Célébré au dernier Festival de Cannes, dont il est reparti auréolé du Grand Prix, le nouveau long-métrage de Joachim Trier, intitulé Affeksjonsverdi dans sa version originale, libère, à l’image des traditionnels personnages chers au réalisateur dano-norvégien, une puissance émotionnelle aussi bouleversante que contenue, à travers l’histoire d’une famille où l’absence a laissé des fissures.
Retour à Oslo
Quatre ans après le succès international de Julie (en 12 chapitres) (traduction impardonnable du bien meilleur titre norvégien Verdens verste menneske, ou La Pire personne du monde), qui venait conclure une trilogie d’Oslo à la mélancolie contemplative, et dont le sommet restera à tout jamais le magnifique Oslo, 31 août, Joachim Trier revient dans sa ville de cœur pour un film qui semble être la culmination de son cinéma introspectif et désenchanté. Après la mort de leur mère, les deux sœurs osloïtes Agnes et Nora (Renate Reinsve, éternelle muse de Trier), se confrontent à leur père, Gustav Borg (immense Stellan Skarsgård), un ancien cinéaste de renommée mondiale désormais passé de mode, qui n’a jamais su être présent pour elles. Mais lorsque celui-ci propose à Nora, actrice de métier, de jouer dans un ultime film qu’il a écrit pour elle, de vieilles blessures se rouvrent et de lointains secrets émergent du passé.
Les absents ont toujours tort
Le film s’ouvre comme un conte, avec une voix-off qui introduit Nora et sa famille par le biais de leur maison, de l’ambiance qui s’en dégage, et surtout, de cette fissure qui la parcoure des fondations jusqu’au dernier étage – et ce depuis des générations. Incarnation bétonnée des traumas de la famille Borg, cette grande bâtisse, au demeurant majestueuse, est décrite par la petite Nora comme un être conscient, capable d’éprouver de la souffrance, à l’image de ses occupants. La mise en scène se fait alors palpable, la caméra filme au plus près les murs, les portes, et le parquet, comme autant de surfaces cutanées que les disputes parentales pourraient à leur tour écorcher. Mais une fois le père parti, le divorce prononcé, le bruit des cris n’est plus, seuls restent le silence, peut-être plus assourdissant encore, et l’absence, plus perceptible que jamais. Durant ces premiers instants rétrospectifs, le père n’apparaît guère à l’écran, hormis lors de rares plans fugaces, tandis que la caméra s’attarde longuement sur les nombreuses pièces de cette vaste demeure, désormais vidée de sa chaleur humaine.
Dans le présent, la maison reste ce toit qu’on a habité un jour, mais qui ne retient plus rien, ni personne. Les deux sœurs s’y retrouvent pour décider du sort des bibelots familiaux. Nora n’a envie de rien, sauf peut-être de ce vase rouge, mais seulement parce qu’Agnes, sa petite sœur qu’elle aime tant, a dit le trouver joli, lui prêtant une soudaine valeur sentimentale qu’il n’avait pas quelques secondes plus tôt. Que serait-il advenu de Nora sans Agnes ? Actrice locale, résidente du théâtre national d’Oslo, elle ne tient debout qu’au travers de ses performances, ces éternels faux-semblants. Prise de panique avant d’entrer sur scène, on la voit tenter de déchirer son costume, avant de se faire réparer par les petites mains, qui lui posent des bouts de scotch un peu partout sur le corps comme pour colmater une fuite qu’on sait irréparable. Mais parfois cela suffit, du moins le temps d’une représentation.
De son côté, Agnes a choisi la stabilité, elle s’est mariée et a eu un enfant, le jeune Erik, que Gustav convoite également pour jouer dans son film. Comment as-tu réussi à construire une famille, après l’enfance que nous avons eue ? lui demande Nora. Nous n’avons pas eu la même enfance, répond Agnes. Je t’avais, toi. Mais qui veillait sur Nora ? Certainement pas leur psychologue de mère, trop occupée à écouter ses patients pour tendre l’oreille à ses enfants, et encore moins leur père, cet artiste tourmenté qui s’en est allé alors qu’elles étaient encore jeunes, ce père qui profite des funérailles de son ex-femme pour filer à la cave récupérer deux énormes enceintes, des outils d’écoute bien trop hauts de gamme pour un homme qui n’a jamais écouté ses propres filles. Vous êtes la meilleure chose qui me soit arrivée, leur confie Gustav, le soir du neuvième anniversaire de son petit-fils – auquel il a offert des DVD, parmi lesquels Le Pianiste de Haneke. Alors pourquoi tu n’étais pas là ? lui rétorque Nora. Un artiste ne peut s’encombrer des tracas quotidiens du petit bourgeois, plaide alors Gustav avec un sourire en coin, en lançant un regard méprisant à son beau-fils.
Mais ce scénario qu’il a écrit est magnifique, Agnes doit bien se l’avouer à contrecœur, après l’avoir lu. Ce film qu’il a écrit pour Nora, dans lequel il évoque indirectement sa mère, qui s’est ôtée la vie alors qu’il n’avait que sept ans, ce film semble raconter sa fille, qu’il ne connaît pourtant pas davantage. Et si, en grandissant privé de mère, incapable de prodiguer à son aînée ce qu’il n’a pas reçu lui-même, il lui avait à son tour transmis sa solitude, cette mélancolie latente qu’il canalisait au travers de son art, comme un legs empoisonné, un héritage inéluctable ? Cet ultime film, il ne peut le faire sans elle, et même la talentueuse Rachel Kemp (campée par l’émouvante Elle Fanning) en prend conscience, à mesure que Gustav la pousse à se transformer en une copie carbone de Nora. Avec le cinéma pour unique langage, il voit en ce film une dernière chance de renouer avec ses filles, en y faisant jouer Nora et le fils d’Agnes, dans l’espoir de raviver ce lien paternel qui aurait dû les lier depuis toujours.
Des cœurs qui résonnent
La justesse et l’élégante retenue que Joachim Trier déploie dans Valeur sentimentale font de ce film son œuvre la plus aboutie, une concentration de ses contemplations mélancoliques et urbaines, un récit universel qui saura résonner dans la plupart des cœurs. Sublimé par les délicates notes de piano de la compositrice polonaise Hania Rani, son regard parvient à saisir des plans souvent marquants, où l’émotion se révèle au travers d’un tressaillement de bouche, d’un regard fuyant, ou d’un sourire enfin sincère. Quasi parfait de bout en bout, et porté par des acteurs au sommet de leur art, Affeksjonsverdi pourrait bien être le chef-d’œuvre de son réalisateur.
Dévoreur de films crépusculaires, traducteur littéraire nocturne et spécialiste auto-proclamé du cinéma islandais, je traque les longs-métrages de nuit comme de jour, mais surtout de nuit, pour en tirer la substantifique moelle nécessaire à la survie du cinéphile affamé.
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Bien vu les enceintes haha. Et merci pour cette belle critique qui me donne déjà envie de le revoir !