Entre Riko et son frère aîné, rien n’a jamais été simple. Même après sa mort, il continue de lui compliquer la vie. Adapté de l’essai autobiographique de Riko Murai, le film Mon grand frère et moi adopte un équilibre singulier pour traiter avec pudeur, humour et douceur la perte de celui qu’on pensait connaître. Présent en avant-première à l’UGC de Strasbourg, Ryôta Nakano a bien voulu échanger avec nous sur son dernier long-métrage.
K7: Vous avez perdu votre père quand vous étiez enfant. Qu’est-ce qui vous a conduit à aborder ce sujet intime ? Est-ce que cela a eu un impact sur la genèse de Mon grand frère et moi ?
Ce n’est pas la seule raison pour laquelle je fais des films sur la famille. J’ai perdu mon père à l’âge de 6 ans. J’ai grandi avec ma mère et mon grand frère, et je me suis toujours demandé ce que signifiait la famille. Cette question m’accompagne depuis mon enfance. C’est sans doute pour cela que j’ai voulu traiter ce sujet aujourd’hui.
K7 : Il y a une phrase très poétique qui est prononcée par l’un des protagonistes du film. « La famille est avant tout un refuge et non un fardeau ». Comment êtes vous parvenu à écrire des personnages avec autant de justesse ?
Ce film est adapté d’une histoire vraie. J’ai d’abord rencontré l’autrice en personne, afin qu’elle me raconte son histoire. J’ai longtemps travaillé sur la question de la famille à travers mes films. Et pourtant, je reste persuadé qu’il n’existe pas de réponse unique à la question de savoir ce qu’est la famille à proprement parler. Chaque famille, en définitive, a sa propre définition. Dans le cas de la famille Murayi, celle de Riko Murayi, j’ai eu le sentiment qu’une phrase la résumait particulièrement bien : « Ce n’est pas un fardeau, c’est un refuge. » C’est pour cela que je l’ai retenue.
K7 : Entre les notes d’humour et les scènes plus dramatiques rattrapées par l’émotion, comment avez vous géré ce mariage des genres pour trouver le bon équilibre ?
J’ai le sentiment que l’être humain est le plus touchant quand il se débat, quand il est absorbé par quelque chose, quand il essaie sans toujours y parvenir. Dans ces situations-là, il peut être à la fois un peu maladroit, presque cocasse, et en même temps très émouvant. C’est cela que j’ai eu envie de filmer. La perte d’un proche est justement l’une des situations où l’on se trouve confronté à des sentiments contradictoires, qui nous submergent et nous dépassent. Et c’est dans ces moments-là, je crois, que l’on est le plus touchant. J’ai voulu filmer chaque personnage dans toute sa richesse et sa complexité.
K7 : Peut-on dire qu’il s’agit avant tout d’un film sur le pardon ?
Je crois qu’il est très difficile de vivre dans la rancœur à l’égard d’une personne décédée. Cette aigreur épuise profondément. Pardonner, au contraire, peut aussi nous aider à vivre. Cela permet, me semble-t-il, de ne pas gaspiller son énergie et de pouvoir la consacrer à poursuivre sa vie.
K7 : Détail remarquable, vous choisissez une OST en retrait avec quelques simples notes de piano qui rappellent avec subtilité le défunt. Comment avez-vous conçu la partie musicale ? On a l’impression que tous les bruits alentours disparaissent lorsque le frère apparaît.
L’une des principales difficultés, ou en tout cas l’un des enjeux essentiels, était de savoir comment faire apparaître le grand frère dans le film. Le grand frère n’est absolument pas un fantôme. L’héroïne est écrivaine, et je suis partie du principe qu’elle avait une imagination très fertile. Je me suis donc dit que, puisqu’elle convoque la mémoire de son frère, je pouvais simplement faire apparaître ce frère tel qu’elle l’imagine dans sa tête. C’est pourquoi j’ai choisi une forme très naturelle : il n’y a aucun effet spécial autour de son apparition. C’est simplement son image mentale qui prend corps.
K7 : Le fantastique surgit en effet d’une manière très naturelle pour traiter un deuil à plusieurs niveaux : celui du frère, du père mais aussi du mari. Comment concevez vous cette dimension entre symbolisme et fantastique ?
À la fin de mes films, il y a toujours une petite touche de fantastique. Mais je veux que ce fantastique reste crédible. Pour que cela fonctionne, il faut que le film demeure sobre et réaliste du début à la fin, afin que cette dimension fantastique paraisse naturelle. C’est quelque chose auquel j’ai fait très attention. Pour la musique, c’était le même principe. Je ne voulais pas quelque chose de trop appuyé, de trop démonstratif par rapport à l’émotion. J’ai donc choisi une musique la plus naturelle possible.
K7: Lorsque Riko apprend la mort de son frère, elle ne souhaite pas s’absenter tout de suite au travail. Ce sont les obsèques qui la résignent à répondre à l’urgence. Le travail occupe aussi une place importante chez vos personnages. Était ce aussi quelque chose que vous souhaitiez évoquer sur la société japonaise ?
L’importance du travail, je crois, est assez universelle. Ce n’est pas propre au Japon. Pour moi, ce n’était pas tant la question du métier ou même du travail en soi. Ce qui m’intéressait, c’était plutôt, comme je le disais tout à l’heure, de montrer comment ceux qui restent continuent à vivre. Vivre, c’est aussi subvenir à ses besoins. C’est faire tout ce qu’on peut pour bien vivre. Et pour bien vivre, il faut manger. Et pour manger, il faut gagner de l’argent. Ce sont ces efforts-là, ceux que chacun déploie pour vivre au mieux, qui m’intéressaient. C’est cela que j’ai voulu filmer chez chacun des personnages du film.
Né en 1973 à Kyoto, Ryōta Nakano a effectué ses études au Japan Institute of the Moving Image, école fondée par le célèbre Shohei Imamura. Il débute sa carrière à la télévision avant de bifurquer vers le cinéma où il débute en tant que scénariste, monteur et réalisateur avec Capturing Dad (2012). La famille occupe une place centrale dans son œuvre. La famille Asada (2020) est son premier long métrage.
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