Présenté à la quinzaine des cinéastes, Yes de Nadav Lapid aurait mérité sa place en sélection officielle, où il aurait eu de sérieux atouts pour remporter la Palme d’or. Encore eut-il fallu que les programmateurs sachent dire « oui » au courage politique. Loin des projecteurs de la croisette, c’est en avant-première à Strasbourg au Star Saint-Exupéry que nous avons vu et revu le film avant d’échanger avec Nadav Lapid. Dans ce portrait au vitriol de la société israélienne post 7 octobre, le cinéaste et écrivain israélien, farouchement opposé à la politique de Tsahal, délaisse la question du « Non » qui animait ses derniers films, pour interroger la soumission de ses compatriotes. Derrière cette histoire d’amour, Yes est un miroir grossissant aux bords carnavalesques, qui reflète les fêlures d’un peuple précipité à toute allure dans la grande broyeuse de la guerre, érigée en horizon perpétuel. Que reste-il du désir derrière le bruit fracassant du désastre ?
Interview de Nadav Lapid, réalisateur de Yes
«Il n’y a que deux mots au monde : oui et non, lequel choisis-tu ?»
Le narrateur de Yes.
Y est un musicien de jazz précaire, sa femme Yasmine est une danseuse qui baigne elle-aussi dans les sphères proches du pouvoir. Y. se voit confier une mission grassement rémunérée pour écrire un nouvel hymne national. La première séquence d’ouverture de Yes traduit à elle-seule le dispositif du film. Un plan saisit le couple qui s’embrasse en faisant tourner Yasmine sur elle-même. Une révolution du sujet qui s’achève par le signe d’Harpocrate adressé face caméra : Yasmine, l’index sur ses lèvres, nous commande de nous taire, comme s’il fallait renoncer aux secrets que le cinéaste s’apprête à nous révéler.
Dans l’Antiquité égyptienne, le doigt sur la bouche symbolisait le silence des arcanes des Dieux. Cette invitation au silence, le cinéaste nous en prive la majeure partie du film. Après ces premières secondes, c’est le vacarme qui surgit. La caméra recule et la fête commence. C’est le monde de la nuit où se mêlent des religieux, la jet-set et autres affidés à l’état-major. Dès les premières secondes, on aperçoit derrière la foule une étoile de David massive et lumineuse. Y. est minable, ivre, la tête plongée dans le seau de punch. Ne jamais s’arrêter de danser, coûte que coûte, quitte à en perdre la tête et risquer la noyade. C’est la « guerre des chansons » qui démarre contre l’état-major, mais Y. ne peut pas résister, rappelle Yasmine. « Laisse le chef d’état-major gagner » implore-t-elle, comme si la question politique était portée à un autre niveau.
Yes cultive beaucoup de points communs avec une comédie musicale, ou plutôt une « tragédie musicale » pour reprendre les termes de Nadav Lapid. Le film a quelque chose de très théâtral au sens littéral du terme. C’est un espace d’où l’on contemple ce spectacle pathétique. Alors que Y. et Yasmine reculent face aux hommes liges de l’Etat-major qui chantent de concert en hébreux, les yeux révulsés comme des possédés. Leur voix en cœur recouvre presque la musique. Deux réalités s’affrontent et l’une d’entre elle ne peut pas gagner. La propagande, par nature, se propage et s’infiltre partout. Le narrateur prend le relai et cite entre deux fulgurances, Les piliers de la société de George Grosz. Un signe qui en dit long : le peintre allemand, revenu profondément traumatisé de la Grande Guerre peignit ce tableau en 1926, au moment où le nationalisme s’enracinait dans la société allemande.
L’artiste qu’on surnommait « Maréchal Propagandada » y dénonçait l’abime vers lequel les élites politiques de l’époque menèrent son pays. La comparaison entre la toile de Grosz et le film de Lapid a du sens. Le peintre allemand préfigurait la montée du fascisme, cette « union des forces » de la bourgeoisie, de la noblesse, du clergé, des politiques et de l’armée qui, tous ensemble, concoururent à la ruine.
Pour Grosz, l’Art était le miroir de la laideur du monde ; son style avant-gardiste de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité) représentait la réalité sans fard ni idéalisation, ces traits gras caractéristiques donnaient à voir une caricature acerbe à l’aube du nazisme. Nadav Lapid s’inscrit à dessein dans cette tradition critique visant à réagir face à une lecture univoque du réel. Cette semaine, le cinéaste ne mâchait pas ses mots sur l’antenne de France Culture :
« La meilleure chose que le monde puisse faire pour Israël aujourd’hui, c’est de poser un miroir de la taille de l’océan Pacifique face au visage des Israéliens pour qu’ils se voient sous une lumière crue et cruelle et qu’ils voient ce qu’on est de train de commettre et ce qu’on est devenu.»
Nadav Lapid
Cynique, Yes abandonne les espérances des premiers films du réalisateur pour questionner la vacuité du mot « résister » dans un monde qui a depuis longtemps basculé. Yes traduit toutes les ambivalences d’un artiste israélien contemporain d’un génocide. C’est ce qu’il faut lire derrière Y, musicien désœuvré, personnage passif, reconverti dans la propagande et qui, bientôt, adoptera tous les codes vestimentaires des propagandistes qu’il méprisait tant. De la tête aux pieds, jusqu’à sa coiffure décolorée, Y. devient la caricature de lui-même. C’est son identité qui s’efface au bénéfice d’une société religieusement rangée derrière Tsahal.
Peut-on encore être « fier de marcher à contrecourant de la société ?» interroge le narrateur avant de corriger aussitôt : « le courage c’était de dire Oui, oui, oui. ». Yes adopte une grammaire post-langage au sens où « les mots n’arrivent plus à décrire le monde. Les mots ont été vidés de leur sens », explique Nadav Lapid. Pour illustration le cinéaste montre aussi combien l’accusation d’antisémitisme a été déclinée jusqu’à l’épuisement lors d’une séquence guignolesque évidente. « La guerre, c’est la paix » hier, « l’amour sanctifié par le sang » aujourd’hui. Même procédé qui consiste à subvertir, sinon vider méthodiquement les mots de leur sens.
Quant à Y., il parle très peu mais c’est son corps qui s’exprime : il danse et refuse toute seconde de silence. C’est aussi ce qui explique la richesse et la profusion d’images qui s’enchaînent sans répit dans Yes, qui donne le sentiment qu’il ne faudrait jamais souffrir du silence. Cette « brutalité éternelle du son et de l’image, le fait que le cerveau soit à l’infini bombardé, bombardé, bombardé » se traduit à l’écran par une caméra extatique. Frénétique, cette dernière est comme prise de crises de convulsions lors de séquences qui débordent du cadre traditionnel des codes du cinéma. Même chose pour le dispositif sonore. S’il y avait une seconde de silence pour sortir de ce chaos permanent, une opportunité, même infime, suffirait pour réfléchir. « Peut-être quelque chose aurait pu changer » concluait Nadav Lapid, de retour de Tel Aviv le matin même de notre échange, la voix chancelante sous le poids d’émotions contraires.
Le commandement de la vengeance
Cette opulence débordante exhibée à l’écran, le spectateur doit la faire sienne ; un second visionnage est presque essentiel pour saisir en vol toutes ces trajectoires qui détruisent Y. et Yasmine. Yes donne « l’impression que si on ne dit pas tout, on ne comprend rien ». En refusant de faire de Y. un personnage politique, le film devient un objet politique. Parfois les personnages brisent le quatrième mur et s’adressent directement à nous, comme lors de cette séquence improbable où le chef de la propagande -littéralement- à la tête d’écran nous prend à partie : « Même le spectateur déteste Israël ». On sent aussi le paradoxe de la recherche d’une démarche chaotique mais esthétique. Le cinéaste dirige notre regard là où la recherche du « Beau » est systématiquement souillée.
« Tant que tu t’acharnes à manier une caméra jusqu’à atteindre quelque chose qui peut transcender ton sujet, tant que tu crois à la force d’un objet filmant et d’un objet filmé, tu es forcément à la recherche de la beauté. C’est un film qui par sa manière formelle essaie tout le temps de trouver des petites rédemptions, à l’intérieur d’une sorte de réalité assez triste.»
Nadav Lapid
Si Yes cultive des points communs avec les ressorts du genre de la comédie musicale, c’est aussi par son aspect polyphonique. Loin d’être manichéen et encore moins donneur de leçon, le film projette toutes les névroses de la société israélienne et ces traumatismes bien réels. Lors d’une des rares séquences loin de Tel Aviv, sur la « colline de l’amour » où la jeunesse avait coutume de venir batifoler et où elle savoure aujourd’hui les bombardements sur Gaza, Yes déroule méticuleusement la parole des victimes du 7 octobre. « Je connais l’histoire de chaque mort » annonce une jeune femme journaliste, elle-aussi reconvertie dans la propagande. Quand Y. lui demande de raconter le désastre du sept octobre, il s’en suit un monologue qui rend le silence assourdissant.
« Violé, mutilé, tué, violé, mutilé, tué », les qualificatifs répétés ne suffisent plus à retranscrire ce qui s’est produit le sept octobre. « Et les leurs ? », ceux qui à quelques kilomètres disparaissent sous les bombes. Reste la haine de l’autre, la haine de soi, la haine de vivre : triple châtiment qui afflige ces personnages ordinaires qui semblent systématiquement échapper à eux-mêmes. Comment construire et transmettre la joie aux générations suivantes quand les précédentes avaient déjà scellé l’avenir ? Dans un pays où plus aucune seconde ne laisse de place à l’intime et où tout désir confine à l’obscénité, quel chemin choisir ? La première fois d’un enfant qui marche, une sortie au parc, un diner romantique… tout est sali. Y. et Yasmine se prostituent pour satisfaire toujours un peu plus l’état-major, à moins qu’il s’agisse seulement de rester en mouvement. L’humiliation, elle, est constante jusqu’à cette mélodie de la Mort choisie pour hymne lors du dernier chapitre.
Je crois Tsahal
« Résigne-toi le plus vite possible. La résignation, c’est le bonheur » prêche ironiquement le narrateur. Yes est un électrochoc qui nous saisit à la gorge quand le réel se glisse au milieu de la fiction. Des panoramas lointains de Gaza sous les bombes aux scènes de concorde nationale dans les rues jusqu’à l’apothéose de l’horreur avec cet hymne propagandiste, la fiction est le précipité révélant l’obscénité du réel. Yes montre une société tournée vers elle-même, indifférente à ce qui se passe à quelques kilomètres de ses frontières qu’un pouvoir fanatisé voudrait repousser pour réaliser le rêve sioniste du « Grand-Israël ». Contre son propre peuple et contre notre humanité commune, celle résiduelle qu’on lit encore derrière le couple de Y. et Yasmine qui voudraient construire… Construire quoi ? Deux personnages malades et en négatif, deux personnages réunis par la même lettre Y, l’un est passif, l’autre combattive mais tous deux jetés dans la même impasse.
Si le réel n’est jamais bien loin de la fiction, Nadav Lapid se refuse à prononcer le nom de Netanyahou, Smotrich et autres responsables politiques qui ne sont que le symptôme d’une « maladie collective » autrement plus profonde. Yes présente aussi une dimension universaliste. Preuve en est, le propagandiste de l’état-major s’exprime, sans justification, en russe (et non en hébreux) dans le dernier chapitre du film intitulé « Crépuscule ». Avec Yes, Nadav Lapid trace une voix singulière dans un monde de plus en plus contaminé par la résignation. Le même aveuglement collectif qui conduisit, un siècle plus tôt, au fascisme.
Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.
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