« Sataniste, antisoviétique, antirusse ». Trois mots relayés en boucle par les chiens de garde les plus féroces du régime de Poutine. C’est en ces termes fleuris qu’a été qualifiée la nouvelle adaptation du roman russe de Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) par Michael Lockshin. Présenté hors compétition au festival de Gérardmer, Le Maître et Marguerite n’épargne aucun des deux blocs au travers d’une relecture incisive (et modernisée) d’un des classiques de la littérature russe du XXe siècle. Retour sur cette œuvre brûlante à la résonnance singulière avec la censure d’hier et d’aujourd’hui.

Le Maître du Kremlin contrarié

Pour mieux comprendre l’envergure du projet d’adaptation du roman et son écho retentissant en Russie, il faut s’intéresser à l’envers du décor. Derrière cette adaptation moderne, il y a d’abord Michael Lockshin. Né aux Etats-Unis, il a grandi et vécu en Russie, où il est diplômé d’une maîtrise en psychologie de l’Université d’État de Moscou. Il s’est ensuite installé à Londres, où il a réalisé des films publicitaires et des vidéo-clips alimentaires. Il est inconnu au bataillon avant 2019, où il signe Silverland : la cité de glace (2021), un premier film russe consensuel pour Netflix et destiné à un public international. En choisissant de s’attaquer à un monument de la littérature aussi complexe que l’œuvre de Boulgakov, Michael Lockshin change de braquet et a réussi à s’attirer les foudres du régime qui l’accuse par ses porte-voix de subvertir l’œuvre originale pour en faire un brûlot politique.

Silverland : La cité de glace (2021)

L’animateur vedette Vladimir Soloviev que vous connaissait certainement pour ses saillies contre l’Occident décadent ou le « Grand Satan », faisait mine de s’interroger dans son late-show : « Comment ce film antipatriotique a-t-il pu être autorisé ? Est-ce une opération spéciale ? » s’insurgeait-il encore l’année dernière. Très vite érigé en ennemi du peuple, la galaxie propagandiste au service du régime russe a très vite exhorté l’ouverture d’une enquête sur la production du film. Comme nombre d’auteurs russes aujourd’hui menacés physiquement et considérés comme des « agents de l’étranger », Michael Lockshin, qui vit aujourd’hui dans la Cité des Anges, est manifestement persona non grata en Russie. Le film est curieusement passé entre les mailles du filet de la censure qui a pris une tout autre forme depuis « l’opération militaire [très] spéciale ». Avec un budget de 20 millions de dollars et un casting costaud, le film a dû être repoussé plusieurs fois, notamment en raison de la pandémie et du retrait du studio américain Universal, qui a quitté le marché russe après le début de la guerre en Ukraine.

Les rossignols du Kremlin ont chanté de concert pour critiquer âprement l’adaptation hérétique de Lockshin

Avant lui, un précédent réalisateur s’était déjà cassé les dents pour adapter l’œuvre déstabilisante de Boulgakov dans laquelle plusieurs récits fragmentés se chevauchent. C’est grâce à Igor Tolstunov, producteur de films russes depuis la chute du mur et Ruben Dishdishyan, un businessman reconnu ayant avec Igor acquis les droits de l’œuvre de Boulgakov que la version de Lockshin verra finalement le jour. Le réalisateur russo-américain a longtemps été convaincu (et certainement à raison) que « le roman de Boulgakov [était] impossible à adapter ». Difficile de lui donner tort tans sa structure labyrinthique fait preuve d’une densité qui donne le vertige. Et pourtant la magie du septième Art fait son œuvre. Ce récit enchâssé comme dans des poupées russes fait échos au parcours tumultueux de l’œuvre originale pour trouver ses lettres de noblesse.

L'écrivain et sa femme son épouse Elena Sergeevna Boulgakova sans qui son oeuvre n'aura jamais vu le jour dans sa forme qu'on connaît aujourd'hui

De Boulgakov à Lockshin

Frappé de disgrâce par le Kremlin, Lockshin se rapproche malgré lui du parcours semé d’embûches de Boulgakov, qui aura subi les foudres de la censure. L’écrivain originaire de Kiev dut brûler la première version de l’ouvrage en 1928 après avoir été averti que les autorités avaient interdit sa pièce La Cabale des dévots. Même son de cloche dans le film de Lockshin. Dos au mur, Boulgakov avait même essayé de convaincre (sans succès) Joseph Staline qui avait adoré sa précédente pièce Les Journées des Tourbine. Il lui écrivit une lettre sans fard et qui ne manquait pas d’audace :

« La presse littéraire s’est acharnée à montrer que mes œuvres n’avaient pas le droit de cité dans le monde soviétique. J’ajoute qu’elle avait raison. C’est vrai, je l’avoue : combattre la censure où qu’elle soit et dans n’importe quel régime est de mon devoir. »

Qu’est ce qui a changé aujourd’hui ? Certes Lockshin n’a pas écrit à Vladimir Poutine ; néanmoins son nom a été retiré de l’affiche et les deux œuvres séparées de près d’un siècle semblent concourir à un destin analogue. Ironie du sort, son film a rencontré un succès retentissant en Russie en raflant l’année dernière le titre de meilleur démarrage au box-office russe. Comme un songe qui reviendrait nous hanter les nuits, la version de Boulgakov aura droit à plusieurs formes entre 1927 et 1940. La version finale ne sera achevée qu’après sa mort grâce au travail de son épouse Elena Sergeevna Boulgakova, qui n’est pas sans rappeler Marguerite. Fiction et réalité s’imbriquent dans cette œuvre protéiforme qui ne cesse de surprendre.

Le Maître et sa muse comme Marguerite se présente elle-même.

Les liaisons dangereuses

On reconnaît Boulgakov derrière le personnage du Maître. Le dramaturge tombe sous le charme de la « sorcière » Marguerite, une inconnue croisée dans un bain de foule au cœur d’une célébration visant à promouvoir un plan quinquennal en quatre ans, ineptie stakhanoviste qu’aura bien connue l’URSS au sommet de la propagande. Leur relation d’adultère va être l’occasion d’une confidence littéraire, alors que l’écrivain à succès est réduit à répondre de son œuvre devant le bureau de la propagande soviétique qui s’inquiète du caractère subversif de sa pièce en Judée. Trop loin des canevas imposés de l’Art supposé guidé le peuple vers la lutte des classes, sa pièce au ton anarchiste est débattue au cours d’un procès fantoche. Les différentes figures du régime qui verrouillent la parole de l’auteur se succèdent au cours d’un réquisitoire paradoxalement teinté d’une bienveillance aussi bourgeoise qu’hypocrite. Il y a des répliques qui interrogent le bureau des Arts du peuple sur l’obédience du Maître au Kremlin :

« Tout pouvoir est une violence contre les gens ordinaires. »

On est au cœur du réalisme socialiste visant à promouvoir et assurer les principes du communisme soviétique. Cette doctrine utilitariste est établie comme forme d’art officielle de l’URSSS au début des années 1930. Cette injonction à servir les masses par la soumission au Parti s’enracine après le Ier Congrès de l’Union des écrivains soviétiques en 1934. À partir de ce moment, toutes les autres tendances sont, à quelques rares exceptions près, sévèrement réprimées et la censure se généralise drastiquement. Si le texte intégral du roman de Boulgakov ne sera publié qu’en 1966, vingt-six ans après la mort de l’écrivain, d’autres auteurs n’auront pas eu cette chance et seront déportés au Goulag, internés ou carrément éliminés durant les Grandes Purges.

La scène du réquisitoire contre l'écrivain parle d'elle-même.

Le film de Lockshin va produire plusieurs récits qui s’enchevêtrent et portent l’intrigue avec intelligence. Il y a au moins trois structures principales auxquelles se greffent d’autres niveaux inférieurs : la pièce censurée dans la Judée de Ponce Pilate présentée à l’écran comme si elle était réelle ; la relation entre le Maître et Marguerite, elle-même racontée par l’auteur emprisonné dans un asile crépusculaire et rétrofuturiste. Les récits aux différents registres se répondent et donnent corps à l’histoire rapportée par le Maître. C’est au spectateur de démêler la réalité de la fiction, le fantasme de la frustration. Et le discours rapporté participe à lier l’ensemble, noyant la frontière entre le fantastique et le réel, le présent et le passé, le tout avec une maîtrise époustouflante.

Le personnage de Woland traverse le film de bout en bout.

C’est un peu déroutant au départ lorsqu’on entend simultanément un doublage russe superposé sur des personnages qui s’expriment parfois en allemand, comme l’énigmatique professeur et son avatar Woland, incarnés par le berlinois August Diehl, remarquable dans ce double rôle ambigu. Petit à petit, on parvient à retrouver le fil rouge de récits tissés avec malice et sans jamais téléguider le spectateur vers une lecture prémâchée.

Ni Dieu ni Maître

Sans tomber dans le piège convenu visant à briser le quatrième mur artificiellement, le film réussit à s’adresser à demi-mots au spectateur, et plus précisément à la société russe qu’on dit aujourd’hui acquise, peut-être trop à la hâte, aux desseins impérialistes du Kremlin. C’est notamment le cas lorsque le Maître assiste à la pièce de théâtre présentée à la place de la sienne en Judée. Cette dernière vante les mérites du régime et est aussitôt sabordée par la figure diabolique de Woland. Les chanteuses sont invitées à quitter la scène par ses improbables acolytes, dont ce chat noir qui aime fumer le cigare. Woland, ce mage faustien qui repose nonchalamment sur sa canne émoussée de la tête d’Anubis, vient proposer un numéro de cirque alternatif et cathartique en comparaison de la version soviétique.

Le chat noir du Maître et son double narquois, le cigare à la gueule.

C’est l’occasion de singer l’imposture du peuple de la Mère Patrie, pas moins vertueux que celui du monde capitaliste. On aurait tort d’y voir exclusivement une critique de la Russie d’hier et d’aujourd’hui. Le cynisme de Woland a une vocation universelle où les citoyens soviétiques et occidentaux sont mis au même niveau, n’en déplaise aux ventriloques de Poutine. C’est d’autant plus fort que Lockshin a lui-même vécu les deux systèmes, ces cinq premières années aux USA, puis en URSS, à partir de 1986 quelques années avant sa chute. Ce n’est que bien plus tard qu’il partira vivre à Londres une fois diplômé à Moscou avant de s’installer à Los Angeles. Défenseur affiché d’Edward Snowden, rappelons que Lockshin est très loin d’être béat et acquis à « la plus grande démocratie du monde ».

Le Maître et Marguerite n'hésite pas à écorner le verni communiste derrière lequel ses représentants s’abritent, alors qu’ils s’adonnent à la luxure dans des clubs fermés qu’ils refusent aux prolétaires.

Ce show cruel de Woland et démonstration de force de la vénalité des masses vire à la magie noire avant que la réalité ne revienne au galop. Par un fondu tout en élégance, les danseuses resurgissent sous nos yeux pour le clou du spectacle. C’est l’apothéose : les artistes achèvent leur numéro vantant le futur de la Russie où les prolétaires seraient libérés de la pauvreté. Le Maître reprend lui aussi ses esprits. L’irruption de Woland et ces sbires n’était-elle qu’une hallucination ? Ou ne s’agissait-il pas plutôt d’un ardent désir de n’avoir ni Dieu ni Maître. En filigrane, cette illusion faustienne n’est peut-être pas celle qu’on croit. Le mirage de la propagande est bien sous nos yeux.

Le dénouement du film jouit d'une mise en scène envoutante.

Cette adaptation résolument moderne du roman ne plaira pas à tout le monde, ne serait-ce que pour les libertés consenties par rapports à l’œuvre originale et son ton très théâtral qui rappelle Serebrennikov. Mais c’est aussi ce qu’exige une adaptation d’une œuvre débutée il y a plus d’un siècle. La version de Lockshin est un film grandiose au dénouement fantastique dans tous les sens du terme. Le roman, le théâtre, le cinéma et le réel y fusionnent avec maestria. Bien qu’il ait été présenté hors compétition, Le Maître et Marguerite était certainement le meilleur film programmé à Gérardmer. On vous conseille vivement d’y plonger dès maintenant en SVOD, une sortie en salle étant plus qu’improbable comme en attestent la campagne menée par la Russie pour réduire l’influence du film. « Mon nom n’apparaît même pas sur l’affiche » s’amuse Michael Lockshin au média Vanity Fair. « L’histoire se joue d’abord comme un drame et se répète comme une comédie » écrivait le philosophe Jacques Ellul. Nous y sommes.

Bande-annonce du film

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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[…] le brillant acteur allemand qui crevait les projecteurs dans Le Maître et Marguerite (lire notre critique), livre une prestation époustouflante. Son jeu d’acteur est sublimé par le talent de […]

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