Présenté en sélection officielle au festival de Cannes, La disparition de Josef Mengele est l’adaptation du roman éponyme du français Oliver Guez. Le long métrage retrace la cavale de Josef Mengele. Surnommé « l’ange de la Mort », ce haut gradé de la Wehrmacht, devenu tristement célèbre pour ses expérimentations sur les déportés du camp d’Auschwitz, réussit à échapper à la justice internationale jusqu’à sa mort. C’est le cinéaste russe Serebrennikov qui s’est chargé de réaliser ce film en noir et blanc depuis la perspective originale du SS fugitif. Un film où « le regret n’a pas sa place » comme le prononcera Mengele lui-même face à son fils.

L’ange de la mort n’a pas de remords

Particulièrement productif, le réalisateur de Leto, La fièvre de Petrov ou encore La Femme de Tchaïkovski nous avait pour la première fois déçu lors de la précédente édition du festival de Cannes. Il y présentait une adaptation littéraire d’Emmanuel Carrère sur Limonov, sulfureux personnage ayant multiplié les identités, d’abord poète révolutionnaire, puis sans-abris, dissident de l’URSS, écrivain et enfin… soutien improbable de Vladimir Poutine en fin de vie. Un an plus tard, celui qui figure certainement parmi les meilleurs cinéastes de sa génération revient au niveau de ses précédents films avec le personnage de Mengele, nettement mieux construit que celui de Limonov. Tout juste décoré de la Légion d’honneur, à 55 ans, Serebrennikov a déjà une œuvre impressionnante derrière lui. Et La disparition de Josef Mengele figurera certainement parmi ses plus belles réussites.   

Derrière le tortionnaire Josef Mengele, on retrouve le remarquable August Diehl qui ne pourra malheureusement pas concourir au Prix d’interprétation masculine comme La disparition a simplement été sélectionné dans la section Cannes première. C’est d’autant plus cruel que le brillant acteur allemand qui crevait les projecteurs dans Le Maître et Marguerite (lire notre critique), livre une prestation époustouflante. Son jeu d’acteur est sublimé par le talent de Serebrennikov qui sait filmer ses sujets et saisir leurs tourments comme personne d’autre.

Ici le réalisateur choisit d’adopter la patine et le registre des films noirs, comme s’il s’agissait d’une enquête mais depuis le point de vue du fugitif. Amplifiant le sentiment de paranoïa, la caméra colle à Josef Mengele avec des travelings braqués sur ce dignitaire nazi déchu. Défaite oblige, il voit le monde lui échapper comme il le reconnaît à demi-mot sur ces vieux jours : « Le monde vieillit et rajeunit en même temps ». En fuite perpétuelle, Mengele ne cessera de rêver de prendre sa revanche sur l’Histoire, non sans nourrir une frustration qui le rongera jusqu’à la moelle. Incapable de faire le deuil du Reich et condamné à vivre reclus, loin du monde peuplé d’aryens qu’il rêvait naguère, Mengele reconnaitra son impuissance dans un rare élan de lucidité.

« La guerre ne s’arrête pas au même moment pour tout le monde. »

Les capitaines d’industrie et le peuple germanique ayant largement soutenu le Führer, certains s’étant gavé du commerce la Mort pendant la guerre, pourquoi sa personne serait-elle traquée comme s’il était l’unique responsable, s’interroge Mengele avec colère. L’inquiétude se fait sentir lorsque le Mossad capture en Argentine Eichmann, l’un des grands artisans de l’Holocauste. Autre point qui fait toute la singularité de La disparition, pour les alliés, ce qui faisait figure de libération est vécu pour le SS comme un grand effondrement. Comme d’autres nazis en exil, Mengele espère au départ que le Reich renaisse de ses cendres en Allemagne. Et pourquoi pas en Amérique du Sud comme le fantasment ces compagnons en prise avec une improbable réalité qui n’adviendra jamais de leur vivant.

Alternant entre les différentes cavales de la vie du SS qui connaîtra plusieurs identités, Mengele est un personnage sordide empli d’une haine qui semble intarissable. Il ne s’agit jamais de l’humaniser, le tortionnaire d’Auschwitz étant emprisonné dans le déni le plus total. Serebrennikov livre un portrait de plus en plus pathétique de Mengele tout en ne laissant aucun espace à la pitié. Ce n’est que quand Mengele se remémore les souvenirs de sa première femme, au moment où le nazisme était à apogée, que l’image bascule soudainement en couleur. Le changement de photographie surprend lorsqu’on découvre cette scène de baignade au bord d’un champs de fleurs jaunes. C’est un paradis perdu pour Mengele. Une idée de mise en scène qui, comme d’habitude chez Serebrennikov, regorge de sens.

L’irruption de la couleur éclatante confine à l’obscène, alors qu’elle est également utilisée pour illustrer ces souvenirs d’expérimentations sur les déportés. Le format cinémascope du film se resserre et adopte alors celui des caméras d’époque utilisées pour documenter les exactions commises à Auschwitz par les nazis eux-mêmes. Contrairement à certains autres scientifiques déviants ayant commis des faits semblables, des documents historiques prétendent qu’on voyait souvent Mengele sourire ou siffler une chanson lorsqu’il prélevait ses cobayes pour les « étudier ».

La disparition de Josef Mengele met à nu la biographie de ce criminel de guerre qui débuta sa vie en tant qu’anthropologue avant devenir le monstre qu’on connaît. C’est ce que donnent à voir les premières images du film, où des étudiants de faculté travaillent sur le squelette de Mengele. Ironie du sort, celui qui disséquait ses victimes avec plaisir, fut lui-même identifié par des analyses ADN menées sur son squelette exhumé en 1985, bien des années après son décès. La disparition est un film à suivre comme un polar d’autant plus dérangeant qu’il ne s’agit pas d’une fiction. Du squelette de Mengele à la première apparition intégralement nue d’Auguste Diehl s’observant dans la glace, la caméra balayera l’intégralité de son être. De la tête aux pieds, La disparition est une glaçante autopsie d’un monstre du Reich et un film à voir impérativement au cinéma. 

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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