Pour beaucoup d’adeptes de films de genre, le nom d’Ari Aster résonne comme celui du maître du cinéma qui dérange. De l’inégalable Midsommar au décapant Hereditary en passant par le thriller cérébral Beau is afraid, le réalisateur prodige sait toujours faire monter la tension crescendo. Si certains attendaient, fébriles, la fumée blanche du nouveau locataire du Vatican, sur MaG on ne jurait que par Eddington avant de rejoindre la croisette. Après trois films enracinés dans le folklore horrifique, son nouveau long métrage s’éloigne des sentiers de l’effroi : Ari Aster aurait-il pris à contre-pied ses fidèles adeptes avec son portrait au vitriol d’une Amérique paranoïde et divisée ? Présenté en sélection officielle, Eddington nous a désarçonné en nous amenant là où personne ne l’attendait. Eddington est une comédie noire (et bavarde) sur toile de covid, prétexte tout trouvé pour mieux révéler la décomposition du Nouveau Monde qui ne fait plus rêver personne.
Après le personnage de Beau, Joachim Phoenix est de nouveau l’acteur principal choisi par Ari Aster pour incarner Joe Cross, shérif local terre à terre et MAGA qui s’ignore. Il est farouchement opposé à Ted Garcia, le sémillant maire de cette petite bourgade sans histoire perdue aux tréfonds du Nouveau Mexique. Joe, lui, est un homme simple, donc frustré à une époque qui se vit derrière un écran et qui ne célèbre plus que l’exploit permanent. L’action se déroule en mai 2020, aux prémices du covid, au moment même où la planète entière était suspendue aux décisions de gouvernants divisés face aux mesures à adopter pour contrer la pandémie.
Aster brosse le portrait d’une Amérique fracturée qui ne sait plus comment gérer l’altérité. Si le shérif se plait à employer à tout-va le terme de « communauté », mot valise si cher aux Américains et concept étranger au Vieux Continent, c’est qu’il voit ses habitants se diviser. Joe s’oppose frontalement au port du masque, symbole par excellence de la division. Il considère ces normes comme une ineptie dans l’Etat d’Albuquerque, encore épargné comparé à d’autres zones plus peuplées. Jouant de son asthme pour échapper au port du masque, Joe Cross, premier représentant de la loi en tant que sheriff, se retrouve ironiquement à ignorer les directives sanitaires souhaitées par le très consensuel Ted Garcia.
Ari Aster va d’abord noyer le spectateur dans un déluge de propos complotistes de personnages en manque d’attention ne sachant plus qui croire, ni qui suivre. Du maire charismatique au gentil shérif looser pathétique, chacun cherche à prendre le rôle de leader. Derrière ces petits écrans qui ont colonisé notre quotidien, on croit voir des prêcheurs de sectes concurrentes. La question de la croyance a toujours irrigué l’œuvre d’Aster, des sectes de Midsommar aux petites communautés réfugiées dans la forêt fantasmée de Beau is afraid.
Le covid est ici le symptôme d’une société obsédée par la peur de la contagion. Chacun jauge l’autre et procède par mimétisme. Malgré les deux mètres de distance sanitaire réglementaire, le duel est permanent. Chacun se défie, glissant irrémédiablement du vivre ensemble vers une société éclatée et de plus en plus « algorithmée ». On est les témoins d’un monde, où les réseaux simulent le sentiment d’originalité de citoyens pourtant si semblables. Naviguer sur les réseaux sociaux se résume pour beaucoup aujourd’hui à scroller d’un contenu haineux à un autre, préfigurant un monde techno-féodal répondant à une question aussi triviale que stupide : « A quelle communauté j’appartiens ? ». Comme le suppose le mot « appartenir », chacun n’est plus propriétaire de soi-même après avoir porté allégeance à tel ou tel groupe, mis en lumière par la nouvelle magie noire moderne d’un algorithme imprévisible. Quelques clics aux airs anodins suffisent aujourd’hui à déterminer les êtres. « Poste-le avant que je ne réfléchisse » lâche le sheriff à ses deux uniques adjoints ou, l’illustration manifeste du glissement d’une société qui s’affranchit, à dessein, de toute étape réflexive.
Eddington s’en donne aussi à cœur joie en singeant ouvertement la propagation du fléau complotiste, la numérologie et ses thèses farfelues qui cherchent à redonner du sens face à une accélération déroutante de l’Histoire. Il y a d’abord la belle-mère de Joe Cross et sa fille dépressive qui vivent les uns sur les autres, ensuite, ces nombreuses séquences par écrans interposés où « le vrai est un moment du faux ». A l’heure où le capitalisme triomphant ne cesse de surprendre par sa prodigieuse capacité de déformation, de la subversion du langage à l’infiltration des êtres, Eddington fait figure de miroir grotesque d’un « monde réellement renversé ». Même la recherche de l’amour, pourtant bien présent, semble constituer une impasse catégorique, à l’image de ce rapport impossible entre le sheriff et sa femme dépressive. Dans le lit conjugal, en réalité ils ne sont plus ensemble… mais à côté. Le rapport à l’autre est-il seulement possible ?
Aster refuse de viser exclusivement les Trumpistes dont le nom n’est jamais prononcé, mais seulement suggéré par quelques brefs plans sur le fil vérolé d’un smartphone. La contagion est une métaphore du repli identitaire ; la recherche de nouvelles croyances, le symptôme. Le réalisateur américain n’hésite pas à écorner le suivisme à l’œuvre dans les mouvements progressistes, dont les extrémités militantes confinent souvent au ridicule, notamment quand une bourgeoise blanche engagée pour la cause Black Lives Matters récuse l’emploi du terme « antiraciste » pour ne pas être considérée elle-même comme un des déterminants de la suprématie blanche…
Devant de telles circonvolutions stériles d’esprits déboussolés, la démarche politique se résume à un like hésitant sur un post instagram invitant à rejoindre la lutte. Joe Cross incarnerait presque l’idée du bon sens avant qu’il ne soit lui-même rattrapé par la mécanique numérique. Alors que les évènements de Minneapolis et la mort de George Floyd embrasent l’Amérique, les répliques se font sentir, même dans le désert du Nouveau Mexique. Le shérif assiste malgré lui aux premières manifestations de Black Lives Matter. Il doit rétablir l’ordre face à quelques jeunes blancs paumés et versatiles, cramponnés à leur téléphone portable, nouvel avatar du « Je suis témoin » de la saga Mad Max de Miller. Il faut être là et c’est tout, comme une machine qui tournerait à vide et qui s’interdirait tout retour en arrière une fois la violence libérée.
Et c’est sans doute sur ce point qu’Eddington est le plus cynique. Le dispositif du film est annoncé d’entrée de jeu par le « projet » politique du shérif qui voudrait devenir maire. L’étymologie du mot « projet » prend tout son sens ici : jeter quelque chose vers l’avant, « un point s’est tout » serait-on tenté d’ajouter. Joe Cross cherche des slogans avant même de porter un programme, pimpe sa voiture à l’américaine et sillonne la ville, brandissant – en pleine émeute – le célèbre « selfie ring light », accessoire indispensable de tout influenceur moderne. Avec son autre main, toujours posée en évidence sur son holster à la hanche, il reste prêt à dégainer à tout instant. Le slogan creux « Ne jamais revenir en arrière », nouvelle itération du mouvement permanent si cher aux gesticulations politiques postmodernes de part et d’autre de l’Atlantique est ici adapté à l’exercice du western.
A l’image sans équivoque de l’affiche du film, les rivaux sont irrémédiablement entraînés vers leur chute… jusqu’au final détonant dans tous les sens du terme. Un épilogue qui met le feu à la poudrière et qui nous sort de ce maelstrom complotiste qui finissait par fatiguer, constituant une part substantielle de près de 2h30 de long-métrage tout de même. Dans ce nouveau Nouveau Monde qui se dessine, tout est redondant et c’est la loi du plus fort qui gouverne. A chaque problème, une solution qui se résumerait à augmenter le calibre de son arme à feu. Aster n’hésite pas à sortir la sulfateuse pour faire passer son message qu’on a bien intégré.
Lors du tournage débuté en mars 2024, Ari Aster (qui a lui-même grandi à Albuquerque) avait sans doute flairé le chaos qui vient : la nouvelle étoile du berger en vogue n’est rien d’autre que la violence grégaire. Cette dernière se propage et contamine ces communautés que fantasmait Aster dans Beau is Afraid avant le déluge de feu nocturne qu’on connaît. Cru, cynique et souvent drôle, Eddington s’éloigne de l’horreur pour mieux se rapprocher du réel, deux mots qui se font aujourd’hui volontiers concurrence. Derrière Eddington couve une tension constante, comme si ces gens ordinaires pouvaient d’un moment à l’autre basculer vers l’Amok, cet accès de rage notamment mis en lumière par Anselm Jappe et qui, par la seule recherche de puissance aveugle, conduit l’auteur au mass murder, sans autre forme de revendication que la destruction d’autrui pour se réparer soi-même.
Moins éclatant que la fresque The Sweat East présenté à la quinzaine 2023 et qui traite de thèmes connexes, la dernière prod d’A24 s’écarte du trip Midsommar comme du voyage initiatique de Beau is afraid, les deux facettes d’une même œuvre. Seul trait d’union : la paranoïa. Eddington pose la seule question qui vaille encore aujourd’hui : plongé dans un état de stupéfaction permanente, comment réussir à reprendre le contrôle d’un présent à toute allure ? On attendait la fumée blanche, nous aurons eu droit à la fumée noire d’un réalisateur hors norme qui ne manque jamais de surprendre son public.
Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.
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