’a sidéré par le non-sens de son écriture. On y suit les aventures d’une équipe d’hybrides, des robots humanoïdes à qui on a transféré l’esprit de vrais enfants en phase terminale de cancer. En 2120, la Terre est gouvernée par cinq corporations qui veulent mettre la main sur le contenu de la cargaison d’un mystérieux vaisseau spatial qui s’est écrasé sur Terre. À l’intérieur, des aliens et autres extraterrestres se disputent le titre de celui qui tuera le plus d’humains. Les bougres vont faire le ménage sur l’île du plus jeune milliardaire du globe. Cet Elon Musk en culotte courte est un supposé génie qui rafle le titre du personnage le plus mal écrit de l’année. Le hic, ce jeune effronté qui passe le plus clair de son temps pieds nus à lire Peter Pan est bête à manger du foin. La métaphore est tellement amenée avec les sabots qu’elle en devient insupportable.
Pis encore, les décisions du jeune prodigue tête à claque semblent encore moins cohérentes que celles des gamins de douze ans qu’on a transférés dans des androïdes. Ces derniers errent dans le labo le moins surveillé de l’histoire de toute l’humanité. Ils se baladent (presque) avec leurs doudous quand ils ne sont pas en train de jouer à tire mon doigt. Attendez-vous à des scènes inclusives et moments malaisants en cascade puisque ces hybrides au corps d’adulte se comportent comme des enfants. La magie Disney résout toutes les solutions avec des twists scénaristiques aussi improbables que dans la dernière trilogie Star Wars. Ne posez pas de question, c’est magique. Cerise sur le gâteau, les bonnes âmes de chez Disney sont tombées dans l’écueil ultime de la « petification » en cherchant à dompter l’alien comme un caniche !!!
Fou rire garanti devant des scènes où l’alien bondit dans la jungle en plein cagnard après avoir été sifflé par Wendy. « Au pied Fido ! ». Personne n’a jamais peur… pour quoi faire dans un film d’horreur ? On tient le produit par excellence pour rajeunir la cible vieillissante d’une licence que j’aimerais voir mourir une fois pour toute, vu le niveau de médiocrité atteint par les derniers films. L’avenir de la saga ne repose plus que sur les jeux vidéo. La suite de l’excellent Alien: Isolation devrait, je l’espère, me rabibocher avec la franchise.
Alpha, Julia Ducournau sort les violons
Alpha, ado de 13 ans qui vit seule avec sa mère, se fait tatouer un A lors d’une soirée de laquelle elle revient éméchée. S’engage alors un puzzle à trois pièces (la mère soignante, la fille traumatisée et le frère toxico) réunies à coup de marteau. Avec ce troisième film, la cinéaste française part en roue libre et concourt au titre de la palme de l’ennui. Film navrant et mal articulé, Alpha dégouline d’intentions ratées et d’émotions décalquées ad nauseam dans une œuvre aussi longue que stérile. On frise le nanar.
TES ATTENTES POUR 2026
Les mois qui viennent seront déjà allégés du fait de certains films que j’ai pu voir en festival. Le Mage du Kremlin est un sympathique thriller qui ne m’a cependant pas convaincu de sa dimension historique du fait d’un prisme américain dont on peine à se défaire. Aucun autre choix ne figurera pas non plus parmi les meilleures propositions du sud-coréen Park Chan-wook, même si le film cultive nombre de scènes truculentes. Je vous invite d’ailleurs vivement à vous jeter en salle en 2026 pour voir Le Dernier Viking, où Mads Mikkelsen est convaincu d’être la réincarnation de John Lennon suite au braquage raté de son frère sorti de prison.
À cause du sabotage électrique qui plongea Cannes et son festival dans le noir complet, je n’ai pas pu voir The Mastermind de Kelly Reichhardt qui figurait pourtant au sommet de mes attentes. Toute mon attention est désormais braquée vers la troisième partie de Dune. Le tournage de Cléopâtre devrait donc commencer dans la foulée. Denis Villeneuve reste un des rares réalisateurs qui semble pouvoir proposer autre chose qu’une bouillie prémâchée pour des blockbusters identiques.
Je n’ai d’ailleurs pas été conquis par le Superman de James Gunn, que j’ai trouvé bien fade avec un scénario aux enjeux insipides. Étant un admirateur secret du personnage de l’homme d’argile qui me terrorisa petit dans la série animée Batman, je suis très curieux de voir ce que DC pourra faire avec son film Clayface. Parmi les producteurs du film, on retrouve Matt Reeves et James Gunn. Bonne ou mauvaise nouvelle, l’avenir nous le dira…
Après l’excellent Nosferatu de Robert Eggers, l’américain à la photographie fantastique, s’attaque maintenant au mythe du loup-garou avec Werwulf. Arrivera-t-il à remporter son pari ? Concernant les films d’horreur, Sebastien Vaniček devra faire ses preuves aux US qui lui ont confié le prochain Evil Dead, après le succès du sympathique Vermines. Damien Leone revient quant à lui avec Terrifier 4. On espère d’ailleurs pouvoir l’interviewer prochainement…
Enfin, Digger, le prochain film du mexicain Alejandro González Iñárritu me titille. Dans le rôle de l’homme le plus puissant du monde, ce sera tout naturellement Tom Cruise qui devra sauver notre humanité… Quoi de plus logique pour conclure ce bilan par une note d’optimisme si chère à la scientologie.
Bilan du loup celeste
TON REGARD SUR LE MONDE DU CINÉMA EN 2025
2025 aura été une année paradoxale, presque schizophrène, où le cinéma n’a cessé de naviguer entre deux pôles : l’hyper-industrie et l’hyper-intime, le gigantisme technologique et la fragilité humaine, la saturation des images et la quête de silence. Ce qui frappe, en observant les sorties majeures de ces douze derniers mois, c’est la manière dont le cinéma semble absorber les tensions du monde contemporain pour les restituer sous des formes parfois contradictoires, mais toujours révélatrices. Le cinéma, en 2025, n’est plus seulement un art : c’est un sismographe.
Les sagas qui consolent le réel
Le règne des méga productions s’est imposé avec une évidence presque tranquille, comme si les sorties les plus attendues (Avatar 3, Mission: Impossible – The Final Reckoning, 28 Ans plus tard, Superman) venaient confirmer la solidité d’un modèle industriel qui, loin de s’essouffler, semble au contraire se renforcer à mesure que le monde réel se fragilise. Ce n’est pas un signe de manque d’imagination, mais plutôt la preuve que ces univers sériels répondent à un besoin profond de continuité dans une époque où tout paraît glisser. Dans ce contexte géopolitique instable, où les crises se succèdent sans jamais vraiment se résoudre, les grandes sagas fonctionnent comme des mythologies modernes. Elles offrent une cohérence narrative que la réalité ne garantit plus. Ethan Hunt, Jake Sully ou Superman incarnent chacun à leur manière une forme de stabilité morale, presque archaïque, face à un présent saturé d’ambiguïtés. Le succès massif de ces films dit quelque chose de notre époque. Nous cherchons encore des figures capables de porter le monde sur leurs épaules. Le cinéma mainstream rejoue ainsi l’idée qu’un individu exceptionnel peut, par sa seule volonté, infléchir le destin collectif. C’est une fiction, bien sûr, mais une fiction dont la persistance révèle combien elle demeure, aujourd’hui encore, nécessaire.
Contre les mythes, les gestes
À l’opposé de ces grandes franchises, 2025 a vu émerger, ou se confirmer, un cinéma d’auteur d’une grande acuité, souvent venu d’Asie, d’Europe ou d’Amérique latine, et des films comme Caught by the Tides de Jia Zhang-Ke, Black Dog de Guan Hu ou encore les œuvres plus confidentielles mais puissantes de la nouvelle génération française ont rappelé que le cinéma reste un art du territoire, du geste et de la mémoire. Ces œuvres racontent la solitude dans un univers hyperconnecté, la violence sourde des transformations sociales et la fragilité des identités, et elles ne cherchent jamais à rivaliser avec les blockbusters, préférant creuser ailleurs, dans les interstices, les zones grises et les silences. Ce cinéma-là refuse le spectaculaire, lui préfère la lenteur, la durée, l’observation, et rappelle que, face à la saturation des images, la véritable radicalité consiste parfois simplement à filmer un visage, un paysage ou un geste simple.
Le présent vu depuis demain
Après ces ancrages dans le réel, un autre versant du cinéma s’est imposé : celui qui scrute l’avenir pour mieux diagnostiquer le présent… la science-fiction. Elle a confirmé sa place centrale dans notre imaginaire collectif, et entre Avatar 3, Mickey 17 de Bong Joon-ho et les nouvelles propositions venues d’Europe (Arco, Dalloway), elle n’apparaît plus comme un genre périphérique mais comme le véritable cœur battant du cinéma contemporain. Penser l’avenir pour comprendre le présent est devenu son geste fondamental, car les thèmes qu’elle explore (l’effondrement écologique, la mutation des corps, l’intelligence artificielle, la perte du libre arbitre) ne relèvent plus de la spéculation lointaine mais de préoccupations quotidiennes qui traversent désormais nos vies. La SF, aujourd’hui, n’anticipe plus : elle diagnostique, et c’est précisément cette capacité à lire le réel à travers le prisme du futur qui en fait l’un des outils critiques les plus puissants de notre époque.
L’avant‑garde en images animées
Dans le même mouvement, l’animation s’est affirmée comme un espace d’expérimentation totale, un véritable laboratoire esthétique et philosophique, et des œuvres comme Arco d’Ugo Bienvenu ou Flow de Gints Zilbalodis montrent qu’elle n’est plus cantonnée au public familial mais devient un terrain d’exploration graphique, narrative et conceptuelle. Elle permet d’aborder le futur, la transmission ou la disparition avec une liberté formelle que le cinéma live peine parfois à atteindre, et devient ainsi un art de la mémoire et de la projection, un lieu où l’on peut penser autrement.
Au bord du chaos, le cinéma persiste
À l’arrivée, le cinéma en 2025 a avancé dans un clair-obscur qui lui ressemble, un mouvement où chaque film a tenté de donner forme à un monde qui vacille, trop instable pour être saisi d’un seul geste. Il a embrassé le chaos tout en cherchant des manières de le contenir, oscillant entre la démesure du spectaculaire et la nécessité de revenir au sensible. Résurrection a filmé un monde d’après‑crise qui ne parvient pas à se réparer vraiment, où l’on tente pourtant de recoller les fragments (de mémoire, de liens, de lieux) comme si la résurrection, aujourd’hui, ne tenait plus du miracle mais d’une suite de micro‑recommencements fragiles. Eddington a montré un monde où plus personne ne sait très bien à quoi croire, où la peur circule plus vite que l’information, où la parole politique est un spectacle et où la moindre rumeur peut tout faire exploser. Sirāt a capté un monde en transition, où l’on avance sans certitudes mais où l’on tente encore d’inventer des chemins vivables au milieu des fractures du présent. Ces films ont témoigné d’une époque inquiète, mais aussi d’une époque qui continue de croire, obstinément, au pouvoir des histoires pour relier ce qui se défait et éclairer, ne serait‑ce qu’un instant, la part d’ombre où nous avançons.
LES FILMS QUI T'ONT MARQUÉ CETTE ANNÉE
Les ténèbres qui parlent
Elles ont ouvert la marche, ces œuvres qui sondent la nuit humaine avec une précision chirurgicale. Les Maudites a frappé comme un cri que personne n’écoute. Dans un monde sourd aux supplications des femmes, l’épouvante espagnole retrouve sa vigueur politique et son sens du malaise. Trois actes, trois secousses, trois visages féminins qui se dressent contre une menace insaisissable. La mise en scène, millimétrée, transforme chaque technologie du quotidien en piège, chaque silence en hurlement étouffé. L’ombre de It Follows plane, mais c’est une douleur bien réelle qui s’y imprime. Avec Heretic, la peur change de forme : elle devient dialectique, presque mathématique. Dans ce huis clos où la foi se dissèque comme un organe malade, Hugh Grant, sourire carnassier et verbe acéré, orchestre une terreur psychologique qui s’insinue dans l’esprit. Ici, l’horreur n’est pas un monstre : c’est une idée, une manipulation, une croyance qui se retourne contre ceux qui la professent. Substitution, lui, transforme le deuil en malédiction. Chaque pièce devient crypte, chaque silence tombe comme une pelletée de terre sur un cercueil encore chaud. Le film avance à pas feutrés, mais son impact est glacial : un thriller surnaturel où les vivants semblent plus hantés que les morts.
Les corps qui se fissurent
Puis sont venus les films qui scrutent l’intime, qui auscultent les failles, qui révèlent les fractures invisibles. Die, My Love est de ceux qui ne se contentent pas de raconter : ils éprouvent. Jennifer Lawrence, au bord de l’implosion, incarne une dépression post-partum filmée au plus près des nerfs. Entre Possession et Portrait de la jeune fille en feu, le film plonge dans une descente aux enfers psycho-sexuelle où l’amour devient maladie chronique. C’est sale, c’est beau, c’est brutal, et ça hypnotise jusqu’à l’épuisement. Dans Love Me Tender, la quête d’identité se heurte à la maternité, à la société, à l’amour lui-même. Vicky Krieps, bouleversante, incarne une femme qui se reconstruit en se déconstruisant, qui s’émancipe en se perdant. Le film déchire le cœur autant qu’il le recoud, avec une sincérité mordante. Valeur sentimentale, enfin, murmure là où d’autres crient. Joachim Trier tisse un drame familial d’une douceur infinie, où les silences pèsent plus lourd que les mots. Renate Reinsve et Stellan Skarsgård composent un duo fracturé, hanté par les regrets et les héritages émotionnels. Une œuvre qui répare autant qu’elle blesse.
Les visions du monde
D’autres films, eux, ont ouvert des horizons, déplacé les lignes, interrogé l’Histoire et ses fantômes. The Brutalist s’impose comme un monument. Brady Corbet sculpte un drame d’époque d’une rigueur implacable, porté par un Adrien Brody au sommet. L’architecture devient métaphore, la Shoah cicatrice, l’Amérique mirage. Un film qui déconstruit le rêve américain en même temps qu’il bâtit une tragédie intime. Sirāt nous entraîne dans un désert incandescent, halluciné, filmé comme un rêve fiévreux. Road-movie technoïde, quête mystique, rave métaphysique : un père et un fils avancent dans un monde où les dunes cachent la fin du monde. Entre paradis et enfer, un chemin de croix psychédélique. Avec Résurrection, le cinéma lui-même devient matière à rêver. Le XXe siècle chinois croise Méliès, Murnau, Wong Kar-wai, Welles et tant d’autres dans une fresque spectrale qui défie le temps. Une lettre d’amour au septième art, une célébration de sa puissance d’évocation, de sa capacité à arracher nos vies à la mélancolie.
Là où le cinéma se regarde lui-même
Nouvelle Vague est venu rappeler que le cinéma est aussi mémoire, transmission, jeu de miroirs. Godard, fantôme malicieux, revient par la fenêtre de l’hommage pour revisiter le cinéma français dans le reflet brisé de son passé. Guillaume Marbeck, révélation irrésistible, porte ce faux making-of d’À Bout de souffle comme une déclaration d’amour ultime. Un chef-d’œuvre qui raconte un chef-d’œuvre.
Et puis… Pandora
Avatar: De feu et de cendres, enfin, a refermé l’année comme un souffle venu d’ailleurs. James Cameron poursuit son opéra écologique avec une maîtrise sidérante : un monde toujours plus vaste, plus organique, plus sensoriel. Les enjeux familiaux gagnent en intensité, les conflits en ampleur, et la mise en scène, d’une fluidité presque aquatique, confirme Cameron comme l’un des derniers grands architectes du blockbuster total. Une expérience immersive, viscérale, où la technologie se met au service de l’émotion.
Avatar, une saga bien plus complexe qu’on ne le croit
Depuis quinze ans, une idée tenace parasite la réception d’Avatar : celle d’une saga réduite à un manichéisme primaire opposant « nature vertueuse » et « humanité coupable ». Une lecture paresseuse, qui trahit moins la simplicité supposée des films que l’incapacité de certains spectateurs à percevoir l’ampleur du projet narratif de James Cameron. Avatar n’a jamais été un manifeste écologique rudimentaire, mais une exploration progressive de thèmes profondément humains : transmission, famille, deuil, responsabilité morale et manière dont les individus se redéfinissent face à la violence des systèmes qui les entourent.
Revenir aux fondations suffit à le constater. Le premier film ne prêche pas une écologie naïve; il raconte l’apprentissage, la rencontre entre deux cultures et la possibilité d’une compréhension mutuelle. Le deuxième déplace le centre de gravité vers la cellule familiale, interrogeant le lien parent‑enfant et la manière dont chaque génération façonne l’autre. Le troisième s’aventure sur un terrain plus sombre : perte, culpabilité, tentation de la vengeance et nécessité de renoncer à la haine pour espérer reconstruire. Réduire cette trajectoire à un slogan pseudo militant revient à prouver que la saga est plus subtile que ses détracteurs ne veulent l’admettre.
Cette dynamique thématique n’est pas isolée. On la retrouve dans d’autres grandes franchises de SF, de Terminator à Alien. Cameron dénonçait déjà la déshumanisation induite par un capitalisme sans frein; puis explorait la parentalité; puis affrontait frontalement le deuil d’un enfant (Dark Fate). Là encore, il ne condamne pas « l’humanité », mais les systèmes qui la dévorent.
Le malentendu le plus préoccupant réside dans la confusion entre humanité et colonialisme, comme si exploitation ou domination relevaient d’une essence humaine inévitable. Avatar ne condamne pas l’humanité; il condamne les structures qui justifient la violence au nom du profit. Et il le fait en plaçant au cœur du récit des personnages humains, ou métissés, qui refusent ces logiques destructrices. Norm Spellman, Ian Garvin, Spider : autant de figures rappelant que les Na’vi ne combattent pas une espèce, mais un système.
Le troisième film pousse même cette réflexion plus loin en confrontant Neytiri à sa propre haine des humains, de manière brutale et inconfortable. Cameron interroge les blessures laissées par la violence institutionnelle, et la manière dont elles peuvent engendrer, chez les victimes, des réflexes tout aussi destructeurs.
Et pour ceux qui persistent à croire que la saga oppose mécaniquement « gentils Na’vi » et « méchants humains », Avatar 3 introduit un clan Na’vi antagoniste. Leur hostilité n’a d’ailleurs rien d’inné : elle procède des mêmes dérives que celles incarnées par le Colonel Miles Quaritch, à savoir violence, prédation, logique survivaliste. Ce n’est pas un hasard si ces personnages convergent : ils partagent une vision du monde limitée, non une biologie.
On aurait pu penser que l’apparition de Na’vi hostiles, la complexification de Quaritch et les dilemmes moraux de Jake et Neytiri suffiraient à dissiper les comparaisons paresseuses du type « Avatar, c’est Pocahontas ». Mais comme trop souvent, la caricature reste plus confortable que l’analyse.
Quant à l’idée que les épisodes 2 et 3 « racontent la même chose que le premier », elle relève du contresens. C’est aussi absurde que d’affirmer que L’Empire contre‑attaque et Le Retour du Jedi répéteraient Un nouvel espoir. Les enjeux et les conflits évoluent radicalement. Au‑delà des cas de conscience qui se densifient, Avatar n’est pas un cycle qui se répète, mais une trajectoire qui s’affine : du vaste monde à la cellule familiale, puis de la famille aux zones les plus vulnérables et contradictoires de l’être.
Au bout du chemin d’Eywa, la vraie simplicité n’est pas dans Avatar, mais dans le regard de ceux qui refusent de voir ce qu’il raconte.
LE FILM D'ANIMATION DE L'ANNÉE
Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau s’impose comme le film d’animation de l’année*, non par fracas mais par murmure. Cette méditation féline est une caresse visuelle, un souffle d’eau et de vent où les dessins glissent comme des souvenirs en fuite. Ici, la nature refuse l’anthropomorphisme : pas d’yeux ronds, pas de sourires humains, seulement une langue fluide et muette, celle du monde qui persiste. Chaque rencontre devient pacte silencieux, une solidarité sans mots tissée dans le courant. L’animation y incarne une mémoire liquide, un passé qui s’efface sans disparaître, un présent qui se laisse porter. Dans un paysage animé souvent saturé de formules, Flow rappelle que l’épure peut encore bouleverser, que la douceur peut être radicale, que le silence peut parler plus fort que mille dialogues. C’est simple : c’est flowtastique !
* Même si, techniquement, il est sorti en 2024. Mais c’est mon bilan, mes règles, et je plie le calendrier à ma volonté. Et puis franchement, quand un film atteint ce niveau de grâce, on ne va pas chipoter sur une date.
LA DÉCEPTION DE L'ANNÉE
Il y a des films qui trébuchent, d’autres qui s’égarent, et puis il y a ceux qui, malgré des ambitions démesurées, finissent par se dissoudre dans leurs propres promesses. Cette année, deux œuvres se détachent tristement dans cette catégorie : des projets attendus, puissamment dotés, portés par des visions fortes… mais qui s’effondrent sous le poids de leurs intentions.
Sons of the Neon Night : la confusion sous les néons
Dans une Hong Kong alternative enneigée des années 90, Sons of the Neon Night avait tout pour devenir un monument : un budget conséquent, un casting prestigieux, une direction artistique d’une précision maniaque, et un projet initial pensé comme une mini-série de huit heures. Mais ce qui devait être une fresque criminelle ample et labyrinthique se transforme en un chaos narratif d’une rare intensité. Le montage, affreusement chaotique, pulvérise toute lisibilité. Les dialogues, sentencieux jusqu’à l’absurde, n’expliquent rien, n’éclairent rien, n’ouvrent aucune porte. On devine, sous les couches de confusion, un film autrement plus ambitieux, mais ce qui reste à l’écran n’est qu’un immense gâchis. Sous les néons de la ville, ce n’est pas la tragédie qui règne : c’est la confusion la plus totale.
Alpha : ambitions contaminées, émotions martelées
Avec Alpha, Julia Ducournau continue d’explorer les marges du cinéma de genre, ses zones de friction, ses territoires de transgression. Mais cette fable pseudo-provocatrice sur le deuil s’égare rapidement dans son exécution. Le dernier tiers, bancal au possible, s’effondre comme un château de cartes mal assemblé. Les émotions, martelées telles un acharnement thérapeutique, finissent par perdre toute nuance. Et la métaphore du sida, pas bien finaude, se retrouve contaminée par les ambitions du film lui-même : plusieurs œuvres mal assorties, empilées dans la poussière, qui se parasitent mutuellement. Alpha se voulait viscéral, radical, brûlant. Il se révèle surtout Grave malade, et parfois même proche d’un ratage en Titane.
Ces deux films partagent un même symptôme : celui d’œuvres qui rêvaient grand, très grand, mais qui se sont perdues en route. Des visions brouillées, des récits qui s’effondrent, des intentions qui se contredisent. La déception n’en est que plus vive, parce qu’on y devine ce qu’ils auraient pu être. Parce qu’on voit, en filigrane, les films fantômes qui n’ont jamais existé.
L’INCOMPRÉHENSION DU MONDE À L'ENVERS
Je ne pensais pas écrire un jour une critique aussi amère de Stranger Things, mais j’ai regardé cette saison 5 comme on observe un astre qui s’éteint. Lentement, douloureusement, presque à contrecœur. Cette série, jadis phare incandescent de la pop culture, scintille encore par moments, mais sa lumière vacille, se trouble, se dissipe dans une brume de choix hésitants et de visions brouillées. Ce que j’ai vu à l’écran n’est plus le phénomène qui m’avait émerveillé. C’est son ombre, son écho, son double fatigué.
Un récit qui s’effiloche comme un tissu trop tiré
Dès les premiers épisodes, je sens que la série a perdu son souffle. Le récit s’étire, se délite, se répète comme un vieux disque qui saute. Les incohérences s’accumulent, les transitions semblent improvisées, et les personnages, perdus dans des couloirs narratifs, évoluent sous un plot armor si épais qu’il en devient presque grotesque : rien ne peut leur arriver, même lorsque la logique dramatique l’exigerait. On perçoit une série qui meuble, qui temporise, pour masquer son propre essoufflement. La tension, autrefois si précise, si organique, se dissout dans une succession de scènes qui semblent chercher leur propre raison d’être.
Des figures sacrifiées, des promesses oubliées
Ces adolescents devenus icônes, ces adultes cabossés, ces amitiés fragiles… tout cela paraît désormais figé, comme si la série avait peur de les laisser évoluer, de les laisser respirer. Linda Hamilton, apparition presque mythologique, n’est qu’un ornement, un caméo de luxe, un nom sur une affiche. Une présence qui aurait pu densifier le récit, mais que la série laisse en friche, comme tant d’autres idées abandonnées en chemin. Vecna, titan terrifiant de la saison 4, antagoniste qui avait redonné à la série une véritable colonne vertébrale dramatique, n’est plus qu’un géant de papier. La menace, si magistralement construite par le passé, s’évapore. Et le Flagelleur Mental, autrefois entité cosmique écrasante, finit par paraître moins dangereux qu’un kaijū lambda dans Godzilla. La mythologie elle-même semble se dissoudre, comme si la série avait oublié ses propres fondations.
Un climax qui s’effondre comme un château de cartes
Le final, annoncé comme une apocalypse totale depuis des années, se résout en moins de dix minutes. Où sont les monstres (Demogorgons, Demodogs, Demobats) ? Où est la bataille prophétisée ? Tout s’amenuise, tout se replie, comme si la série, dans un grand spectacle algorithmique, avait été absorbée par le MCU, sans l’énergie pop mais avec ses travers, avant de refermer son univers sans vraiment l’affronter. C’est un climax qui n’en est pas un. La menace est un spectre, l’ampleur mimé, la dramaturgie absente, et l’action réduite à un simulacre tapageur.
Une esthétique qui se délave, qui se perd
Même la forme, si soignée par le passé, vacille. Les fonds verts deviennent visibles, criards, presque agressifs. La photographie, autrefois patinée, granuleuse, habitée par une nostalgie presque tactile, se perd dans une clinquance standardisée, cette brillance lisse et artificielle qui semble être devenue la signature involontaire de Netflix. La série avait une âme visuelle. Elle n’a plus qu’un vernis.
Et pourtant… un dernier souffle
Et puis, dans la dernière heure, quelque chose renaît. Une émotion simple, sincère, presque fragile. C’est comme si la série, dans un ultime sursaut, retrouvait son cœur. Les regards, les silences chargés, les adieux… tout sonne juste, tout retrouve cette vibration intime qui faisait la force des premières saisons. Ce moment de grâce ne rachète pas tout, mais il offre une sortie digne, presque élégante, comme un dernier rayon avant la nuit. C’est un dernier souffle, un rappel de ce que Stranger Things savait être avant de se perdre.
La fin d’un monde
La saison 5 de Stranger Things n’est pas un naufrage, mais c’est un crépuscule. Un crépuscule beau par instants, mais souvent maladroit, souvent vide, souvent perdu. Un crépuscule troué d’incohérences, de renoncements, de promesses non tenues. J’y vois une série qui n’ose plus, qui répète au lieu d’inventer, qui compense son manque d’inspiration par des tunnels narratifs. Et pourtant, dans son ultime battement, elle me rappelle pourquoi je l’avais tant aimée. C’est peut-être cela, finalement, la plus grande réussite de cette saison : me faire ressentir la nostalgie d’un monde qui s’éteint.
LA TENDANCE QUI TE PRÉOCCUPE
Depuis quelques années, une nouvelle pratique (le speed watching) s’est imposée dans les usages numériques : regarder films et séries en accéléré, parfois en x2, en sautant les scènes jugées trop lentes ou dispensables. Ce geste, devenu banal, dit pourtant beaucoup de notre rapport contemporain aux images. Il révèle une mutation profonde : l’avènement d’un spectateur pressé, qui veut “tout voir” sans réellement prendre le temps de regarder et/ou comprendre.
Le phénomène dépasse la simple question de confort. Il interroge la manière dont les plateformes de SVOD façonnent notre perception du cinéma et des séries. Pensées comme des environnements d’abondance, elles transforment l’œuvre en flux continu, en contenu interchangeable, en produit à optimiser. Dans ce cadre, le temps, pourtant élément constitutif du langage cinématographique, devient un paramètre ajustable, presque un obstacle. Le plan qui respire, le silence qui installe une tension, le hors-champ qui laisse place à l’imaginaire : tout cela apparaît soudain comme superflu.
Regarder en accéléré, c’est réduire le cinéma à sa seule fonction narrative. C’est considérer que l’essentiel réside dans l’enchaînement des événements, alors que l’essentiel, souvent, se niche dans ce qui échappe à l’intrigue : une nuance de jeu, un rythme, une texture, une durée. Le cinéma n’est pas un résumé, encore moins un produit compressible. C’est une expérience sensible, qui suppose une disponibilité.
Cette tendance traduit aussi une angoisse plus large : la difficulté à accepter le temps long, la peur du vide, l’obsession de l’optimisation permanente. Comme si l’art devait se plier aux logiques de productivité. Comme si la lenteur constituait une faute. Comme si l’attention était devenue un privilège.
La génération Netflix n’est pas dépourvue de curiosité : elle explore, accumule, navigue d’un titre à l’autre. Mais à force d’accélérer, elle risque de s’anesthésier. Le cinéma n’a jamais été conçu pour être ingéré en vitesse. Il a été pensé pour être vécu. Et vivre une œuvre suppose parfois de ralentir, de laisser advenir, de consentir à la durée…
TES ATTENTES POUR 2026
2026 ne s’annonce pas comme une simple année de cinéma : c’est un déferlement. Un millésime où les studios dégainent leurs mastodontes, où les auteurs reviennent avec des projets titanesques, où les sagas se réinventent, où les adaptations littéraires affluent, et où l’animation promet des sommets. Je rêve, oui… mais rien n’interdit d’y croire. Voici donc le tableau précis de mes attentes, celui qui embrase déjà ma fièvre cinéphile.
Les auteurs qui reviennent pour tout renverser
Christopher Nolan (Oppenheimer) revient avec L’Odyssée, en salles le 15 juillet 2026, et c’est tout Homère qu’il convoque : Ulysse, Polyphème, Circé, les Sirènes… autant de figures mythologiques que j’espère transfigurées en un voyage mental, un péplum intérieur où l’épopée devient vertige. C’est, sans conteste, le projet d’auteur démesuré de l’année. Le 11 février 2026, Park Chan-wook (La Trilogie de la Vengeance) dévoilera Aucun autre choix, thriller noir et social où un homme prêt à tout pour retrouver un emploi glisse dans une spirale de satire et de violence feutrée. Le cinéaste sud-coréen y promet une précision chirurgicale, une cruauté élégante, une tension acide. Et puis, le 16 décembre 2026, Denis Villeneuve (Sicario) refermera son épopée avec Dune: Troisième partie. Le destin de Paul Atréides devrait s’y jouer dans la chute, la prophétie, la guerre totale. Après la Deuxième partie, l’attente n’est plus simplement élevée : elle est stratosphérique.
Les blockbusters qui vont faire trembler les salles
Dans la catégorie des blockbusters prêts à faire vibrer les salles, Avengers: Doomsday s’avance comme le colosse Marvel de l’année, un crossover d’ampleur cosmique qui pourrait aussi bien redessiner l’avenir du MCU que signer son effondrement. Spider-Man: Brand New Day marquera le retour de Peter Parker dans une ère post‑multivers encore mouvante, entre reboot masqué et renaissance annoncée, un pari aussi risqué qu’exaltant. En mai 2026, The Mandalorian and Grogu ramènera la saga Star Wars sur grand écran, dans un film‑pont observé comme un test crucial pour Lucasfilm, chargé de réconcilier l’intimité sérielle et la démesure cinématographique. Quant à Supergirl, DC place ses espoirs dans Kara Zor‑El pour relancer un univers en pleine reconstruction, avec l’ambition d’y insuffler un souffle neuf et une identité enfin stabilisée.
Les suites, retours et résurrections inattendues
Dans la grande valse des suites et résurrections inattendues, 28 Ans plus tard: Le Temple des morts rallumera la flamme du virus rage, prolongeant l’héritage de ses aînés dans une version 2026 qui s’annonce sale, nerveuse, apocalyptique, comme un retour aux sources contaminées du genre. Le Diable s’habille en Prada 2, événement pop‑culturel aussi audacieux que périlleux, curiosité absolue dont je guetterai chaque image. Scream 7 poursuivra son marathon sanglant, preuve que la saga slasher, toujours vivante, toujours masquée, n’a rien perdu de sa capacité à se réinventer au fil des décennies. Et Wedding Nightmare: deuxième partie refermera ce cortège de retours avec un second acte aussi prometteur que tranchant : un mariage sanglant, chapitre II, où l’humour noir et l’horreur satirique devraient à nouveau faire merveille.
Les adaptations littéraires majeures
Dans le sillage des grandes adaptations littéraires, Hurlevent reviendra en 2026 pour raviver la fureur romantique des Hauts de Hurlevent, classique gothique et passionnel dont chaque génération redécouvre la violence des sentiments et la beauté sauvage des landes. Puis, Raison et sentiments ramènera Jane Austen sur grand écran, avec son cortège de romance, d’ironie et d’élégance, promesse d’un rendez‑vous incontournable où les cœurs s’éprouvent et les convenances vacillent sous le charme d’une écriture intemporelle.
L’animation : l’autre grand royaume de 2026
Dans le royaume de l’animation, Toy Story 5 devrait marquer le retour de Pixar à l’artillerie lourde, un pari audacieux tant le quatrième opus semblait déjà refermer la boucle avec une conclusion définitive. Minions 3 poursuivra, quant à lui, la marche triomphale d’Illumination, machine à cash jaune qui ne montre aucun signe d’essoufflement… sans oublier leur autre projet, Super Mario Galaxy Le Film qui propulsera l’univers du plombier moustachu vers les étoiles, prolongeant le succès colossal du premier film dans une aventure cosmique qui promet d’élargir encore les frontières de ce monde pixelisé. Le Chat chapeauté revisitera en animation le classique de Dr. Seuss, avec la promesse d’un imaginaire débridé et d’une fantaisie colorée. Enfin, Jumpers s’avancera comme l’un des projets originaux Pixar les plus attendus du côté de l’animation familiale, porteur d’une curiosité sincère et d’un potentiel d’enchantement rare.
Les curiosités, les paris, les possibles révélations
Attendu pour la fin janvier 2026, Gourou de Yann Gozlan (Boîte noire) s’avance comme un thriller français ambitieux, déjà scruté comme un potentiel phénomène tant son aura intrigue et ses promesses de tension affleurent. The Bride!, de Maggie Gyllenhaal, encore enveloppé de mystère, figure parmi les projets que j’attends le plus, porté par une curiosité presque instinctive pour ce qu’il pourrait révéler. Quant à The Drama, annoncé comme l’un des grands drames de 2026 avec Robert Pattinson et Zendaya, il pourrait se dresser comme une œuvre appelée à marquer les esprits, un rendez‑vous émotionnel que je pressens ample, dense et profondément humain.
Entre Christopher Nolan, Denis Villeneuve, Park Chan-wook, Marvel, Star Wars, Pixar, les retours improbables (Le Diable s’habille en Prada 2), les sagas horrifiques ressuscitées (28 Ans plus tard: Le Temple des morts), et les adaptations littéraires prestigieuses (Raison et sentiments), 2026 laisse présager le meilleur pour une année où chaque mois pourrait contenir un événement. Oui, je vais courir en salle…
Bilan d'Araxe
TON REGARD SUR LE MONDE DU CINÉMA EN 2025
Dans Le Monde diplomatique du mois d’Octobre 2025, Emilie Bickerton, critique et membre du comité de rédaction de la New Left Review, posait la question suivante : « Que reste-t-il de la cinéphilie ? ». Si la question sonne si ironiquement, c’est probablement que le mot « reste » n’est pas simplement un verbe mais aussi un nom. Nous pourrions alors lire la question autrement et la reformuler de cette manière : la cinéphilie n’est-elle qu’un reste ? Il sera beaucoup question de restes dans ce bilan car arrivé à la fin de l’année, le geste imposé nous oblige à regarder ce qui reste. Nous pourrions alors prolonger l’enquête sur ce mot « reste » et y voir aussi un constat digestif. Car après avoir survécu à ce moment de célébration, la digestion est toujours un peu difficile. Souvent, les plats préparés ont été gargantuesques. Et il faut manger les restes pour ne pas les gâcher… À refuser les restes, il arrive naturellement qu’on les jette à la poubelle.
Dans son article, Emilie Bickerton, après avoir rappelé rapidement l’histoire des bastions critiques à la française, déplace la question vers les endroits qui occupent l’espace de la critique. Le constat est juste. Il y a bel et bien une prolifération des blogs, des forums, des magazines, des podcasts et des chaînes qui saturent l’espace du commentaire, et parfois de la critique. Cette obésité critique relève selon Emilie Bickerton d’une « logique de consommation individualisée ». À ce constat évident, il me vient en tête un échange filmé entre Samir Ardjoum et Emmanuel Burdeau autour de la question matérielle de la critique contemporaine. Les deux protagonistes, au détour de la conversation, rejouent ce constat autour du paradoxe de la demande. Cette prolifération critique serait aussi la marque d’une demande de plus en plus importante de la part des spectateurs d’un espace, où la critique aurait encore un rôle à jouer dans la manière de s’intéresser aux films. On ne peut que souscrire à l’optimisme de deux critiques qui essaient évidemment de se convaincre que la portée de leurs mots touche encore un public. Je suis de ce public et j’y souscris. Cependant, il faut admettre que l’intérêt pour un approfondissement du regard ne représente pas la majorité de ceux qui regardent des films. On peut aussi admettre que la portée de ce texte ne touchera que ceux qui auront un intérêt à le lire. Alors pourquoi le faire ? Pour qui le faire ? Probablement pour les quelques intéressés ou pour ceux dont l’attention n’aura pas dévié jusque-là.
De ce qui reste de cette année au cinéma, j’aimerais parler, pour introduire les quelques films qui m’ont marqué, d’un film qui affirme ce geste « résiduel ». Il s’agit des Feux sauvages du cinéaste chinois Jia Zhangke . Dans ce film, le cinéaste rejoue son cinéma. Il monte un ensemble d’images à partir d’anciennes images de ses précédents films. Le spectateur connaisseur de l’oeuvre du cinéaste reconnaît alors des scènes et des personnages d’un cinéma déjà-vu. Ce déjà-vu à l’œuvre rejoue un scénario lui aussi déjà connu par le cinéaste. Il s’agit d’un couple séparé par l’histoire de la Chine contemporaine. Pour rejouer cette histoire, le cinéaste recycle son cinéma avec sa propre poubelle. Alors, il y a plaisir à regarder ces rebuts, ces déchets et ces restes que le cinéaste arrive à monter pour créer une nouvelle histoire. Car on dirait que l’histoire dans ce film se répète avec les histoires des films précédents. Mais rejouer une histoire c’est montrer aussi qu’elle bégaie dans la répétition. Ce geste de retour est un geste qui peut répondre à la question du reste cinéphilique. Peut-être qu’aujourd’hui, le fond de l’air n’est plus rouge, peut-être que mettre les mains dans la poubelle de l’histoire ne mène à rien, peut-être aussi que se rappeler de ce qui reste au cinéma, c’est une manière de raconter une autre histoire…
LES FILMS QUI T'ONT MARQUÉ CETTE ANNÉE
La Voyageuse
Réalisatrice : Hong Sang-soo (Corée du Sud) | Date de sortie : 22.01.2025
L’année dernière, je me concentrais sur un film mal vu. Il était déjà question de Hong Sangsoo et de son cinéma. Cette année encore, il m’a marqué. Cette fois-ci davantage dans le mal dit que dans le mal vu. L’image n’est plus floue comme dans In Water, quoique. Après le mal vu, le mal dit. Pourquoi mal dit ? Parce que le récit semble faire l’impasse sur des éléments qui normalement devrait consolider les marges d’un scénario. Quand ça commence, on comprend mal. Le personnage principal est à l’écart, littéralement, et dans tous les sens. Isabelle Hupert joue Iris. Iris creuse l’écart entre ce qu’elle est et ce qui se passe autour d’elle. D’abord, il y a la langue. Elle est française, elle communique en anglais mais ne parle pas le coréen. L’anglais devient l’intermédiaire d’une communication entre le coréen et le français.
Ensuite, cet écart se joue dans la présence de ce personnage. Elle est une voyageuse, à entendre surtout dans les tous sens. Elle fait effraction dans l’intimité des gens. Elle joue l’invitée, l’intrus, la psychanalyste, la poète, la vagabonde, et plein d’autres choses. J’ai surtout retenu d’elle et de sa présence, une sorte de mélange entre la fée et la sorcière. Elle envoûte les personnes qu’elle croise. Sa robe florale et son gilet vert laissent des traces dans le regard. Elle ensorcelle car elle s’improvise professeur de français avec une nouvelle pédagogie. Elle passe son temps à rendre visite à des personnes qui sont en demande d’apprentissage. Mais Iris n’enseigne pas avec un manuel. Il n’y a pas de mode d’emploi pour sa langue. Comment lui donner tort ?
Iris doit enseigner le français à une jeune étudiante. Cette dernière a déjà appris le français pendant des années au lycée. Mais elle n’a rien retenu. Aucuns restes… Je me rappelle un sentiment de reconnaissance dans ce constat. On dirait que la pédagogie de la langue étrangère ne fonctionne pas sur les élèves coréens comme sur les élèves français. Dans ce film, tout le monde parle une langue intermédiaire, à moitié sue, à moitié oubliée, mais suffisante pour interroger et communiquer. Car il est bien question de communication dans un sens bataillien. Entre les êtres fermés sur eux-mêmes, individus cloisonnés dans ces espaces concentrationnaires, les être peuvent s’ouvrir par la communication. Mais dans un monde de rêve, il faut parler la langue du rêve, celle de l’étrangeté. Alors il y a communication entre Iris et les autres comme il y a communication entre Castorp et Claudia dans La Montage magique. Ils parlent tous la langue du rêve, celle qui les situe chacun au bord de la langue.
Kontinental '25
Réalisateur : Radu Jude (Roumanie) | Date de sortie : 24.09.2025
Orsolya, huissière, se sent coupable. Elle se sait innocente mais affirme sa culpabilité. Pour épuiser cette culpabilité, le réalisateur la suit dans des détours. D’abord, elle décide de rester seule et de laisser sa famille partir en vacances. Ensuite, elle confronte sa culpabilité dans des conversations, faites d’anecdotes et de digressions, lesquelles n’épuisent en rien ce qu’elle ressent. Car ce qu’elle ressent n’a rien de démontrable, ni même de condamnable. On parle même d’axiome. Comment serait-elle innocente dans un monde qui introduit la catégorie du coupable ? C’est d’abord son amie qui lui raconte comment on en arrive à vouloir la liberté olfactive, et donc à désirer la disparition de l’autre. C’est ensuite les retrouvailles avec son ancien élève, reconverti en livreur chauvin qui s’amuse d’anecdotes Zen pour ne pas se suicider. Enfin, il y a le prêtre et son dogmatisme clérical. Dieu ? Ce n’est qu’un mystère parmi les autres. Un coupable parmi les coupables. Orsolya habite dans un lieu qui la rend coupable d’être ce qu’elle est. Alors elle rêve d’une ascèse sans éclat, se parant des couleurs d’une vie distante, à hauteur d’un urbanisme décomplexé, triste et sans règle. Une telle ascèse, dans un tel lieu, ne pourrait être à l’abri de détours qui la ramènent à un épuisement sans fin de sa conscience malheureuse.
Deux Procureurs
Réalisateur : Sergueï Loznitsa (Ukraine) | Date de sortie : 05.11.2025
Le jeune procureur Kornev a le droit et l’autorité d’entrer dans une prison, dans un bureau, et encore cette salle où il entre n’a même pas l’air d’être un bureau… c’est peut-être tout simplement l’antichambre des vrais bureaux, et peut-être même pas, c’est peut-être une pièce où l’on retient tous ceux qui n’ont pas le droit d’entrer dans les vrais bureaux. Les exploits du procureur pour lutter contre l’escamotage administratif laisseront de profondes empreintes de semelles dans la neige, mais ce sera tout. Et c’est déjà grand, Kornev agit par ignorance des conséquences. Évidemment être ignorant, la vérité n’en existe pas moins. L’ignorant, comme le veilleur, ose plus car tout semble possible aux ignorants. K. dort dans des salles d’attente, il dort dans les wagons, il dort dans les bureaux. La discipline procède d’abord à la répartition des individus dans l’espace. K. déplace cette discipline et s’autorise, naïvement, à rêver. Il ouvre ainsi la clôture et les serrures sans jamais fantasmer d’avoir été libéré. Au moins, il aura libéré la parole des âmes mortes.
Jeunesse (Retour au pays)
Réalisateurs : Wang Bing (Chine) | Date de sortie : 09.07.2025
« Là où il y a du travail, il y a de la vie ». De la vie au travail il n’y a que des allers et des retours. Quand le travail cesse d’être une vie alors la vie nous rappelle au lieu d’origine. Pour arriver à ce lieu, il faut engager un retour. Ce retour au lieu de vie est aussi un retour au travail. Alors on regarde ces retours, et on réalise que quiconque rentre, s’imagine être le premier à rentrer alors qu’il est toujours le dernier au terme d’une série antérieure, même s’il est le premier terme d’une série ultérieure, chacun s’imaginant être le premier, le dernier, le seul et unique alors qu’il n’est ni premier, ni dernier, ni unique, ni seul, dans une série ayant son origine dans l’infinité et se répétant à l’infini.
L’histoire de « Scénario » raconte l’histoire d’une annonce. L’annonce dit normalement ce qui va arriver. Ce qui arrivera, à défaut d’être présenté en faire-part, est annoncé comme un faire savoir. Ce que nous saurons de cette annonce tient dans sa finalité. D’abord, celle d’une fin annoncée. La mort de celui qui a choisi de mourir et qui est déjà mort au moment de l’annonce. Pourtant, cette annonce nous fait savoir que Jean-Luc Godard apparait désormais comme une image fantôme. Pour son film à venir, Scénario, le réalisateur retient pour son dernier projet la phrase de Ponty : « Le propre du visible est d’avoir une doublure d’invisible au sens strict qu’il rend présent comme une certaine absence. » Il y aurait, assurément, quelque chose de vrai dans cette annonce, s’il était légitime d’aborder l’absence comme ce qui n’est plus censé être là. Mais l’absence elle-même est essentielle à l’essence, et la vérité ne serait pas si elle n’apparaissait pas. Godard n’est plus mais il apparait encore. Puis il y a l’annonce d’un film à venir. Les producteurs sont autour du réalisateur. Jean-Luc Godard affirme avec ses mains, celles qui font rimer les images entre elles, que seul est véritablement effectif ce qui est en soi et pour soi. Le voilà qui annonce avec ses mains son dernier film à venir. Il faudrait dire son dernier film, à voir auquel il manque l’achèvement d’une dernière prise de vue, que le réalisateur annonce comme une prise de vie. Enfin, comme toujours, le film arrive…
Ce que cette nature te dit
Réalisateur : Hong Sang-soo (Corée du Sud) | Date de sortie : 29.10.2025
Ça commence dans une cuisine. On entend la mère au fourneau. On la voit très rapidement, comme une action mal vue. Puis ça se déplace dans une voiture. On dirait des enfants qui espionnent les parents alors qu’ils sont amants. La mère part hors-champ. C’est déjà flou. On était habitué dans In Water. Car le poète a la vision trouble. C’est pour ça qu’il porte des lunettes, enfin de temps en temps. Les autres lui disent que cela lui va bien, lui préfère regarder sans vraiment être sûr de ce qu’il regarde. Là où c’est le plus parlant, disons le plus voyant, c’est lorsque le père et le poète sont assis sur un banc. La caméra est assez proche d’eux. Pourtant, le père décrit un paysage. Un paysage qui n’a pas encore lieu. Un paysage qu’on ne voit pas. Puisqu’il décrit un coucher de soleil. Il prépare le regard du poète, peut-être pour le tester ou alors pour l’encourager. Dans cette description, il est question de cramoisi dans les couleurs du coucher de soleil. La caméra s’éloigne et on aperçoit ce qu’il veut dire, le père. L’œil du poète distingue enfin au loin comme une souillure. Car avant que l’œil en ait le temps, voilà que l’image s’embue. Finalement, le poète déçoit. Son ivresse aura eu raison de sa parole. Alors pris d’insomnie, il marche en pleine nuit, la lampe à la main, à la recherche d’un éveil. Au terme d’une errance nocturne, la culbute reprend au moment d’une nouvelle dislocation.
Put Your Soul on Your Hand and Walk
Réalisatrice : Sepideh Farsi (Iran) | Date de sortie : 24.09.2025
La cinéaste Sepideh Farsi ne cherche pas à démontrer que le miroir qu’elle filme avec son téléphone est un miroir réfléchissant. Son geste d’auto-relégation renforce l’idée que le miroir qu’elle nous tend creuse l’impossibilité de s’y reconnaître. Face à Fatma, la cinéaste capte les troubles de la connexion, les tentatives de reconnexion et les images pixelisées d’une situation opaque qu’il nous est impossible de comprendre. Alors l’empathie fait son entrée comme une voie possible à cette reconnaissance impossible. La cinéaste consent à la situation de Fatma sans s’arrêter de surprendre ses gestes, son sourire, son regard et ses couleurs. Ce film s’efforce de se rendre présent à la situation de Fatma et à ses images. La cinéaste, comme nous spectateurs, nous cherchons à nous retrouver dans ce miroir opaque.
Pour finir, « Oui »
Réalisateur : Nadav Lapid (Israël, France, Chypre, Allemagne) | Date de sortie : 17.09.2025
Dire « Oui », c’est montrer que le « Oui » caché en nous, en eux, est beaucoup plus fort que tous les « Non » et tous les peut-être dont l’époque est malade… Nadav Lapid dit « Oui » au monde sans aucune réserve ni mesure. S’il faut que nous allions sur la mer, alors nous sommes voués à rechercher l’angoisse d’une expression limite à travers une guerre des sons et des musiques. Cette soumission au « Oui » prend l’aspect d’une négation acharnée. Au « Non », d’une reconversion d’un monde, Lapid nous enjoint à prononcer un « Oui » sans élusion d’aucune sorte, un « Oui » profond à proportion d’un monde qui bascule…
Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.
Nyctalope comme Riddick et pourvu d’une très bonne ouïe, je suis prêt à bondir sur les éditions physiques et les plateformes de SVOD. Mais si la qualité n'est pas au rendez-vous, gare à la morsure ! #WeLovePhysicalMedia
Je préfère lire les images que les regarder. J’essaie de trouver le chemin entre le bord et la marge. Au cinéma, je m'efforce de me mettre au milieu de la salle pour ne pas sentir le cadre débordé. J’accepte les dormeurs lors de la séance, ils me donnent l’impression qu'elle n’existe pas. Et j’aime bien sentir que tout cela n'est qu'une projection.
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