Les Gheorgiu sont roumano-norvégiens. Le couple vient tout juste de s’installer dans un village cerné par les fjords norvégiens. Lorsque l’équipe éducative découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’ainée des cinq enfants Gheorgiu, l’aide à l’enfance est aussitôt mise en mouvement et, avec elle, la grande broyeuse judiciaire. Palme d’or du festival de Cannes, Fjord s’inscrit dans la lignée d’Anatomie d’une chute, dont il reprend une partie du dispositif scénographique visant à écarter toute partialité pour interroger le traitement sociétal d’un conflit domestique ayant conduit à des violences infantiles.

Anatomie de la Norvège

Le dernier film du cinéaste roumain Cristian Mungiu prend place dans un village de la côte ouest du pays entre Ålesund et le fjord de Stranda. Ici tout le monde est voisin et les frontières entre le professionnel et le personnel sont poreuses, malgré l’attention portée à la séparation, à l’instar de ce proviseur qui refuse que sa fille l’appelle « Papa » à l’école. « Pas de Dracula ici » lance-t-il aux nouveaux arrivants lors de leur premier jour, comme pour leur indiquer que l’école, ici, n’est pas une affaire de bagne. Face à cette proximité et cette bienveillance institutionnelle, que peut bien cacher cette belle façade ? Pour ceux qui ont connu une éducation plus traditionnelle ailleurs dans le monde, l’éducation norvégienne apparaît souvent comme un des fleurons des politiques progressistes. Et pour cause, la Norvège est chaque année sur le podium des pays garantissant l’égalité hommes femmes, grâce à une politique structurelle inclusive dès l’enfance.

C’est même la raison pour laquelle le pays nordique est souvent présenté comme un « modèle unisexe » de société, tellement les discriminations de genre ont été combattues à la source. Ne cédons pas à l’angélisme pour autant, cet héritage est aujourd’hui sérieusement remis en cause. Aussi une partie de la population semble séduite par le discours conservateur et profondément anti-immigration promu par le populisme de droite incarné par le parti dit « du progrès » (subversion sémantique et préemption du langage qui nous indiquent que le progrès est donc un concept réversible). Comprendre qu’au-delà ce que laisse transparaître les classements sur le bonheur national où les régions du Nord fanfaronnent en tête, la Norvège, comme d’autres pays affectés par la mondialisation, est traversée par des vents contraires. En Norvège, la question de l’immigration est nouvelle et ce n’est qu’à partir des années 70 que le pays s’ouvre lentement à l’immigration jusqu’à une accélération du processus par l’intégration du pays dans l’Espace Économique Européen et l’espace Schengen en 2001 ouvrant la voie aux discours identitaires xénophobes.

Ce n’est pas un hasard que ce soit dans les pays scandinaves que des Corans ont été brûlés sous prétexte d’exercer la sacro-sainte liberté d’expression. Dans le sillage de la Suède et du Danemark, un chrétien irakien avait procédé au même type de provocation en Norvège, ce qui avait un premier temps conduit la justice à considérer l’incident comme une « expression politique légale », là où d’autres pays auraient plus volontiers relevé le délit « d’incitation à la haine ». C’est cette polarisation sourde entre progressistes et réactionnaires qui occupe une place centrale dans le film de Mungiu et on aurait certainement tort de faire comme si le cadre de l’intrigue était purement anecdotique. Derrière le vernis progressiste, on retrouve des discriminations qui ne disent pas leur nom dans une société qui change. Cristian Mungiu, lui, nous invite à se mettre à la place de l’autre. 

Le droit des minorités face à l’universalité de la loi

D’abord les Gheorgiu ne sont pas un couple ordinaire. C’est le fruit d’une union entre Lisbet (Renate Reinsve), une native norvégienne, et Mihai (Sebastian Stan), un immigré roumain. A cela s’ajoute une deuxième grille de lecture qui n’a rien d’anodine. La Norvège est l’un des pays les moins religieux des pays occidentaux, ce qui explique certainement que des politiques aussi progressistes et avant-gardistes aient pu être menées à bien jusqu’ici. Si près d’un tiers des Norvégiens sont chrétiens, la quasi-totalité d’entre eux est d’obédience luthérienne. Aussi les orthodoxes, les évangéliques et les catholiques ne forment ensemble même pas 5% de l’effectif des croyants, à peine plus que les 3% de musulmans du pays qui obsèdent l’extrême droite et ses « norvégiens de souche ». C’est à ces 5% que ce couple mixte et très pratiquant appartient. On doit donc comprendre les Gheorgiu comme une minorité parmi les minorités dans une société largement libérée des préceptes religieux et, de facto, guidée par un idéal de société dit progressiste. Un idéal jusqu’ici majoritairement partagé par la population.

Là où Cristian Mungiu aurait pu se contenter de mettre en scène un couple d’intégristes religieux – ce qui aurait été autrement plus commode pour ne pas bousculer nos convictions – le cinéaste décide au contraire de jouer avec les marges et les nuances. Le père éduque bien ces cinq enfants comme l’exige la loi de Dieu. Il ponctue les chants évangéliques par un système de bonus-malus archaïque (néanmoins partagée par de nombreux croyants ou simple parents égarés) pour partager ses croyances auprès de ses progénitures. « La punition est une bénédiction du ciel » prêche le père à la fratrie. Si le pardon précède la punition, le repentir de celui qui faute ne doit pas pour autant l’exempter de l’expiation de son péché, explique-t-il. Selon cette logique puritaine rappelant les indulgences, le père Gheorgiu donne libre cours à une éducation rigoriste, néanmoins aimante, plaide-t-il. Ironiquement, c’est ce même précepte confinant au châtiment qui lui sera appliqué par la culture majoritaire et la justice norvégienne. Fjord pose d’emblée une question qui ne cesse de diviser les politiques. L’éducation est-elle une affaire de liberté personnelle ? A contrario, jusqu’où s’arrête la liberté éducative et où débute l’éducation nationale et son corollaire, la protection de l’enfance ?

Lorsque l’équipe enseignante signale les ecchymoses d’Elia à l’aide à l’enfance, c’est l’excès de zèle qui frappe le spectateur. Le brouillage entre vie professionnelle, voisinage et amitié participe aussi à ce sentiment d’injustice, comme si le couple Gheorgiu était aussitôt frappé par l’indignité et la mise au ban de la société. Parallèlement, on observe une forme de bienveillance automatique vis-à-vis de la parole des enfants, tout en étant aveugle à la condition des détenteurs de l’autorité parentale. C’est d’autant plus frappant que ce sont les mêmes voisins de l’aide à l’enfance qui ne font preuve d’aucune humanité lorsqu’ils viennent annoncer à la mère que ses enfants ont été aussitôt confiés à une famille d’accueil. Froideur institutionnelle, enregistrement forcé de la conversation, témoignage par la contrainte, absence de temps laissé à la préparation d’une défense, même embryonnaire… la bienveillance accordée à l’enfant disparaît complètement entre adultes. Même le nourrisson doit être séparé immédiatement de sa mère et soumis à une batterie de tests qui semblent disproportionnés en l’état.

Le modèle quasi inquisitoire de la séquence tranche avec le principe du contradictoire qui semble quelque peu mis à mal pour protéger les enfants des violences domestiques. Sera aussi retenu à charge des Gheorgiu le fait d’avoir interdit aux enfants l’usage des réseaux sociaux et du portable, noyant ainsi les frontières de la sphère privée dans l’injonction à la modernité promue par le progressisme libéral. Interdire est-il une forme de violence ou forcément le signe d’une maltraitance ? La justice norvégienne cherche un faisceau d’indices pour le moins discutables pour charger les époux Gheorgiu.

Pastiche de procès équitable

Le bon voisinage (le même qui trop souvent ferme les yeux sur les violences domestiques) s’évanouit aussitôt. Bien qu’elle soit de confession chrétienne, Lisbet fait pourtant preuve de signes d’ouverture manifeste vers l’autre, à l’image de cette séquence où elle confie son numéro de téléphone, soigneusement inscrit sur une Bible, à une femme frappée par le deuil, ce qu’on lui reprochera plus tard, suspicion de prosélytisme oblige. Lisbet est pourtant très loin d’être une bigote isolée ou enfermée dans une communauté sectaire. L’aide à l’enfance, elle, ne produit aucun signe d’empathie, même protocolaire. Relevons d’ailleurs que Lisbeth et son conjoint sont traduits en justice par une femme qui n’a pas d’enfants, ce qui peut sembler curieux, même si ce n’est pas un élément disqualifiant pour autant.

Quant au père qui comprend le norvégien, mais peine à le parler, il est au début sommé de faire une déclaration dans la langue du pays d’accueil. Et lorsqu’il signifie aux agents de police que ces termes ont été en partie dévoyés, c’est une fin de non-recevoir qu’on lui oppose aussitôt. C’est la condition sine qua non pour recouvrer sa liberté temporaire, autant dire un chantage judiciaire qu’on ne connaît que trop bien aujourd’hui. La fabrique du consentement est aussitôt malmenée. Idem pour Lisbeth qui sera plus tard sommée de quitter son propre emploi et d’accepter les conditions d’un plaider coupable qui n’a jamais satisfait les droits de la défense dans aucune démocratie digne de ce nom. Derrière ce cérémonial protecteur de l’enfance, le droit à un procès équitable est chahuté, comme si la fin justifiait les moyens. Quoi qu’il en coute… mais pour quel objectif au juste ? S’agit-il de protéger les enfants ou d’imposer un nouvel ordre moral ?

Définir la violence

Finalement la question de savoir s’il y a eu des violences ou non sur les enfants Gheorgiu est (presque) secondaire, tant toutes les étapes de ce parcours judicaires semblent jalonnées par une présomption irréfragable de culpabilité des époux. Qu’importent si les bleus auraient pu être causés par un autre fait générateur, les différents intervenants de l’aide à l’enfance, de la police comme de la justice semblent avoir l’intime conviction que le couple Gheorgiu bat ses enfants. La simple déclaration du père au début du film, le même qui voulait distinguer « fessée » et « frappe » sur les fesses fait office de reconnaissance préalable de culpabilité sur laquelle se heurtera tout témoignage ultérieur, aussi sincère soit-il. Une des séquences clés du film vient révéler la complexité de l’équation. Lorsque les enfants Gheorgiu sont convoqués et interrogés par l’aide à l’enfance, le dispositif est tout autre. Pas d’enregistrement, pas de contraintes : la parole des enfants est reine, mais est-elle totalement libre ? Dans une logique dictée par la bienveillance, les adultes somment les enfants de répondre s’ils ont été violentés par leurs parents, ce à quoi la petite Elia rétorque aussitôt par une autre question :

« Qu’est-ce que vous entendez par violence ? »

Les mots des enfants sont-ils les mêmes que ceux des adultes ? Quel dénominateur commun trouver pour qualifier les « violences » quand on appartient à deux cultures différentes ? Si la justice est évidemment formée à ces questions, dans Fjord « le catéchisme » manichéen de l’aide à l’enfance fait preuve de si peu de nuances. C’est ce relativisme qui participe de l’impasse totale entre une politique pensée comme progressiste et holistique face à une éducation religieuse (donc par nature en retard du point de vue des progressistes) avant tout considérée comme le domaine réservé des parents. En France comme en Norvège, les parents condamnés pour violences infantiles risquent la prison au pénal. Cependant la lecture qui est faite des violences diffère fondamentalement. Non qu’il s’agisse de minorer le continuum réel des violences commises sur les enfants, une simple tape sur les doigts semble avoir la même qualification de « maltraitance infantile » en Norvège, sans gradation intelligible pour le justiciable étranger sur l’échelle des sanctions. Sans même passer par la machine pénale pour des suspicions de violences sur mineurs, il est possible de saisir les enfants et de les éloigner du foyer pour des faits qui à tort ou à raison seraient considérés comme mineurs ailleurs.

D’un modèle exemplaire de protection de l’enfance, le système prend une coloration coercitive ayant conduit de très nombreux litiges devant la Cour Européenne des droits de l’homme ces dernières années (CEDH, 10 septembre 2019). Relevons que l’objection n’est pas dénuée de fondement : la plus haute juridiction garante des libertés publiques a condamné la Norvège pour des violations de l’article 8 garantissant le droit au respect de la vie privée et familiale, reprochant au service de protection de l’enfance un recours disproportionné au retrait d’enfants et à l’adoption forcée, au détriment de la réunification familiale.

Dans le film de Mungiu, le consensus semble largement partagé par la communauté norvégienne sur l’obligation citoyenne de faire un signalement en cas de suspicion de maltraitance. Paradoxalement, les séquences filmées par Mungiu donnent presque le sentiment de voir les mécanismes de la délation se déployer, sans mise à distance et convocation préalable des familles. Pas de sommation, la règle est légale, certes mais est-elle totalement légitime ? Là où le dispositif scénaristique comme de mise en scène fait mouche chez Mungiu, c’est que tout réside dans la force du conditionnel. Des violences plus graves auraient pu exister dès lors que l’infraction était caractérisée au sens de la législation norvégienne. Et comme rien ou si peu est montré à l’écran, le spectateur se contentera des paroles de l’accusation et de la défense comme seule boussole. Preuve que le procès ne remplit pas complètement son rôle, le spectateur s’en remettra à son « intime conviction » à défaut d’avoir été éclairé par les délibérés. Fjord interroge par la même notre propre rapport aux violences qu’on aurait subies par le passé ou qu’on reproduirait aujourd’hui sur nos propres enfants selon une mécanique sociologique bien connue. Le procès donne alors l’occasion d’un repentir forcé, comme s’il s’agissait de porter allégeance à la culture dominante.

L’obéissance sinon quoi ?

A plusieurs moments du film, une forme de bon sens se dégage, non pas de la parole des adultes, mais de celle des enfants. « Sinon quoi ? » lancent les ados lorsqu’ils défient l’autorité parentale, renvoyant dos à dos les pratiques des uns et des autres pour contenir cet « âge ingrat ». La violence sous toutes ses formes traverse le film et l’on se retrouve à analyser scrupuleusement les faits et gestes des parents du village comme autant de déclinaisons de la brutalité et de l’impuissance. D’abord contre soi-même, qu’il s’agisse de la question des scarifications, du suicide ou de la fin de vie ; ensuite lorsque la violence s’exerce contre les autres, à l’école, à l’hôpital ou au foyer. La violence irrigue le film et c’est paradoxalement l’une des questions que pose le prévenu à la barre : « Est-ce que des paroles ne sont parfois pas plus douloureuses que des violences physiques ? ». Une certaine forme de violence se dégage du côté des progressistes, a minima du fait de ce monopole de la violence judiciaire exercé sur les prévenus comme les victimes. Signe et non des moindres, ces dernières n’apparaîtront à aucune des étapes du procès. Les enfants sont quasiment effacés.

Certes, toute institution juridique quelle qu’elle soit procède d’une forme de violence, du simple fait qu’elle fixe les frontières de la liberté de conscience pour garantir le vivre ensemble, lui-même délimité par le jeu de la démocratie. Mais priver les parents de leur enfant peut caractériser une violence institutionnelle sans garde-fous suffisants. Si des enfants battus peuvent agir contre l’Etat pour défaillance, inversement des parents privés de leurs enfants pour des motifs disproportionnés peuvent aussi ester en justice pour abus de pouvoir. Selon un certain vision schématique du Droit, il faut également intégrer le concept de priorité du juste sur le bien. Le bien serait l’ensemble des jugements de valeur que nous formulons à partir de nos référents subjectifs, alors que le juste, c’est ce qui permettrait aux différentes conceptions du bien de cohabiter entre elles. Si l’équilibre peut sembler bancal, la distinction est fondamentale et trouve illustration dans le principe de laïcité, systématiquement brandi et trop souvent instrumentalisé par les politiques. La priorité du juste sur le bien revient à dire que, quelles que soient les convictions des individus, ils ne peuvent jamais l’imposer comme étant le principe d’ordre de la société, la réciproque étant tout aussi vraie pour les garants de l’institution elle-même.

« Je ne crois pas que même si nous sommes convaincus que nos valeurs sont les meilleures, nous avons le droit de les imposer. »

La justice ne peut s’ancrer dans aucune conception du bien, sans quoi elle bascule dans une architecture semblable à celle promue dans des théocraties ou régimes autoritaires. A cet argument de la priorité du juste sur le bien, d’autres penseurs comme Karl Popper opposeront le paradoxe de la tolérance. Les défenseurs de la tolérance doivent parfois se monter intolérant avec les intolérants pour défendre la tolérance. Mais les parents Gheorgiu sont-ils intolérants ? Et nous revoilà précipités dans la même impasse sociétale que celle présentée par le cinéaste roumain. Cette indifférence au divin qu’on retrouve dans la société occidentale, présentée comme universelle, souffre pourtant de très nombreux contre-exemples, et ce même dans les pays s’affichant comme des démocraties exemplaires, à l’image des USA et d’Israel, n’en déplaisent aux discours de façade.

Cristian Mungiu, palme d'or du 79e Festival de Cannes, au photocall des primés Bonté/CNC

La communauté précède l’individu

Sommes-nous de simples dépositaires de l’autorité parentale ? C’est aussi ce que soulève Fjord lorsqu’au procès l’accusation ne manque pas de rappeler qu’un enfant placé en famille d’accueil appartient à l’Etat. Cette scène est d’autant plus amusante, pour ainsi dire, qu’on retrouve à l’œuvre les mêmes mécaniques et arguties juridiques que celles promues dans des théocraties comme l’Iran. A l’image du principe de dignité humaine reconnue par la Cour européenne des droits de l’homme, en France (Cf. Affaire du lancer de nains, 1995 à l’origine de ce principe à valeur constitutionnelle) comme en Iran, la dignité humaine n’appartient pas à l’individu mais au corps constituant et à l’ordre public. Arrêtons nous à instant, car juridiquement la comparaison n’est pas vaine. Le voile, symbole par excellence de la domination masculine selon le prisme occidentalisé empoisonné par les thèses du choc des civilisations, n’a pourtant pas du tout cette signification dans la république islamique. Si ce tissu est devenu obligatoire au lendemain de la révolution iranienne de 1979, c’est qu’il s’agit d’une logique de contrôle par les mollahs de corps qui n’appartiennent plus aux femmes. Dans la logique des intégristes, les femmes doivent être protégées des féminicides et violences auxquelles elles s’exposent en dévoilant leur corps, peu importe qu’elles y soient opposées ou non. Comme le démontre l’iranienne Chowra Makaremi dans son livre :

« La dignité est une caractéristique fondamentale de notre humanité dont nous ne sommes que les dépositaires et l’Etat le garant. »

Dans une logique semblable, l’éducation parentale en Norvège semble répondre d’une même force centripète. L’éducation revêt la forme d’une caractéristique dont les parents seraient les dépositaires et l’Etat le garant. Rappelons, s’il le faut, que les femmes étaient jusqu’en 1965 la propriété des époux comme si elles étaient mineures. Le viol conjugal n’existait pas du simple fait du mariage, la sodomie non consentie était traitée comme une simple atteinte à la pudeur. Les enfants n’ont pas davantage vocation à être la propriété des parents. Ce même raisonnement archaïque fondé sur la propriété n’est évidemment pas soutenable un instant, qu’il s’agisse du sort des femmes, des enfants et dans une certaine mesure des animaux dont les droits progressent insuffisamment aujourd’hui du fait de leur statut ambivalent de « meubles » tout en reconnaissant leur qualité « d’être sensible ». Pour autant, ce paradoxe de la tolérance de Fjord ne conduit-il pas à reproduire une autre forme de violence équipollente à celle qui a ou aurait été infligée aux enfants Gheorgiu ?

«Une femme était la propriété de son époux ; la lui « prendre » par l’adultère constituait donc une atteinte à sa propriété et une insulte à son honneur. »

Sur ce point, le film de Mungiu aurait pu aller plus loin car il y avait matière à approfondir ce paradoxe de la tolérance face au droit à la culture qui n’apparaît qu’en surface lors du procès Gheorgiu. Les parents se défendent d’avoir simplement suivi leur religion. Certes, accepter purement et simplement la défense culturelle, c’est tolérer des pratiques d’oppression infligées aux cultures minoritaires. Mais la rejeter en bloc ne semble pas être une solution acceptable. C’est cette impasse qu’il aurait peut-être fallue pousser davantage dans Fjord, car il y avait matière à approfondir un des angles morts de la théorie du Droit et ses fondements. Là où Anatomie d’une chute creusait la dynamique du procès, Fjord est plus timoré.

La défense par la culture

Dans son article « La défense par la culture en droit américain », la professeure Sarah Song, spécialisée en théorie du Droit et questions des minorités, creusait justement la question de l’exception culturelle par le prisme de procès emblématiques venus bousculer nos conceptions du bien face aux droits de la défense. Ces décisions ont chacunes façonné la jurisprudence jusqu’à la consécration de droits désormais inscrits dans la loi, sinon la norme suprême qu’est la Constitution. Dans une affaire désormais célèbre, un prévenu de l’éthnie Hmong avait allégué l’exception culturelle pour avoir violé et enlevé une femme aux USA, sous prétexte qu’il s’agit d’une pratique admise par une partie de la communauté Hmong selon un rituel de mariage codifié (Affaire Kong Moua, 1995). Là où la société américaine y voyait (à raison) un rite arriéré à sanctionner par la loi étasunienne, les immigrés Hmong avaient été choqués que la qualification de viol soit retenue, la résistance des femmes faisant partie intégrante de leurs coutumes en matière d’épousailles.

Impossible de céder totalement à l’argumentaire de la circonstance atténuante sans reproduire des schémas patriarcaux inadmissibles pour la société d’accueil. Et il n’est pas non plus entendable de soutenir une telle thèse du simple fait de la vocation universelle portée par les Droit de l’homme, entre autres conventions. Cristian Mungiu ne cède jamais au relativisme. Mais doit-on pour autant faire abstraction totale du cadre sociologique qui précède l’individu comme si les faits avaient été commis par quelqu’un issu de la culture dominante ? C’est exactement la même impasse qu’on retrouve aujourd’hui lors de la fête sanglante du Grindadráp, où les habitants des îles Féroé invoquent leur droit à la culture pour massacrer des centaines de globicéphales lors de ce rite de passage à l’âge adulte qui indigne le reste de la communauté internationale. Ce que certains dénonceront comme une simple supercherie juridique est pourtant bien le fruit de valeurs propres à une culture dominante soucieuse que le Droit soit applicable uniformément sur un territoire souverain.

Le paradoxe de la tolérance à l’épreuve de la diversité

A cette question épineuse de l’exception culturelle, Cristian Mungiu ne tranche pas et préfère montrer les conséquences directes d’une telle politique sur la cellule familiale. Remettre l’enfant au centre du dispositif, n’est-ce pas considérer sa parole, mais aussi les conséquences d’un placement en famille d’accueil ? Pis encore, lesdites politiques de tolérance ne conduisent-elles pas à l’effet inverse ? Lorsqu’aucun espace n’est laissé à la famille Gheorgiu, le père se réfugie vers la communauté, autrement plus radicalisée, diront certains. Le paradoxe de la tolérance renforce les identités des deux bords, là où l’assimilation devrait laisser place à la considération de la différence en cas de sanctions.

Cette société norvégienne prompte à l’autorité légitime de l’Etat se manifeste à plusieurs moments du film. Quand une avalanche survient, personne ne panique et tout le monde suit les règles sans sourciller, ce qui fera sans doute sourire le spectateur français habitué des scènes de chaos dès le moindre incident venu. Mais cette apparente docilité à l’autorité au bénéfice du groupe cache une forme d’hypocrisie latente. C’est ce qu’on devine lorsque les tags présentant la justice norvégienne comme des satanistes sont cachés par un grand panneau annonçant la fête de la culture et de la diversité, sans que personne ne s’aperçoive de cette mascarade bienveillante. En voulant protéger les mineurs, la grande broyeuse n’a-t-elle pas oublié les premiers concernés ? Quid du traumatisme de la séparation laissé aux enfants des uns et des autres comme le suggère l’épilogue de Fjord ?

Nul doute que le fim de Mungiu donnera du grain à moudre, selon qu’on soit parent, enfant ou simples professionnels du Droit ou de la protection de l’enfance. Le titre du film prend enfin une coloration évocatrice. Un fjord, c’est une « indentation profonde d’un rivage étroit et bordé de falaises », rappelle le Larousse avant de préciser son origine « résultant de l’envahissement d’une auge glaciaire ». C’est ce cadre encaissé qui engloutit l’individu. Dans une société polarisée, « les deux parties ne sont-elles pas endoctrinées ? » souffle en creux Cristian Mungiu à deux reprises.  A la frontière, cette barrière que franchit Noura lors des derniers plans de Fjord, c’est l’objet qui représente le mieux cette séparation et impasse communautaire. Dans Fjord les seuls à braver l’interdit, ce sont les enfants, premières victimes de cet aveuglement collectif. Ironiquement, qu’on soit issu d’une famille progressiste ou conservatrice, la fugue, même éphémère, les réunit dans une parenthèse commune, comme si les deux modèles de parentalité avaient failli quelque part. Le temps d’une nuit, on défie l’autorité parentale. Quelle qu’elle soit.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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