S’il n’avait pas été relégué en séance de minuit au festival de Cannes, Roma Elastica aurait certainement pu bousculer une compétition officielle somme toute assez tiède cette année. Le dernier long métrage du cinéaste Bertrand Mandico étrille la société du spectacle en interrogeant avec insolence le devenir de l’Art et la mise au ban de ses égéries jetables. Marion Cotillard épouse le rôle d’Eddie, une actrice malade de sa condition d’actrice soumise à l’implacable loi du temps qui passe. C’est la fin d’une époque. « Jeune, c’est le seul mot que j’arrive à avaler. A digérer ? » fait mine de s’interroger la star qui s’apprête à faire son comeback et qui semble déjà lasse. Lors d’un dernier tournage dans la cité romaine, l’ivresse de liberté propre à celle qui se sait condamnée à mort déjouera toutes les attentes du storyboard.
Brûler les idoles
Jusqu’ici enracinés dans un subtil mélange de fantastique, de fantasy et de science-fiction, les précédents films de Bertrand Mandico (Conann, After Blue) n’avaient peut-être pas encore traité aussi frontalement leur sujet. Roma Elastica se situe à la croisée des genres. Mandico choisit pour cadre deux époques : d’un côté le cinéma italien des années 80 dont la chute coïncide avec le développement de la télévision ; de l’autre, sa variation rétrofuturiste, satire d’un monde ravagé par la postmodernité la plus absurde. Le dernier Mandico rejette la transformation de l’Art en marchandise ordinaire, cette « Kulturindustrie » que fustigeaient Adorno et Horkheimer.
Depuis la perspective d’Eddie, l’espace-temps se dilate entre les années 80 et ce futur dystopique grotesque, noyant tous repères intelligibles. Roma Elastica parvient à faire le grand écart entre le cinéma classique italien de Minnelli, Visconti ou Fellini, l’esthétique giallo de Dario Argento et la modernité de Pasolini. Mandico n’a pu eu peur de « caresser les grands fauves » comme il l’affirmait à Cannes. Seule une ville comme Rome permet ce mariage baroque aux frontières du kitsch. Un subtil équilibre que le cinéaste a toujours su capturer à l’écran grâce à son style hors normes.
Rome est l’épicentre de l’histoire de l’Art. C’est ici que sont réunis des siècles de recherche artistique en un même lieu ; les statues romaines qu’on retrouve dans de nombreux plans du film rappellent à le fois le poids pesant des maîtres et la fascination qu’elles exercent sur tout auteur. Pour représenter ce voyage intérieur, le cinéaste français multiplie les travellings, donnant presque des airs de comédie musicale à certaines séquences survitaminées, emportées par la verve d’une Marion Cottilard on ne peut plus revendicative. Ce mouvement perpétuel trahit le souci d’une actrice de recouvrer sa liberté. Ce sont aussi les doutes qui jalonnent tout processus créatif et rongent l’auteur, obsédé par l’idée de léguer quelque chose à un monde où tout semble avoir été déjà dit.
Fièvre romaine
Au centre du dispositif, la star déchue est tantôt prisonnière, tantôt vindicative. Hier enfermée par la vision monolithique de ses fans, cadenassée par ses producteurs, sexualisée par les hommes dès son plus jeune âge, Eddie veut reprendre le contrôle. Par l’alcool, par la drogue, par la révolte pense-t-elle. Dès la première séquence de Roma Elastica, elle quitte le plateau de tournage après une performance éclatante où elle donne la réplique à un homme poignardé en plein cœur. S’agit-il d’un fantasme ou d’un délire enfiévré ? Qu’importe, on ne saura jamais vraiment à quelle strate se situent les évènements de cette réalité parallèle. C’est sur cette ligne de crête ambiguë que Mandico déplace notre regard entre les époques. Roma Elastica interroge le rapport qu’entretiennent les œuvres passées avec celles encore à naître. Au festival de Cannes, le réalisateur reconnaissait sa fascination pour cette double mise à mort propre à la constitution de toute actrice :
« Tout le monde le sait, elles sont martyrs dans leur jeune âge, puisque victimes de prédateurs du cinéma, puis à un âge plus mûr, car l’industrie a tendance à les rejeter. C’est quelque chose qui me bouleverse. J’ai voulu travailler là-dessus avec la maladie qui symbolise l’industrie cinématographique. »
Bertrand Mandico, interview accordée à Cineuropa
La vedette, ivre à vomir de son image, méprise les journalistes et conchie les présentateurs du petit écran. Au milieu des flashs incessants des paparazzis, Eddie se fraie un chemin, suivie par son assistante qui l’adule. Cheveux peroxydés, lunettes de soleil triangulaire, habillée d’une combi intégrale, son imprésario jouée par une Noémie Merland méconnaissable, est une ombre caricaturale dont on ne peut pas se détacher. La « réhabilitation » personnelle d’Eddie passera plutôt par un cocktail de défonce et d’errance. Eddie préfère les petites mains du septième Art, celles qui touchent à la matière plutôt qu’aux liasses de billets. Elle fréquentera un temps ce gang d’artistes, où l’individu se fond dans le collectif. Ces marginaux sont obsédés par les effets spéciaux organiques. Le goût des tentacules et de la chair. Ces renégats et disciples spirituels d’Andrzej Żuławsksont et de John Carpenter sont les avatars romains des « Droogs » d’Orange mécanique. La ligne de conduite d’Eddie est de se débarrasser du vide de la transgression sans objet. Rien ne doit être gratuit, sans quoi c’est la société du spectacle qui revient au galop. La recherche prophétique d’un cinéma visionnaire hante les personnages de Roma Elastica.
Qui dirige l’autre ?
En nous focalisant sur Eddie, on ne sait plus vraiment qui de l’acteur ou du personnage raconte sa propre histoire. « On m’a condamnée à mort alors laisse-moi m’amuser » revendique Eddie dans un plaidoyer foudroyant contre la vanité. A moins qu’il ne s’agisse de Marion Cotillard qui s’adresse à nous… Roma Elastica est un film à la trajectoire parallaxe. Le cinéaste déplace le centre de gravité d’une actrice qui voudrait arracher sa liberté contre ceux qui la dirigent, réalisateur inclus. Retrouver la liberté libre contre l’impératif de production, cette tumeur protubérante qui finit par ronger toute auteur en devenir.
Depuis quelques années déjà, Marion Cotillard semble s’écarter des grosses productions stériles pour des projets plus intimistes. Il y a un an, La Tour de glace de Lucile Hadžihalilović (voir notre interview) donnait déjà à voir une autre Marion Cotillard, empoisonnée par sa propre image. Roma Elastica révèle une autre facette d’une actrice polymorphe. A l’instar de Demi Moore, vedette d’hier écartée par Hollywood et réhabilitée un quart de siècle plus tard dans The Substance, celle qui jouait la Môme choisit la prise risque.
Porté par un casting international flamboyant, Roma Elastica réunit de nouveau les acteurs Franco Nero ou encore Ornella Muti, figures emblématiques de la belle époque du cinéma italien. Un bel hommage pour donner à voir ceux qui ont soudainement été effacés par la postmodernité. « J’ai ajouté une nouvelle strate à l’histoire de Rome » comme s’amuse à le dire Bertrand Mandico. Devant ou derrière la caméra, acteurs et réalisateur se soucient tous de l’image qu’ils laisseront après eux. A l’instar des statues romaines qui ont traversé les vestiges du temps, les personnages survivent toujours aux acteurs. Roma Elastica est un film jubilatoire et certainement l’une des propositions les plus insolentes de cette 79ème édition cannoise.
« J’en ai marre de la fatalité. Je veux vivre, mourir, tomber, recommencer. Le seul privilège d’une actrice, c’est l’immortalité. »
Eddie, Roma Elastica
Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.
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Lorsque Mandico plane avec Lynch et Fellini, le cinéma bis italien se recompose comme une pellicule fiévreuse où une actrice mourante cherche encore son dernier souffle de lumière. Dans cet opéra rétro-futuriste qui frôle la transe, le cinéaste assouplit ses rituels : moins d’hermétisme, plus de chair, et un duo Cotillard/Merlant qui fait vibrer un attachement diffus. Quant à la satire de l’industrie ciné, elle claque sèchement, entre culte des corps et oubli programmé de ses muses épuisées. Pas pour tout le monde, mais diablement vivant.