« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. » Les premières lignes de L’Etranger (1942) définissent immédiatement le caractère de Meursault, personnage insaisissable, marqué par une certaine indifférence à son époque comme à son destin. Exercice difficile, l’adaptation peut très vite se transformer en piège. Comment retranscrire les fulgurances d’un esprit traversé par l’absurde ?

Interview de François Ozon

La fin absolue du monde

Meursault est indéchiffrable pour ses paires mais le lecteur jouit, lui, d’une grille de lecture supplémentaire. L’absurde résulte de la narration. S’il est d’usage que la forme de la première personne donne à voir l’intériorité du « je », l’Etranger, œuvre du cycle de l’absurde de Camus, joue sur la dialectique. D’une part, l’homme est étranger au monde ; d’autre part Meursault est étranger à lui-même. Dès lors, comment saisir quelqu’un qui ne se comprend pas ? Comme l’écrivait Jean-Paul Sartre dans son Explication de L’Étranger (1943) :

« L’Étranger […] nous plonge sans commentaires dans le “climat” de l’absurde ; l’essai vient ensuite qui éclaire le paysage. Or l’absurde, c’est le divorce, le décalage. L’Étranger sera donc un roman du décalage, du divorce, du dépaysement. »

Ce décalage propre à l’absurde le plus absolu, celui d’un homme qui tue un Arabe à cause du soleil, celui dont les gestes semblent indéchiffrables pour son entourage le plus intime, c’est la substance même de l’œuvre camusienne. Problème, François Ozon se prive largement des commentaires intérieurs du personnage du roman. Dans ce dernier, Meursault est tantôt désabusé, tantôt indifférent, comme si le « je » cherchait à s’extérioriser de lui-même ; dans le film, il est l’archétype du personnage flegmatique, sans qu’on ait accès, ne serait-ce qu’un instant, à ce paradoxe intérieur. On assiste ainsi aux gestes, sans avoir accès à l’origine du geste. Privé des commentaires désabusés du narrateur, le Meursault d’Ozon est mécaniquement plus générique.

Comme l’écrivait encore Sartre, Meursault est comme l’homme qui téléphone dans une cabine : on peut voir ses gestes, mais on ne peut pas l’écouter. Cette « communion brusque de deux hommes, l’auteur et le lecteur, dans l’absurde, par-delà les raisons » échappe à François Ozon, qui cherche à colorer le contexte des actes de Meursault d’une idéologie plus proche de notre époque contemporaine que du climat colonial de l’Ager de l’Entre-deux-guerres. « Il ne s’agissait pas de faire un film comme il aurait été fait en 1942 au moment où il est sorti mais avec un recul sur l’histoire de France et de l’Algérie » reconnaissait François Ozon lors de notre échange réalisé à Strasbourg, en amont de la sortie du film.

Visibiliser les invisibles

Dans les pas de l’écrivain Kamel Daoud et son livre, Meursault : contre-enquête, le cinéaste a lui-aussi décidé de nommer la victime de Meursault, là où Camus faisait d’elle un anonyme, simplement évoqué par son origine ethnique. Dans le roman, « L’Arabe » n’est pas sujet, c’est l’objet de l’intrigue. Il est tué par Meursault mais, en dehors de sa condition de victime, on ne s’intéressera pas davantage à lui, ni même à son profil. C’est ce qui renforce la symbolique de l’absurde : la commission d’un crime sans mobile, sinon un crime motivé par l’indifférence de l’existence : la sienne, comme celle de « L’Arabe », qu’importent les conséquences du geste.

Fruit d’une dialectique qui confine à l’absurde, Meursault n’est pas suicidaire, même s’il va au-devant de la Mort. Dans les dernières lignes de L’Etranger, condamné à la peine capitale, le « criminel malgré lui » semble pour la première fois énoncer un désir sincère : celui de s’anéantir. Meursault s’ouvre à « la tendre indifférence du monde ». La concordance des temps choisie par Camus renforce le sentiment d’absurde par le mariage de temps de l’indicatif aux modalités contraires.  « J’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore » en est l’illustration terminale.

C’est ce qui ressort du choix du plus-que-parfait, signe d’une action accomplie et antérieure à une autre action passée (« j’avais été heureux ») que Camus articule avec l’imparfait propre à une action du passé mais résolument inachevée (« je l’étais encore »). Cette phrase lapidaire matérialise à elle-seule le caractère atemporel, signature de la narration singulière de L’Etranger. Les modalités du temps du verbe sont systématiquement prises à contrepied. Meursault est et n’est pas en même temps. L’auteur poursuit :

« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. »

Plus maladroite, la relation amoureuse avec Marie (Rebecca Marder) vient se greffer au récit adapté par Ozon. On devine la tentation de calquer la modernité sur le passé, faisant de Marie, un personnage émancipé. C’est le sens à donner à cette scène du film, où la jeune femme, éconduite – mais lucide – affirme son indignation face à Meursault, lui qui n’a pas sourcillé lorsque son voisin battait sa femme. François Ozon explique ce qu’il aurait fallu taire. En outre, le réalisateur tombe dans le même écueil, lorsqu’il cherche à dénouer le désir insaisissable qui réunit Marie et Meursault. Pourtant la morale est orthogonale à l’absurde, qui plus est dans le contexte d’écriture de l’œuvre originelle.

Interview de Benjamin Voisin & Rebecca Marder

« Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu... que cela ne signifiait rien, mais que sans doute je ne l’aimais pas. »

La place plus importante accordée à Marie dans le film vient contrarier la focalisation camusienne, rapprochant davantage Meursault de Bartleby. Se marier ou non à Marie lui est égal : « I would prefer not to ». Or cette indifférence n’est pas la même, Meursault est, lui, le produit d’une pensée « limitée, mortelle et révoltée », là où le personnage de Melville répond d’une autre forme d’absurde ; ce n’est pas « une volonté de néant » comme l’écrit Deleuze, mais le « néant de volonté ». Meursault, lui, est le rejeton du fracas du monde, il affronte le destin par ses actions ; Bartleby, solitaire, résiste par la fuite.

François Ozon renonce inconsciemment ou non à l’un des deux hémisphères de la narration de l’œuvre, même s’il suit la chronologie et les dialogues à la lettre. « L’Étranger n’est pas un livre qui explique : l’homme absurde n’explique pas, il décrit ; ce n’est pas non plus un livre qui prouve » écrivait avec justesse Jean-Paul Sartre. Même minimale, cette tentation contemporaine de l’explication de texte interroge : s’agissait-il de proposer une tentative d’absolution par cette adaptation ? De surcroît, L’Etranger est-il vraiment transposable à l’image sans trahir son personnage ? 

« Une phrase de l’Etranger, c’est une île. »

Les dialogues du roman sont indissociables de la narration intradiegétique. L’alchimie du verbe perd elle aussi de sa superbe. Lire L’Etranger produit la sensation d’un instant suspendu, où chaque évènement est un non-évènement. Le style de Camus marie les contraires : « Les phrases prononcées apparaissent comme des évènements semblables aux autres, miroitent un instant et disparaissent, comme un éclair de chaleur, comme un son, comme une odeur » ajoute Sartre. Peut-être trop empêtré par la volonté originelle de réaliser un film avec Benjamin Voisin sur un homme inadapté au monde d’aujourd’hui, comme il nous le confiait lors de notre échange, François Ozon est-il passé à côté du sens ambigu de l’œuvre camusienne ? 

Meursault est certes un personnage inadapté (pour une œuvre inadaptable ?) ; cela dit, il incarne le plus petit dénominateur commun de la révolte. Malgré une note d’intention sincère et des acteurs impliqués dans leurs rôles, on préfèrera relire le roman plutôt que de voir un film ankylosé par le poids de notre temps, comme si le roman se refusait catégoriquement à toute réappropriation.

François Ozon, réalisateur

@LucaFazPhoto

François Ozon, né en 1967 à Paris, est un réalisateur, scénariste et producteur français reconnu pour ses films qui traitent souvent de thèmes comme la sexualité et l’affirmation face aux normes sociales. Il est souvent nommé aux César (six fois) sans en avoir remporté, mais a reçu le Lumière de la meilleure mise en scène (2003, Huit Femmes) et la Coquille d’or au Festival de Saint-Sébastien (2012, Dans la maison). Diplômé de La Fémis, il est remarqué pour son goût du cinéma classique. L’Etranger est son dernier film. 

Filmographie

  • 1998 : Sitcom
  • 1999 : Les Amants criminels
  • 2000 : Gouttes d’eau sur pierres brûlantes
  • 2000 : Sous le sable
  • 2001 : Huit Femmes
  • 2003 : Swimming Pool
  • 2004 : 5×2 2005 : Le Temps qui reste
  • 2007 : Angel
  • 2009 : Ricky
  • 2010 : Le Refuge 2010 : Potiche
  • 2012 : Dans la maison
  • 2013 : Jeune et jolie
  • 2014 : Une nouvelle amie
  • 2016 : Frantz
  • 2017 : L’Amant double
  • 2018 : Grâce à Dieu
  • 2020 : Été 85
  • 2021 : Tout s’est bien passé
  • 2022 : Peter von Kant
  • 2023 : Mon crime
  • 2024 : Quand vient l’automne
  • 2025 : L’Étranger

Bande-annonce

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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[…] Aja, Nadav Lapid, Ugo Bienvenu, Lucile Hadžihalilovic, Galder Gaztelu Urrutia, Momoko Seto, François Ozon, Hélène Cattet, Bruno Forzani et bien d’autres encore. On a également rendu hommage au maître […]

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