C’est à la Mostra de Venise qu’on s’est laissé gagner par la fièvre du premier film solo de Mona Fastvold, coscénariste du monument The Brutalist. Grandiose, la performance possédée d’Amanda Seyfried forcent le respect. L’actrice et chanteuse américaine y incarne Ann Lee, égérie fondatrice de la secte des Shakers, une des églises du protestantisme du XVIIIe siècle qui connut une ascension aussi fulgurante que son déclin brutal quelques décennies plus tard. Ces adeptes suivirent la jeune prédicatrice de l’abstinence et fervente défenseuse de l’égalité des sexes dans ce voyage initiatique magistralement interprété dont on vous parlait déjà avec passion dans notre bilan ciné

Piété contre nature

D’une austérité sans commune mesure, et ce, quelles que soient les branches du protestantisme, le culte d’Ann Lee était passionnément animé par le travail et la frugalité. L’abstinence y est prodiguée jusqu’au refus de toute procréation. Pour entrer en résonance avec Dieu, il faut renoncer au plaisir de la chair. Ces adeptes et prédicateurs convulsaient ensemble dans un même élan collectif. Une foi pure et parfaite, quasi-totalitaire, traverse les Shakers. Lors des premières scènes d’initiation, on voit les individus se fondre dans la masse. Les corps s’élancent, la respiration s’accélère jusqu’à ce que la foule ne nous permette plus de distinguer les êtres. Malgré l’interdit, les chorégraphies donnent l’impression d’une synergie quasi copulatoire, comme s’il ne restait plus que la chaleur de ces corps tourbillonnant vers un même objectif expiatoire : entrer en résonnance avec Dieu.

Le culte des Shakers requière le dévouement le plus total. D’abord persécutés à Manchester, les disciples du « Shakerism » durent chercher la nouvelle terre promise outre Atlantique. Ses plus ardents pratiquants renoncèrent à la sexualité, non sans difficulté. Quelques scènes cocasses s’en délectent avec une ironie à peine voilée dans le film de Mona Fastvold. Même la reproduction, socle de toute religion destinée à se propager, était considérée comme de la fornication. Le sexe sous toutes ses formes est donc un tabou, un sacrilège dont il faut religieusement se tenir à distance. C’est certainement cette renonciation qui condamna d’entrée cette branche du protestantisme à l’extinction et la traque du clergé, pas très amène à l’idée que le culte ne convainque les protestant de renoncer à la clé de voute de toute religion. On dit qu’au début du XXIe siècle, il ne resterait plus que trois Shakers dans le village de Sabbathday Lake.

Shake ton booty

Dans cette communauté pieuse, tous les éléments de la vie sont gouvernés par la religion. Telle est l’ascèse à laquelle se livrèrent ces croyants fanatisés qui suivirent Ann Lee dans son périple vers la Nouvelle-Angleterre. Convaincue d’avoir été touchée par la grâce de Dieu, celle qui se faisait appeler « Mother Ann » par ses fidèles, prétendait être en communion avec le Christ. La cinéaste choisit de prendre la perspective d’Ann Lee, sans s’abandonner à une approche plus critique de ces illuminés, au sens littéral du terme. Le qualificatif historique, souvent attribué au film, est à prendre avec une certaine distance.

Sans jamais tomber dans le prosélytisme grossier de La Passion du Christ et les travers de Mel Gibson – on est aux antipodes et ce n’est pas l’objet – Le Testament d’Ann Lee se prive d’identification à son personnage comme s’il n’était pas complètement à l’aise avec la mise à distance qu’impose l’historicité. Lorsque la caméra prend le pouls des transes collectives et danses rituelles des Shakers, le rythme s’emballe et ce spectacle de communion fascine autant qu’il terrifie le spectateur, contrarié par l’effet contagieux que produisent les respirations synchrones du groupe. Difficile de résister. On est comme naturellement tenus à distance de cette secte, tout en étant inexorablement envoutés par ces transes, qui font du Testament d’Ann Lee une quasi-comédie musicale au charme envoutant. Le film doit aussi beaucoup à la puissance de son OST interprétée par Daniel Blumberg et Amanda Seyfried en personne. L’actrice confirme ainsi son dévouement le plus total. Jusqu’à l’épuisement, ce pouvoir d’attraction-révulsion ne parvient toutefois pas à l’apothéose que laissaient figurer le début du film. Comme un acte manqué, Le testament d’Ann Lee laisse le spectateur dans un état de jubilation inachevé.

Tu n’enfanteras point

C’est tout le paradoxe de la fascination et l’ambiguïté du personnage trouble d’Ann Lee : Mona Fastvold suggère en effet que la prédicatrice, incapable d’enfanter, aurait viré sa cuti après des années de fausses couches à répétition. Ces scènes d’accouchement déclinées sous toutes les coutures forment des natures mortes qui saisissent immédiatement le spectateur. Ce qui constitue la réussite la plus éclatante du Testament d’Ann Lee devient aussi son principal écueil. Si on est un temps gagné par cette mise en scène fiévreuse, le film ne parvient pas à dénouer ses enjeux aussi bien qu’il réussit à introduire son personnage. De transes en transes, la mise en scène finit par être prise à son propre piège. L’élan vital de ces adeptes s’essouffle dans le dernier tiers du film, tout en gardant le spectateur à une certaine distance émotionnelle.

Certainement rattrapée par le mélange des genres où film historique, spiritualité et comédie musicale se tiennent chacun à distance sans jamais complètement aboutir, Mona Fastvold n’accomplit pas complètement son geste. Ironiquement, cet enlisement du métrage traduit aussi celui d’une religion qui ne pouvait que s’éteindre. Un péché qu’on lui pardonne volontiers tant le film réussit à endiabler les plus profanes d’entre nous. A l’image du cobra qui capture notre attention, un simple pas de côté suffit pourtant à nous sortir de l’état de confusion dans lequel il nous avait précipité. Le charme s’estompe, l’hypnose des premiers instants cède alors sa place à un réveil brutal qui tranche avec le rituel initial. Malgré tout, avec ce second film à la composition millimétrée, Mona Fastvold nous offre un spectacle remarquable. La puissance de sa scénographie, la beauté de sa photographie baignée de clair-obscur et l’interprétation magistrale d’Amanda Seyfried sont des réussites totales qui font du Testament d’Ann Lee l’un des films les plus hypnotiques de l’année.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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