Dernier film de Jonathan Glazer, La Zone d’intérêt représente l’intimité du foyer de Rudolf Höss (Christian Friedel), commandant d’Auschwitz qui vécut avec sa famille – littéralement – à deux pas du plus grand camp de concentration puis d’extermination du Troisième Reich. L’application clinique de la solution finale emporta plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants majoritairement juifs. Retour sur ce nouveau film-étape qui renouvelle en substance le devoir de mémoire en interrogeant directement notre présent.

Cannes signature 2

Des couronnes de fumée sous un ciel bleu silencieux

Cela fait presque huit mois que nous avions assisté au festival de Cannes à la première de La Zone d’intérêt et impossible d’oublier cet écran noir inaugural qui semblait durer une éternité, signe d’une projection étouffante. Paradoxalement aveuglé par l’obscurité (ou quasiment), on croyait sentir une lumière vacillante derrière les ombres. Les sens s’habituent toujours à la privation, à l’image du cerveau qui dans l’ombre totale génère du sens par les hallucinations. Métaphore de « l’inconscience du génocide » comme le relevait Hannah Arendt, ce noir profond est à l’image du mur qui sépare la maison familiale du camp de la mort. C’est également ce ciel monochrome choisi pour illustrer l’affiche du film avec une remarquable justesse.

Jonathan Glazer joue du contraste permanent par la séparation méthodique d’une vie ordinaire rendue obscène par la connaissance complice de l’horreur : celle que seules quelques briques couvertes de lierre rendent invisible. Etymologiquement la séparation rassemble autant qu’elle sépare. Son épouse Hedwig (Sandra Hüller) raconte amusée à sa mère en visite : « Les juifs sont derrière le mur » ; seule et unique référence directe aux Untermenschen. Personne ne peut intégrer la vie qu’on mène si proche de la mort, pas même une mère, bien que la gêne finit par remplacer le sourire poli adressé à sa fille. Comment concevoir l’horreur alors que la mort avait même infiltré les nappes phréatiques en 1942, les fours crématoires ne pouvant suivre la cadence infernale imposée par Himmler ?

Cet écran noir, prologue puis coda, efface les frontières entre fiction et documentaire et laisse l’horreur de l’imaginaire et l’imaginaire de l’horreur se livrer bataille. Privé d’images lors de ces séquences, le son prend le relais autant qu’il laisse place à l’introspection. Par moments, on croit entendre de nouveau ce bourdonnement sourd de l’autre côté du mur. Le réalisateur britannique veille scrupuleusement à ne jamais esthétiser ni fétichiser l’Holocauste, devenu indissociable de la logique du devoir de mémoire et paradoxe de la logique muséale comme nous y reviendrons. 

Pour ne pas priver celui-ci de sa substance, Jonathan Glazer choisit au contraire d’en renouveler la grammaire par des plans fixes sans aucune lumière artificielle. Tous les tropes doivent disparaître et cela passe par un souci méticuleux du détail. Contrairement à l’esthétique de films comme Die Nacht und Nebel ou au pouvoir de la violence des images de Salo ou les 120 Journées de Sodome, l’horreur de l’Holocauste est en pleine lumière mais invisible. Choix intelligent qui répond directement à la logique du génocide dont l’objet est d’effacer l’autre.

Le blanc de l'obscénité.

Il y a en outre le souhait manifeste de laisser les images se parler entre elles grâce à l’emploi original de dix caméras fixes. Ces dernières étaient commandées à distance par une équipe dédiée pour tourner des scènes simultanément dans différentes pièces du plateau. Cette mise à distance fait partie intégrante du dispositif critique voulu comme une simple observation de la vie ordinaire d’un nazi acquis au plus profond de son être aux thèses du NSDAP. « Je ne voulais pas montrer les images moi-même. Je pense que ces images pèsent sur chaque pixel » explique le réalisateur. Ce dernier entretient plutôt un rapport sublimal au non-dit qui dialogue par le silence avec l’inconscient du spectateur. 

Le commandant d'Auschwitz parle

Jonathan Glazer veille à retranscrire un quotidien linéaire d’un gestionnaire quasi neurasthénique, un Homme de devoir épuisé par l’ampleur d’une tâche qui transcende toute remise en question et à laquelle il se dédia intégralement. Sa brève mise à l’écart du camp d’Auschwitz suite à la découverte d’affaires internes et des ricochets de son adultère l’affecte tout particulièrement. Point d’acmé de l’indécence, sa femme est encore plus dévastée à l’idée que son rêve éveillé ne s’effondre.

La fertilité des sols fait figure d'anti jardin d'Eden.

Primé de la croix de fer lors de Première Guerre mondiale, Rudolf Höss définissait ses années d’enfance par trois éléments structurants dans son autobiographie intitulée Le commandant d’Auschwitz parle : « une profonde piété, l’habitude de ne pas extérioriser ses sentiments et une soumission totale aux ordres de tous les adultes ». Des qualités en parfaite adéquation avec sa mission future. Celui qui fit ses premiers pas à l’extrême droite dans la ligue d’Artam renonça vite à l’agriculture. Il rejoignît la Schutzstaffel (SS) en 1934, à la demande d’Himmler, soit sept ans avant que la solution finale ne soit adoptée.

Rudolf Höss, le regard tourné vers la tâche à accomplir.

Dans le film de Glazer, on assiste hors-champ aux étapes clés de la transformation du camp de concentration vers l’extermination productiviste et méthodique de toute humanité. Avec une discipline issue de l’agriculture industrielle, Rudolf n’apparaît pas comme un monstre sanguinaire mais plutôt comme un homme ordinaire et sans charisme, un exécutant marqué par un défaut d’humanité. Cette apathie interrogea et interroge encore psychiatres et historiens. Le profil psychologique de ce commandant nazi est en effet déroutant. Resté fidèle à l’idéologie du parti, même lors du procès Nuremberg, dans son autobiographie et jusqu’à son exécution, il laissa ses mots avec un emploi ambigu du passé laissant à penser qu’il avait été humain un temps :

« Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l'assassin de millions d'êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l'ancien commandant d'Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que, moi aussi, j'avais un cœur. »

Génocide : plus jamais ça ?

La Zone d’intérêt est émotionnellement aussi glaçant qu’un objet intellectuel fascinant de modernité. Nécessairement ankylosé par l’absence d’intrigue, le spectateur passe par des états contraires. C’est l’interprétation du son qui vient remplir les images et l’ennui (bien réel) participe aussi de l’expérience. Comme emporté par la répétition et la lenteur propres au quotidien de Rudolf, le film couve deux hétérotopies voisines mais hermétiquement cloisonnées par ce mur indécent : celle du camp d’extermination et celle de la cellule familiale. Seul dénominateur commun : le nazisme qui permet à ses deux sphères de coexister. Le spectateur étouffe ainsi sous une sorte de génocide d’atmosphère dont la nature indiscible est par définition insoutenable. 

Le couple lui-aussi est religieusement séparé.

Au-delà de sa dimension historique, La Zone d’intérêt interroge directement les effets du devoir de mémoire lors d’une séquence particulière qui offre une autre résonance au film. En réponse à la scène d’anniversaire du début du métrage où Rudolf descendait les escaliers les yeux bandés, suivi par ses enfants, l’épilogue répond par une autre descente : celle d’un interminable escalier. Rudolf s’arrête au milieu de l’écran puis vomit sans raison apparente, avant de reprendre sa marche vers les profondeurs. Sans que le spectateur ne remarque la transition, le film bascule de la fiction au réel.

Des agents d’entretien dépoussièrent méthodiquement les vitrines derrière lesquelles des chaussures des victimes s’amoncellent (image mémoire par excellence). Sans émotion, ils sont comme aliénés par un présent rendu indifférent au temps. Glazer se refuse à rester cantonné au passé. C’est le paradoxe du musée et ses fétiches. En filigrane, on devine le corollaire des décennies qui séparent le contemporain du génocide : l’oubli. C’est toute la dialectique du mot catastrophe que cherche justement à proscrire le devoir de mémoire : celle d’un mot dont la dualité laisse entendre un drame passé comme un événement immanquablement à venir. La consommation frénétique d’images mémorielles nous priverait-elle de notre capacité à ne pas répéter l’histoire ?

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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Mr Wilkes
6 mois

Passionnante ta critique ! J’ai pu le découvrir au GIFF il y a quelques temps déjà et j’ai été bien incapable de mettre des mots sur ce film. Je ne manquerai pas de le revoir au ciné à la fin du mois…

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[…] Prix du Jury à Cannes et désormais nommé à l’Oscar du meilleur film, Jonathan Glazer signe un retour triomphal, dix ans après le culte Lucy. La Zone d’intérêt est l’un de ces […]

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[…] allemand dans la course aux Oscars du meilleur film international (contre La Zone d’intérêt ou Le Cercle des neiges pour ne citer qu’eux), La Salle des profs sort cette semaine en […]

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[…] fixe de plusieurs minutes. Impression se rapprochant parfois de l’expérience proposée dans La Zone d’intérêt dans le quotidien vécu par le personnage de Sandra Hüller : passages de pièce en pièce, […]

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