Déjà sélectionné huit fois à Cannes, Lynne Ramsay revient sur la croisette avec Die, my love, adaptation du roman éponyme de l’écrivaine argentine Ariana Harwicz. Un cinquième long-métrage attendu après huit ans d’absence depuis A Beautiful Day, film complètement marteau qui fit polémique à cause de sa crudité sans égard pour le spectateur. Au regard des réactions médusées d’une partie du public d’un festival qu’on dit bourgeois, nul doute que Die, my love devrait lui-aussi diviser les critiques. La cinéaste britannique livre un film brut donnant à voir la vie intime d’un couple en errance, à mi-chemin entre des punks et des rednecks dépassés par une passion insatiable. Le synopsis du festival annonçait d’emblée la couleur : « Amour, folie, folie, amour ».

À couteaux tirés

Dès les premières minutes, on comprend quel chemin Lynne Ramsay risque d’emprunter. Un jeune couple entre dans une maison de campagne qu’on devine avoir été abandonnée depuis longtemps, à moins qu’il ne s’agisse du fruit d’un héritage. Ils sont beaux, jeunes et fougueux. « Tu pourras écrire à l’étage » lance naïvement Jackson à sa compagne Grace qui cartographie les lieux de la bâtisse délabrée, image d’un couple qu’il faudra reconstruire. Grace et Jackson s’embrassent tendrement, puis des plans vifs se succèdent et un rapport aussi ludique que bestial s’engage sous un tapage sonore de métal qui déchire les tympans. On l’a compris, Lynne Ramsay va laisser s’exprimer la furie d’un duo d’acteurs qui n’est jamais aussi bon que quand il s’éloigne des grandes écuries d’Hollywood.

Grace l’indomptable porte du bleu, symbole associé au genre masculin et Jackson du rose. Dans Die, my love, les rapports dominants-dominés ne sont pas ceux que l'on croit…

Il y a deux Jennifer Lawrence, celle à l’image policée visant à répondre au carnaval puritain de Marvel et celle qui ose endosser des rôles plus complexes, jonglant volontiers entre folie et démesure. C’est cette approche qui est choisie ici. On retrouve la talentueuse actrice du Kentucky sur un projet courageux pour sa carrière au moment où un vent réactionnaire souffle sur l’Amérique. Jennifer Lawrence retrouve un rôle ambitieux, proche de ceux qu’on lui connaît dans Une femme sous influence et Mother de Daren Aronofsky, autre œuvre qui divisa largement le public en son temps. Dans Die my Love, l’actrice aux deux visages donne le meilleur d’elle-même avec une prestation qui pourrait bien lui faire décrocher le prix d’interprétation féminine. Grace est une femme en prise à un désir insatiable. Indomptable, elle adopte une démarche animale, s’exprime par un corps libéré de toute pudeur, loin des poncifs de la féminité soumise, douce et fragile.

Bien loin de stéréotypes de genre, Jennifer Lawrence est stupéfiante dans le rôle de Grace

Grace vient d’avoir un enfant avec Jackson, joué par Robert Pattinson, barjo et looser pas bien méchant, jamais bien loin d’une canette de bière. L’irruption d’un enfant rebat les cartes d’un désir désormais contraint en reconfigurant la structure du couple. Subvertissant les attentes propres aux codes de la vie champêtre, bien loin de la frénésie urbaine, Lynne Ramsay montre en quelques plans le profil psychologique contrarié de Grace. Quand la jeune femme erre dans les champs, la caméra, elle, reste braquée sur le couteau de cuisine avec lequel elle s’amuse à effleurer les herbes hautes. Comme un fauve tapi dans la brousse, Grace avance à quatre pattes au ras du sol. Derrière la végétation brûlée par le soleil, elle épie son compagnon et sa progéniture. En une fraction de seconde, la pulsion sexuelle prend le relais de l’instinct prédateur ; ses doigts glissent dans sa culotte tandis qu’elle tient fermement la lame acérée de l’autre main. De nouveau, c’est la pulsion de mort qui revient au galop, alors que Grace s’élance vers le berceau pour faire peur à sa progéniture.

Indomptable

Dans le film de Ramsey, il n’est jamais question de porter un jugement à l’image, ce qui a très certainement déstabilisé une partie du public cannois, circonspect à l’idée qu’on puisse apprécier un personnage décadent, animé par le feu ardent du désir intérieur, joyau brut que rien ne pourrait altérer, pas même Jackson. Grace est l’émanation d’un désir enragé. En conséquence, le dispositif scénographique de Die my love use et abuse de l’effet d’épuisement. C’est qu’il faut éreinter le spectateur, constamment agressé par des nuisances sonores représentant le mal-être et les frictions des jeunes parents. Le couple se consume sous nos yeux, sans cause apparente ; ce sont ces mouches omniprésentes zigzaguant dans la cuisine ou encore ce chien qui ne cesse jamais d’aboyer. Ils nous insupportent autant que Grace. 

Ne nous y trompons pas, il n’est pas question d’un drame littéraire comme celui des Noces rebelles où Sam Mendes traitait du délitement d’un couple bourgeois des années 50. Dans Die, my love, il ne s’agit pas non plus d’une tragédie, dans laquelle les protagonistes sont paradoxalement toujours animés par une forme d’espoir, aussi précaire soit-il, de renverser le cours du destin. Grace et Jackson, eux, peinent à garder le contrôle sur le présent. Autant dire que l’éventualité d’un avenir meilleur constitue une dimension à laquelle ils n’ont pas accès. La colère qui gronde est une passion froide ; la chute, un éternel dérapage contrôlé, comme si c’était l’unique façon de vivre qu’ils aient jamais connue.

Un rapport à l'autre devenu impossible par la réalité du monde.

Die my love n’est pas non plus un drame romantique ; c’est un volcan en perpétuelle éruption crachant un magma épais et purulent qui déborde d’un cratère trop étroit. C’est cette vie rangée qui ne suffit plus. Grace n’a que faire du monde extérieur comme du consumérisme. Qu’importe les distances, elle se déplace à pied et mouche les caissières qui lui adressent la parole au marché. Le couple n’est pas à proprement parler dysfonctionnel ; pour cause, ce n’est pas qu’il ne fonctionne pas, c’est qu’il en est parfaitement incapable. Comme un abcès qui gonfle jusqu’à éclater, c’est autant une douleur permanente que la délivrance à venir d’un poison qui consume les êtres et ne demande qu’à se répandre.

C’est l’un des vers de René Daumal qui exprime l’équation du rapport entre mort et désir dans Die My Love : « Je suis mort parce que je n’ai pas le désir ». Si Grace périclite entre accès de folie brute, pulsions de morts et besoins charnels, c’est qu’elle jouit d’un trop plein de désir à assouvir. Or son compagnon n’a rien à lui offrir de désirable. Il travaille en journée, la laisse seule, ne fait rien, si ce n’est s’enquiller des bières. Lynne Ramsay va filer la métaphore tout au long d’un film conceptuel, où présent, passé et futur se confondent. D’éphémères moments de joie s’évanouissent pour ne laisser plus que des accès de rage aveugle et des fantasmes à assouvir. Grace est une lionne qui n’atteint jamais la satiété. 

La fille du feu

Contrairement à ce qu’on a pu lire à la hâte, ce n’est aucunement une dépression post-partum, terme en vogue qui fait florès dans les revues parentales. Ce mot-valise est devenu la nouvelle lubie pour expliquer tout et son contraire et parfois pour mieux effacer des causes plus profondes. Ce terme supposerait qu’il s’agisse d’un trouble de l’humeur né des suites de l’accouchement ; en somme, la dépression post-partum est associée à un état de détresse post-natale. C’est un moment passager, conséquence directe des traumatismes vécus par le corps et l’esprit du fait de la grossesse, ce qui n’est pas le cas de Grace, chez qui tout porte à croire que c’est sa nature profonde qui est incompatible avec la vie matérielle et ses injonctions au travail qui aliènent.

Grace, elle, ne travaille pas, du moins elle ne contribue pas au travail marchand au sens où sa force de travail est inexploitée. Son seul travail consiste à tenir le foyer à bout de bras. Notons d’ailleurs que le seul et unique rapport consommé de Die, my love avait lieu lors des premières minutes du film, à même le sol, mu par un désir animal qui se suffit à lui-même. Les corps se déchainent dans cette maison vide qui, une fois aménagée, deviendra une prison pour la jeune mère.  D’où l’intérêt du format 1:33 qui délimite le cadre de l’image dans un carré qui enferme. Relevons au passage l’élégance de la captation en 35mm qui sert parfaitement le côté brut du film.

Il est aussi essentiel de se remémorer les premiers mots de Die, my love, lesquels laissent entendre que Grace est une écrivaine, donc une artiste qui par nature est associée à la créativité. Une créativité dont le sens étymologique signifie « faire naître, faire advenir quelque chose à partir de rien ». C’est une autre forme d’accouchement de l’esprit et non de la chair. En ce sens, la réussite charnelle vient contrebalancer la défaite de l’esprit, Grace étant désormais incapable de donner naissance à la lettre. C’est toute la beauté de cette brève scène où, une fois le sein libéré pour allaiter, une goutte de lait s’échappe du téton et se mêle à l’encre d’une page de son ouvrage abandonné et aussitôt souillé. Le lait, la maternité, mine ici toute créativité.

C’est enfin l’impasse d’un désir inachevé mis en image par la logique de l’épuisement. Beckett épuisait le langage, Ramsay épuise l’image. Die, my love dérange, absorbe toutes nos forces vitales ; un choix artistique clivant, qui ne manquera pas d’ulcérer ceux qui n’ont jamais approché la vraie vie que Rimbaud qualifierait d’absente. Contre toute attente, il reste quelque chose de profondément désirable chez le personnage de Grace, là où l’intégralité du monde extérieur fait preuve d’un conformisme matérialiste qui suscite le mépris. Ce qu’on appelle parfois grossièrement la folie présente le mérite d’une liberté totale incompatible avec les dogmes d’un monde trop étriqué pour des gens comme Grace ou Lynne Ramsay, cinéaste incomprise et autrice profondément libre.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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