Présenté en sélection officielle, le dernier film de Julia Ducournau était attendu au tournant au festival de Cannes. Les détracteurs de Titane, palme d’or polémique de 2021, avaient déjà préparé la mitraille. Alpha, ado de 13 ans qui vit seule avec sa mère, se fait tatouer un A lors d’une soirée de laquelle elle revient éméchée. S’engage alors un puzzle à trois pièces (la mère soignante, la fille traumatisée et le frère toxico) réunies à coup de marteau. Avec ce troisième film, la cinéaste française part en roue libre et concourt au titre de la palme de l’ennui. Film navrant et mal articulé, Alpha dégouline d’intentions ratées et d’émotions décalquées ad nauseam dans une œuvre aussi longue que stérile. On frise le nanar.

Le monde d’après…

Il y a des séances où le temps semble suspendu, comme un moment de grâce où les tracas du quotidien s’évanouissent et où la Terre pourrait s’arrêter de tourner pourvu que la pellicule suive son cours ; il y en a d’autres où le temps se dilate à l’infini pour des raisons autrement moins flatteuses. Deux heures et huit minutes de long-métrage exactement, le tout ponctué des mêmes boucles scénaristiques où chaque arc semble tourner à vide. Mais que s’est-il passé pour qu’Alpha soit aussi raté ? Après sa première séquence où l’on découvre la jeune adolescente, jouée par Mélissa Boros, le film s’enferme dans un récit symbolique qui cherche, sans succès, à tirer les larmes de son spectateur, consterné devant un tel gâchis.

Alpha est aussi émouvant qu'une glace à l'oignon.

Ce n’est même pas que ce soit intello (si seulement), c’est que c’est tellement appuyé qu’on a l’impression que Julia Ducournau nous prend pour des billes. Entre ce monde pandémique où les victimes sont pétrifiées en marbre et sa batterie de personnages qui ne convainquent personne, on navigue au gré d’une mer agitée, toujours à deux doigts de chavirer. Ducournau mène sa barque jusqu’au naufrage final lors d’un épilogue encore plus affligeant que le reste du film.  Il faut dire qu’on n’est pas gâté entre la mère (Golshifteh Farahani) qui fait un énième massage cardiaque à son frère toxico Amin pour le ressusciter et cet hôpital vide de sens, où plane l’ombre du covid et du sida. Absolument rien ne semble avoir été pensé pour retenir le spectateur en haleine.

A force de dicter l'émotion à la baguette, le spectateur reste de marbre.

Qu’on aime ou non Titane (lire notre critique), reconnaissons qu’il y avait matière à manger, et les réfractaires pouvaient au moins se consoler devant le spectacle grand-guignolesque du massacre introductif. Idem pour Grave, certainement le film le plus direct et le moins poseur de la réalisatrice. Ici le rythme est d’une platitude exaspérante, où la complexité de façade cache des symboliques ampoulées et d’autant plus mal digérées qu’elles sont portées par une OST mélodramatique allant de Portishead à des notes de piano poussives et larmoyantes. Alpha s’est fait tatouée avec une aiguille sale. Le hic, nous sommes en pleine pandémie inspirée de l’épidémie de sida qui a, semblerait-il, beaucoup marqué la réalisatrice dans sa jeunesse. Julia Ducournau raconte « cette violence absolue qui a été faite aux malades du sida, dans les années 1980-1990 » lors d’une interview qui ne laisse pas de place au doute.

« Le miroir qui nous a été renvoyé de la société, stigmatisant les malades, est un traumatisme dont il est impossible de faire le deuil […]. On a pu entendre que c’était de leur faute, qu’ils étaient des pécheurs et qu’ils méritaient ce qui leur arrivait. Mon film parle de cette contamination de la peur, qui a été le réel traumatisme pour moi. »

Oh hé oh hé capitaine abandonné

Amin (A) et Alpha (A) sont les deux facettes d’une même pièce (subtilité…), le premier figurant la toxicomanie, la seconde le VIH avec pour dénominateur commun le traumatisme qui circule comme un virus. Soit, mais encore eut-il fallu soigner cet univers qui manque cruellement de crédit. Entre les quatre murs du foyer familial, on suffoque comme sa jeune héroïne rattrapée par ses souvenirs d’enfance entremêlés entre songe et réalité, deux dimensions d’une inspiration confondante de nullité. La subtilité fait défaut tout au long d’un long-métrage qui se prend trop souvent au sérieux. On souffle encore et encore devant Amin qui gesticule sans jamais qu’on ne croie à son addiction. L’acteur Tahar Rahim, quoique maigre comme un clou pour les besoins du film, peine à convaincre. Julia Ducournau filme ses sujets sans leur laisser de respirations contrairement aux scènes décalées du duo Agathe Roussel / Vincent Lindon de Titane. Pas l’ombre d’un sursaut dans Alpha.

La famille, foyer angoissant dans la filmographie de Ducournau.

Où est passée la rage d’une réalisatrice qui, si elle voulait croiser les thèmes de l’acharnement thérapeutique et du traitement du sida, auraient pu faire preuve de tellement plus d’audace ? Récemment, le très expérimental Else de Thibault Emin traitait du confinement avec autrement plus d’ingéniosité, mariant l’humour à la tragédie. On pense aussi à Druillet et sa BD culte intitulée La nuit où chaque mot fleuri de l’auteur, meurtri par la disparition de sa femme décédée d’un cancer, était une torpille lancée au corps médical.

Désespéré par une histoire qui ne décollera jamais, on peine à trouver de quoi se ressaisir. La photographie oscillant entre des tons bleutés et orangés ne convainc pas plus que le cadre d’une intrigue taillée à la hache. « Bon, c’est quand qu’il meurt Amin ? » me suis-je demandé plus d’une fois en regardant la trotteuse jouer à tournicoton sur le cadran de ma montre. Si le traumatisme de la pandémie continue de générer des répliques dans le septième Art, passez votre chemin avec Alpha et préférez-lui The Plague, le premier long-métrage de Charlie Polinger qui coche toutes les cases, là où Alpha échoue royalement. Reste le sentiment d’imposture et le doute sur les prochains projets d’une cinéaste devenue lauréate de la palme d’or peut-être à la hâte.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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