L’actrice Hafsia Herzi a déjà monté les marches plus d’une fois lorsqu’elle était dirigée par Mihaileanu, Bonello et Kechiche. Mais c’est bien en tant que réalisatrice qu’elle était attendue sur le tapis rouge cette année. Adaptation de l’autofiction éponyme de Fatima Daas, La petite dernière révèle la lutte intérieure d’une adolescente musulmane de plus en plus attirée par les femmes. De la banlieue à la faculté de philosophie, la jeune fille interroge les angles morts de l’Islam face à son irrésistible émancipation sexuelle.

La vie de Fatima

Présenté en sélection officielle, La petite dernière débute dans le cadre d’un lycée de banlieue, où des camarades de classe s’agglutinent autour de deux loustics qui racontent leurs frasques sexuelles de la veille. Les ados déblatèrent sur une improbable histoire de fesses. Raconté comme dans un one-man show, l’exploit est partagé à la petite troupe, entre curiosité, rires et cassages en règles. Hafsia Herzi parvient à représenter le ton débridé et bon enfant de gamins qui chahutent et s’imitent pour se fondre dans la masse.

Parfois des remarques homophobes fusent avec une naïveté confondante propre à l’âge. Le mot « PD » est sur les lèvres de tous les lycéens, filles comme garçons. A l’adolescence, c’est un terme aussi naturel qu’un « bonjour » adressé au réveil. L’insulte, anodine à leurs yeux, fait partie du répertoire du petit Robert de la jeunesse des quartiers populaires. C’est l’un des attributs de l’ado moderne pour faire partie du groupe, comme le mot « frère » adressé à tout va, variation du « mec », formulation si populaire dans les années 90. Ces mots viennent ponctuer un langage caractérisé par le clash permanent de jeunes en plein bouillonnement intérieur. En quelques minutes à peine, la cinéaste délimite le cadre dans lequel évolue Fatima.

Porté par des dialogues crédibles, le film d’Hafsia Herzi sait représenter les déchirements intérieurs de jeunes qui ne cessent de se mettre en scène. Malgré le mimétisme dont ils font preuve, les ados interrogent en silence leurs désirs. Fatima, discrète étudiante aux airs de garçon manqué, se pose des questions qui vont générer des répliques jusqu’à sa vie de jeune adulte. C’est à la fac que Fatima découvre le Discours de la servitude volontaire. Ecrit par Etienne de La Boétie en 1574 sous le règne d’Henri III, ce texte intemporel et fondateur de la pensée libertaire présente une portée symbolique : c’est en effet entre 16 et 18 ans, soit à un âge semblable à celui de Fatima, que le jeune homme interrogea les fondements et limites de la féodalité. C’est également la Boétie qui, le premier, théorisa le concept de « servitude volontaire », invitant le peuple à la désobéissance. L’avènement du sujet n’est possible qu’à la condition de libérer le désir.

« Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres. »

Comme La vie d’Adèle avec qui La petite dernière partage le thème de l’émancipation sexuelle par le prisme de l’homosexualité naissante d’une jeune fille, le film d’Hafsia Herzi utilise lui aussi l’Université comme espace propice à un moment de révélation. On retrouve Sartre et l’existentialisme chez Kechiche, La Boétie et « la servitude volontaire » chez Herzi. Là où Kechiche tombait parfois dans le piège de l’explication de texte, la réalisatrice fait preuve de nettement plus de subtilité, procédant par petite touches. Chez la cinéaste tunisienne, on évite les séquences tarabiscotées comme celle du baiser de Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, scène capturée sous un rayon de soleil. Peut-être aussi que la classe sociale populaire, dont est issue Fatima favorise le côté naturel des scènes, par opposition à celles de Kechiche qui se réclame un peu trop vite de l’école du naturalisme.

Autre différence notable, le casting des deux films diffère largement. Pas de stars de gros calibre dans La petite dernière ; au contraire Hafsia Herzi a privilégié une actrice étrangère au sérail. Repérée lors d’un casting sauvage pendant une marche des fiertés, Nadia Melliti est une ancienne footballeuse de haut niveau, comme le personnage de Fatima qu’elle incarne. Chapeau bas pour ces morceaux de vie qui sonnent avec une telle justesse qui force le respect.

Là où Kechiche exhibe les corps en démultipliant – à l’outrance – les prises de vue lors du premier rapport lesbien de ses deux protagonistes, le regard féminin d’Hafsia Herzi déconstruit scrupuleusement la grammaire de la Vie d’Adèle. La cinéaste « ouvre » lentement ce que l’image donne à voir, à l’instar d’un corps qui se dénuderait plus volontiers une fois libéré du regard des autres. La petite dernière sonne plus juste que La vie d’Adèle, en préférant laisser la part belle à l’interprétation, notamment lors des premières rencontres. Y-a-t-il vraiment eu rapport après cet écran noir ? Le doute est permis, alors que Fatima apparaît ensuite habillée à la fenêtre. Pas pudique pour autant, La petite dernière sait offrir un autre regard sur la sexualité lesbienne, ce qui rend d’autant plus puissantes les scènes de libération sexuelle affichées à l’écran plus tard avec une sensualité remarquable. La petite dernière fait presque office de négatif du film de Kechiche (et c’est tant mieux).  

Identité multiple

Autre succès de La petite dernière, le film écorne avec une intelligence rare les angles-morts de la religion, a fortiori de l’Islam. Longtemps mise sur le même plan que l’inceste et l’infidélité, l’homosexualité fut longtemps réprimée par les textes sacrés monothéistes. L’homosexualité est un sujet haram, quand bien même il est massivement pratiqué dans l’ombre et sanctionné à des degrés de criminalisation variables selon les régimes en place, du Maghreb au Moyen-Orient. En France, la question de l’acceptation de l’homosexualité n’est pas tranchée à la même enseigne selon les cultes. Sur ce point, relevons un degré de discrimination supplémentaire selon qu’elle soit pratiquée par des femmes ou des hommes. Dans l’Islam, l’homosexualité est considérée comme « la pire des abominations » et plus encore lorsqu’elle implique le sexe masculin. On oppose la « liwat » masculine à  son équivalent féminin la « sihaq », la seconde relevant d’un « vide juridique » dans la majorité des pays, signe du peu d’attention accordée au sexe féminin.

C’est notamment l’ineptie révélée par une des scènes mémorables de La petite dernière où Fatima va se repentir devant un imam dont la réponse, déconnectée du réel, prête à sourire autant qu’elle désespère. Ce dernier déploie un improbable argumentaire au ton bienveillant mais qui démontre les limites des textes religieux sur la sexualité, qu’ils soient chrétiens, islamiques ou antédiluviens. La sourate 7:80-84 du Coran est encore un sujet hautement sensible selon qu’elle soit interprétée par des progressistes ou des rigoristes. « Vous vous approchez des hommes avec désir, au lieu des femmes. Vous êtes un peuple transgresseur » explique l’un des versets polémiques du Coran. C’est le récit du peuple de Loth qui fut puni par une pluie de pierres pour avoir transgressé le dogme en s’adonnant – entre autres – à l’homosexualité. Comme tout texte religieux, ce passage démontre la difficulté de s’adapter à notre époque, si l’on se contente d’une interprétation littérale.

Le sort du peuple « dépravé » de Loth présente des similitudes flagrantes avec celui relaté dans le mythe biblique de Sodome et Gomorrhe, lui aussi évoqué par l’imam. Les deux villes voisines détruites par le soufre et le feu subirent le courroux d’un Dieu vengeur. Ce dernier voulait punir les péchés d’orgueil commis par un peuple qui s’était compromis en s’adonnant à la fornication. L’homosexualité est considérée comme un péché par la chrétienté et une « fāhisha » (débauche, obscénité) dans l’Islam. Il s’agit d’une même lecture archaïque, sinon primitive du fait qu’elle s’interdise toute remise en cause de textes pris à la lettre. En ne se bornant pas à l’Islam et en ouvrant le périmètre à tous les cultes juifs, musulmans et catholiques, la réalisatrice tunisienne réalise un sans-faute, révélant combien les religions peinent encore à faire bouger leurs lignes. « Avoir une inclination homosexuelle est toléré pourvu qu’il n’y ait pas de pénétration » explique l’imam avant d’ajouter « C’est moins pire entre deux femmes ». Rire général dans la salle…

Connais-toi toi-même

Comment être soi-même quand la profession de foi s’y oppose ? Voilà la question insoluble que pose Hafsia Herzi avec une justesse remarquable qui pourrait bien lui faire décrocher la palme d’or en décidant d’ouvrir le dialogue dans des communautés où la parole est contrainte sur un tel sujet pourtant essentiel à l’épanouissement personnel. Tout porte à croire qu’Herzi a visé dans le mille. Doit-on en conclure que La petite dernière est un film qui dérange ? Outre les difficultés de financement, le tournage du film réalisé en banlieue dans le Grand-Est, n’a pas été de tout repos, le décor du film ayant été en partie détruit. Du fait des menaces qui pesaient sur l’équipe, le tournage a même dû être interrompu une dizaine de jours à Nancy et les équipes déplacées ailleurs comme elle l’explique dans une interview accordée à France inter :

« Ça a été difficile, vraiment, dès le début de recherche de financement, on n'a pas été trop soutenus, mais on l’a été par les bonnes personnes. Je me doutais que ça allait être un film compliqué à faire, mais après, ça s'est très bien passé, à part sur le tournage… Il y a carrément des techniciens qui se sont fait caillasser, menacer parce que certaines personnes avaient entendu parler du sujet et n'étaient pas d'accord avec. »

Nul doute que le chemin à parcourir est encore immense pour que la sexualité devienne un sujet qui n’appartienne qu’à soi-même. Pour toutes ses qualités et face à une compétition féroce de poids lourds comme Sirāt et Resurrection, La petite dernière est notre lauréat du cœur pour la palme d’or. 

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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[…] ce n’était pas forcément notre premier choix, La petite dernière, Sirāt et Resurrection ayant de sérieux atouts à faire valoir, décerner la distinction suprême […]

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