Si Fjord a selon nous ravi la palme d’or à Soudain, notre favori du festival de Cannes, le dernier film de Ryusuke Hamaguchi n’est pas reparti bredouille pour autant. Soudain est porté par deux actrices au diapason, la française Virginie Efira (Marie-Lou) et la japonaise Tao Okamoto (Mari) qui ont chacune reçu le prix d’interprétation féminine. Un choix naturel alors que leur performance ne peut se concevoir l’une sans l’autre. Soudain est un film grandiose où le sensible se marie au politique avec une virtuosité confondante. Directrice d’EHPAD, Marie-Lou s’évertue à installer une philosophie plus humaine dans cet établissement de fin de vie soumis à l’impitoyable pression actionnariale. Une rencontre tout ce qu’il y a de plus fortuite avec Mari va bouleverser la trajectoire des deux femmes comme si le « hasard objectif » les avait réunies par la mort qui guette : celle des autres qu’on subit par ricochet et celle qui nous frappe soudainement. Plus qu’un film solaire, Soudain est un apprentissage visant à détourner notre regard de nous-même pour retrouver l’autre.
Rencontrer l’autre
Soudain raconte la rencontre entre deux femmes. Le terme est quelque peu galvaudé aujourd’hui dans une société gouvernée par la mobilisation du « temps libre » à la récupération, la consommation et la distraction pour oublier les périodes travaillées. Ici, il faut entendre le mot « rencontre » comme une séquence propre à un espace-temps qui suppose un choc entre les parties en présence. Le coût d’opportunité est nul : il ne s’agit ni de perdre, ni de gagner quelque chose. Au contraire, il s’agit de révéler une réalité cachée de soi-même mais aussi de l’autre. « La rencontre correspond à ce moment, l’événement auquel aboutit l’instant précis où des individus se croisent ». Cet espace-temps est balisé entre la France et le Japon, entre la vie et la mort ; le lieu de rencontre, c’est le théâtre. Une rencontre, c’est donc se confronter à l’altérité. Ce sont des individus qui façonnent une identité nouvelle autour d’échanges réciproques.
Cette rencontre présentée par Hamaguchi s’affranchit de toute finalité marchande, au sens où il ne s’agit pas de produire ou d’arracher quelque chose à l’autre, mais d’un échange sincère. La rencontre au sens originel procède donc de la symétrie, là où un des biais de notre époque postmoderne tend à la réduire à une fonction utilitaire, la productivité faisant foi. Pour illustration, rencontrer quelqu’un sur Tinder, c’est précisément rencontré personne, le hasard étant pipé par un algorithme partial d’une part ; les critères étant délimités par un objet définissant la relation cherchée d’autre part. Ici, il n’y a aucun intérêt à définir la nature même de cette rencontre, ni de savoir si ces deux femmes entretiennent une relation d’amour, d’amitié et/ou de sororité. La réalité se situe au truchement de ces trois modalités, sans qu’il ne soit jamais nécessaire de trancher. Hamaguchi ramène la nature des échanges à une dimension humaine qui manque cruellement au temps présent.
La société tout entière rejette les aliénés
Dans son EHPAD, la situation diffère sensiblement : Marie-Lou est prise en otage de son statut de cadre. Elle doit produire des résultats et satisfaire les résident·e·s et comme ses préposé.es. Lorsqu’elle fait la rencontre de Mari, « une metteuse en scène qui met la vie en pratique et une cancéreuse qui refuse de mourir », le temps reprend sa dimension première, au sens où ses bornes délimitent un début et une fin, donc le potentiel de toute entreprise à venir. « Profite » se plait-on à dire aujourd’hui dans la forme absolue d’un verbe aussitôt privé de tout objet déterminé. Mais de quoi ou de qui au juste ? Hamaguchi refuse de réduire le temps à toute mise à profit et c’est ce qui rend la rencontre si singulière. Elle est parce qu’elle existe et cela suffit amplement.
Directement concernée par la mort qui l’attend au terme de son cancer en phase quatre, Mari entretient naturellement un rapport particulier à la vie comme à la mort. C’est que l’issue est connue. Même si le dépit qu’induit l’échéance irrémédiable est bien réel, cette metteuse en scène japonaise rayonne comme si chaque instant était une épiphanie, rappelant combien la vie est précieuse. Marie-Lou, elle, entretient un rapport indirect à la mort du fait de sa fonction et son engagement sans faille au bénéfice des résident·e·s, n’hésitant pas à brouiller les frontières entre le personnel et le professionnel en vivant sur site.
Largement porté par ses dialogues durant près de 3h20 où toute notion du temps semble s’évanouir, le film de Ryusuke Hamaguchi entretient encore une fois un rapport particulier au théâtre. Encore une fois, car le théâtre occupait déjà une place centrale dans Drive my car comme le reconnaît le cinéaste. Alors qu’il cherchait « une matière qui puisse entrer en résonnance avec les préoccupations du film », Hamaguchi est tombé sur Psychonautica, un livre du chercheur japonais Takeshi Matsushima et consacré à la psychiatrie en Italie et à la figure de Franco Basaglia, l’homme qui a aboli les asiles en Italie. Cette pièce qui n’existe pas comme œuvre autonome apparait dans le film lorsque les deux femmes se rencontrent lors de la représentation. Elle a servi de matériau brut à la conception du film. Adapté du livre de correspondance, Quand la vie prend un tournant inattendu de Makiko Miyano et Maho, Soudain repose sur un second « matériau non fictionnel » duquel le cinéaste s’est largement affranchi. Hamaguchi explique sa démarche visant à rester proche de l’esprit du livre tout en transformant la réalité « pour faire exister au cinéma ce qui [lui] paraissait être l’essence : la rencontre ».
Rencontrer son personnage
Sur tous les plans, Soudain est une rencontre, d’abord entre des actrices qui ne connaissaient chacune pas un mot de la langue maternelle de l’autre. « L’une partait presque de zéro en japonais, l’autre presque de zéro en français » explique-t-il. Deux mois, c’est le temps qu’il aura fallu à Virgin Efira et Tao Okamoto pour apprendre respectivement les rudiments des deux langues. Leurs personnages ne cessent de basculer du japonais au français dans un mouvement perpétuel vers l’autre. Avant le tournage, le cinéaste a donné un texte avec une batterie d’une vingtaine de questions touchant à des zones intimes. « Le rapport à la sexualité, à ce qui compte, à certains choix, à certaines zones de silence » explique Virginie Efira sortie transformée par le rôle. « Le personnage y répond ou n’y répond pas. Et cela aussi est très important : ce qu’il ne dit pas, ce qu’il contourne, ce qu’il laisse dans l’ombre. Le texte est magnifiquement écrit. Mais il ne faut surtout pas s’en servir comme d’une simple biographie psychologique. »
« Il s’agit plutôt de contourner le mystère du personnage sans jamais prétendre le résoudre, de l’approcher sans le réduire. »
Virginie Efira
Là où Hamaguchi et sa scénariste Léa Le Dimna excellent, c’est qu’ils ont réussi, ensemble, à ce que la caméra s’efface complétement pour mieux révéler les personnages grâce à la justesse des dialogues. La plupart des scènes ont nécessité une dizaine de prises et les échanges intellectuels entre les deux femmes font preuve d’une authenticité stupéfiante. La musique se fait rare, sinon discrète, afin de ne pas dénaturer les émotions. Le cinéaste japonais s’est d’ailleurs réjouit des conditions de tournage en France. Réalisé entre Paris et Kyoto, le tournage de Soudain semble avoir laissé le temps nécessaire aux deux actrices pour se rencontrer vraiment, là où la majeure partie des films ne bénéficient pas de conditions de production aussi généreuses. Les deux femmes relèvent une ambiance collective hors-norme lors du tournage, chaque scène se soldant par un applaudissement général du plateau composé autant de professionel·l·es que de résident·es réel·le·s.
«Nous vivons dans un système sociétal qui nous dérobe le temps où nous pourrions prêter attention à l’autre. »
Ryusuke Hamaguchi
Dans le film d’Hamaguchi, le temps semble suspendu. Et pour cause, l’aube se confond systématiquement avec le crépuscule. Lorsque les deux femmes éprouvent les limites pratiques de leur pensée critique, les discussions théoriques se heurtent à la dureté du réel. Comment rester compétitif aux yeux des actionnaires de l’EHPAD, sans sombrer dans la maltraitance ? Particulièrement cérébral, Soudain n’est jamais verbeux pour autant, même quand il s’agit de prouver la nocivité du système capitaliste lors d’une démonstration implacable. Mari a été formée à la philosophie de l’Université de la Sorbonne, Marie-Lou à l’anthropologie après un cursus international au Japon. Les deux femmes sont naturellement plus que familiarisées à la théorie de la valeur de Marx, prérequis indispensable à toute pensée critique du système qui nous gouverne, sans quoi l’objet même de la critique est stérile.
Appliquer les principes de l’humanitude
Là où Soudain frappe droit dans le mille, c’est qu’il parvient à tracer une voie qui ne confine ni au fatalisme, ni à l’utopie. Face à un capitalisme par nature prédateur et dont le métabolisme consiste irrémédiablement à l’accumulation d’un capital en perpétuelle croissance, Mari nous livre un cours magistral sur le fonctionnement intrinsèque d’un système économique fondé pour satisfaire une minorité toujours plus résiduelle. Ce transfert de vases communicants, de la force de travail vers le capital, de l’extérieur vers l’intérieur, des campagnes aux villes, des pays du Sud aux pays du Nord et cetera, souffre d’une limite planétaire nouvelle : l’épuisement des ressources naturelles, une croissance infinie dans un monde fini étant immanquablement vouée à l’effondrement du système.
Si ce passage prodigieux pourra rebuter les novices du fait de son didactisme, Hamaguchi réussit à faire de cet éclairage une des scènes pivot du film. Mari ne prétend pas révolutionner le mode de production et de répartition des richesses au niveau macro, reconnaissant que c’est ce même système qui lui a permis d’arriver jusqu’ici. Cependant, en ayant parfaitement saisi les déterminants de la prédation capitaliste qui consume d’abord les marges (les minorités) jusqu’à tout engloutir en son centre, Mari pèse ce qui lui appartient et ce qui lui échappe. Elle connaît donc sciemment les limites de son propre pouvoir comme de sa condition humaine.
Au sens originel du terme qui consistait chez les Grecs à organiser la vie de la Cité et vivre ensemble en communauté, son action politique intègre les contraintes matérielles propres aux superstructures. Comprendre qu’il n’y a pas d’action politique qui vaille sans considération des forces extérieures, ce qui semble échapper à une partie des politiques qui se réclament de la gauche aujourd’hui. En cela, le film d’Hamaguchi est une leçon de matérialisme appliquée à la finitude. La Boétie nous enseigne que notre servitude volontaire dépend d’abord de notre consentement à ce schéma de sujétion, où chaque strate opprime l’échelon inférieur, consciemment ou non. Dans Soudain, pour installer l’humanitude dans l’EHPAD qu’elle dirige, Marie-Lou devrait donc former les équipes soignantes, augmenter temporairement leur charge de travail, par conséquent risquer de voir grimper le taux de démissions du service. Par ce jeu de sujétions multiples et le développement de ce cercle vicieux, ceux qui détiennent le capital ne manqueraient pas de mettre un terme à l’initiative humaine.
Pour en finir avec l’enfermement
Si cette rencontre survient au théâtre, ce n’est pas anodin. En grec, le théâtre, c’est « le lieu d’où on regarde ». Le théâtre naît de la rencontre entre quelqu’un qui montre et quelqu’un qui observe, ici entre la metteuse en scène Mari et la spectatrice Marie-Lou. La comparaison devient d’autant plus intéressante que c’est dans une pièce où l’on abolit les frontières entre acteurs et spectateurs que les deux femmes se rencontrent. Le public y est invité à jouer des instruments, un enfant atteint d’autisme sévère déambule selon son bon vouloir, pendant que son grand-père déclame sur scène qu’il faut « mettre la vie en pratique plutôt que de la penser » tout en faisant mine de poser l’une des seules questions qui détermine toutes les autres :
«Les gens bien portants sont-ils vraiment vivants ? »
Personnage de Goro Kiyomiya qui interprète la pièce de théâtre dans Soudain
Or c’est bien de cela qu’il s’agit. « L’intérieur et l’extérieur… Tout mélanger » professe-t-il sur scène puis plus tard dans l’institut de soins pour personnes âgées. « Nous allons ouvrir une autre voie pour le monde ». De cette rencontre humaine, le problème trouve une solution qui consiste à s’abandonner à notre humanité commune. L’aliéné de Basaglia est à comprendre comme un inadapté plutôt qu’un fou consumé par ce dilemme : « Soit il se tue, soit il tue ceux qui l’enferment. » Le sens du mot « aliéné » est dual. A l’image d’Antonin Artaud soumis aux électrochocs, c’est cet inadapté pris pour un fou qu’on sépare des autres, autant que l’aliéné théorisé par Karl Marx. L’aliéné ne se reconnaît plus ni dans le produit de son travail dont il est dépossédé, ni dans son activité productive où il est objectivé par le terme de ressource humaine. Au stade final, l’aliéné ne se reconnaît plus lui-même parmi ses semblables pourtant issus de la même classe sociale, les échanges se réduisant à une fonction utilitaire des produits de l’exploitation de leur force de travail.
Se rencontrer soi-même
Pour se prémunir de l’aliénation, Hamaguchi propose un cheminement intellectuel visant à renverser la pyramide en renouant avec l’autre. Animé par un dispositif rigoureux du début à la fin, Soudain se révèle aussi par le détail du découpage du film par dates. Le temps n’a d’utilité que pour comprendre la fatalité. Les évènements de Soudain défilent tout au long du film jusqu’à cet épilogue sans date, où le temps n’a plus aucune importance comme s’il s’agissait de se soustraire au temps présent. Le système capitaliste nous « dérobe le temps » du fait de sa nature même : pour augmenter la part du capital, il faut minorer celle du travail ; « être plus compétitif » disent-ils volontiers. Et pour consommer et entretenir la machine, il faut travailler, s’aliéner et donc se séparer et des autres et de soi-même.
Signe de l’avidité consubstantielle au système, il s’agit de coloniser de nouveaux espaces par le travail invisible exercé à notre insu en dehors du lieu de production originel. Une fois libéré du temps, le film atteint une forme d’état de grâce où il n’y pas d’attente, ni regrets. Hamaguchi créé un espace-temps où le sujet se confond avec l’autre, Mari et Marie-Lou devenant des personnages parmi d’autres. Soudain est une leçon de cinéma autant qu’un manifeste pour recouvrer notre humanité. Un film à soutenir absolument en salle.
Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.
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