Premier film de la norvégienne Emilie Blichfeldt, The Ugly Stepsister se lance dans le sillon d’un conte bien connu et popularisé par Disney pour nous en faire une version actualisée et féministe, aussi gore qu’acerbe. Une très belle entrée en matière pour la cinéaste dont le film était présenté au NIFFF en compétition internationale.

Cœur à prendre...

Le cœur du prince est libre… Pourtant, Elvira (Lea Myren), qui se noie dans les poèmes du fils du roi et rêve de pouvoir l’épouser, doit faire face à une terrible concurrence, le tout dans un royaume où la beauté semble régner en maîtresse implacable. Elle peut toutefois compter sur l’aide de sa mère, qui voit dans l’ambition de sa fille un inespéré espoir de toucher le pactole grâce à un mariage diablement rentable… Reste que la demi-sœur d’Elvira, Agnès (Thea Sofie Loch Næss), trouble ces plans machiavéliques avec sa beauté tapageuse.

Conte matrice dont on connaît de multiples versions à travers le monde (Perrault avec Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre, les frères Grimm avec Aschenputtel,…), Cendrillon a bien évidemment été popularisé par Disney avec sa version éponyme en 1950. Avec The Ugly Stepsister, on inverse la narration : au lieu de suivre la pauvre Cendrillon, on va se focaliser sur Elvira, sa demi-sœur moins gâtée par la nature selon les critères physiques admis dans le royaume. Des critères qui ressemblent diablement au mythe de la beauté moderne, infusé d’une bonne dose de dictats capitalistes et de normes performatives… Pourtant, si Agnès (alias Cendrillon) n’a pas trop à se soucier de cette beauté naturelle qui émane d’elle, Elvira se fait aider d’un “petit” coup de pouce (ou plutôt d’un sacré coup de bistouri). Sauf qu’à l’époque, les cliniques de “beauté-plastique” ne ressemblent en aucun cas aux temples d’un luxe aseptisé que l’on nous vend aujourd’hui : on y allait à la pince, au marteau et au hachoir…

La version Disney du conte, datant de 1950.

Vous l’aurez compris, The Ugly Stepsister n’est pas un “film en costume” comme un autre. Dès le début, musique, montage, découpage et mise en scène apportent un décalage vis-à-vis des poncifs de ce sous-genre de cinéma un brin poussiéreux. Pulp, moderne, rythmé, le film décrotte le genre. Ou plutôt, le purge pour mieux le salir à nouveau ensuite. En effet, la réalisatrice va nous emmener dans un monde lubrique, crade et bien gore, jusqu’à des extrémités de malaise que l’on ne pensait pas rencontrer dans une relecture de Cendrillon. Et c’est assez passionnant !

... corps à laisser

Évidemment, placer le film du point de vue de celle qui était “la méchante belle-sœur” permet à Emilie Blichfeldt d’effectuer un virage à trois cent soixante degrés par rapport au récit originel. Non, la menace, l’anéantissement et l’amputation (métaphorique, mais pas que) ne viennent pas d’une potentielle rivale, bien au contraire. Cette dernière serait plutôt une sœur d’armes, tout aussi désœuvrée et tentant tant bien que mal de s’en sortir également. Blichfeldt place cette menace dans une autre échelle sociale (le prince, comprenez la haute bourgeoisie) et dans un autre sexe, le masculin. Ainsi naissent les prémices du contre-conte.

La réalisatrice casse la fable pour en narrer un récit pulp mais d’une noirceur abyssale, aux scènes parfois à peine soutenables. Briser les narratifs pour faire émerger – par l’absurde, par le grand-guignol, par l’exagération parfois – des bribes de pure réalité, voilà son ambition. Et The Ugly Stepsister partage avec The Substance une filiation esthétique et thématique évidente, bien que toute influence directe de l’un sur l’autre soit à exclure, les calendriers de production rendant cela impossible. On y retrouve le même gore enjoué, la même fraicheur, le même sentiment de dépoussiérage à la sulfateuse et l’évident amour du monstrueux qui surgit dans des arcs de personnages finalement assez semblables, malgré des univers diamétralement opposés.

The Substance
"The Substance" (2024)

Se construire un nouvel imaginaire

Le plus intéressant ici, c’est que, contrairement au Fargeat, Blichfeldt pousse le basculement plus loin encore. Là où les deux films partagent un certain goût pour les scènes de nus et le même message féministe qu’on ne nie évidemment pas, The Substance ne pouvait s’empêcher de perpétuer la sempiternelle dépiction de ces corps féminins ultra-sexualisés. Blichfeldt au contraire offre une certaine parité à ses scènes sexuelles et ne boude pas à représenter (parfois très graphiquement) des hommes. Sexes en érection, homme urinant, jeune prétendant chassé la queue entre les jambes, les positions du « mâle » chez Blichfeldt sont multiples et la nudité ne se cantonne pas à la représentation ultra-érotisée de corps féminins et jeunes, comme si souvent dans le cinéma mainstream… Un pas dans la bonne direction pour diversifier les représentations de genre au cinéma, dans un film où cela sied particulièrement au propos !

Vous l’aurez bien compris, cette réécriture de nos mythes ne va pas du jour au lendemain faire pivoter nos imaginaires, même ceux en quête de réenchantement. Ceux-ci ne pourront guère plus que les autres échapper à la lessiveuse imposée par les multiples machines à statu quo. Si l’industrie pornographique se place évidemment en éternel parangon de ces émanations et de ce cycle de transmission a-vertueux, bon nombre d’autres modèles (aux mécaniques parfois bien plus perverses et circulant à la volée dans des sphères bien moins sulfureuses) continuent à parachever le maintien de ces schèmes datés qu’on aurait déjà dû oublier – ou du moins réécrire – depuis longtemps. L’alignement d’œuvres s’engouffrant dans cette entreprise de remodelage ne changera probablement pas du jour au lendemain une société résolument prête à amorcer un sacré virage réactionnaire, mais participe tout de même d’un début de reconstruction d’imaginaire collectif. Et c’est là que tout commence. Gageons que ces films parviendront à démonter ces mythes virilistes et patriarcaux avec la même hargne que ce nez remodelé au ciseau à bois dans The Ugly Stepsister

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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KillerSe7ven
Administrateur
4 mois

Ça a l’air supra chouette !

le loup celeste
Administrateur
Répondr à  KillerSe7ven

Et c’est bien pour ça que j’ai déjà préco le 4K UHD !

KillerSe7ven
Administrateur
1 mois

Je l’ai vu cette semaine et quelle excellente surprise que j’aurais aimé découvrir au ciné. Sacré coup dans la fourmilière et un ton très à part pour un premier film. Excellent ! Et très chouette article.

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