Depuis Drive, le plus « consensuel » des films de Nicolas Winding Refn, le cinéaste danois peut se targuer d’avoir façonné une signature esthétique suffisamment tranchée pour que son cinéma divise radicalement la critique. Génie incompris pour les uns ou imposteur floqué du poids du postmodernisme pour les autres, Nicolas Winding Refn ne laisse jamais indifférent. Après les déjà clivants The Neon Demon (2016) et Only God Forgives (2013), nombre de ses détracteurs estimaient déjà que ces dernières productions avaient pris la tangente. Avec Her Private Hell, relégué hors compétition au festival de Cannes, le réalisateur s’est-il transformé en caricature de lui-même ?  

Quand l’opéra vire à la farce

Alors qu’une étrange brume engloutit une métropole futuriste et libère une présence mortelle insaisissable, une jeune femme troublée part à la recherche de son père. Au cours de cette quête, son destin croise celui d’un GI américain engagé dans un voyage désespéré pour arracher sa fille de l’Enfer, raconte le synopsis cannois. Aux origines de Her Private Hell, Nicolas Winding Refn prétend que l’idée lui est soudainement apparue après avoir frôlé la mort à la suite d’une insuffisance cardiaque. C’est de cet incident dramatique que Her Private Hell serait né, dit-il, sans qu’on ne sache vraiment s’il s’agit d’un argument marketing pompeux ou de la démarche sincère d’un artiste revenu des portes de l’enfer. Difficile d’évoquer le scénario du film tant l’écriture est entachée de médiocrité. Si les œuvres de Nicolas Winding Refn ont toujours été des expériences sensorielles indiscutables (quoiqu’aux motifs sujets à débats), son dernier métrage a tout d’une mauvaise farce au récit mal branlé.

Dans la droite lignée de l’imaginaire cauchemardesque de ses précédents films bien plus maîtrisés, Her Private Hell reprend le triptyque reposant sur des femmes fatales, une photographie baignée de lumières néon-violacées et des décharges soudaines de violence brute. Là où ses précédents métrages s’enracinaient tout de même dans un univers un tant soit peu intelligible, a minima dans l’incipit, Her Private Hell opte pour la carte de l’opéra pop décomplexé. Le hic, le fil conducteur semble avoir été coupé au sécateur dès les premières minutes du film. C’est comme si cette fable onanique multipliait les errances et les poncifs : discours d’une platitude affligeante et trop sages délires libidineux vomis à l’écran se succèdent entre deux bâillements, pour le pur plaisir d’un cinéaste qui semble se regarder lui et ses poupées de cire filmées sous tous les angles.

D’une beauté renversante inversement proportionnelle au vide des personnages, les protagonistes féminins sont tellement creux qu’on est incapable de savoir à qui se rattacher, l’émotion étant totalement absente. Reste quelques chorégraphies engageantes mais aussitôt ankylosées par une OST écrasante signée par le compositeur italien Pino Donaggio, pourtant célèbre pour ses collaborations avec Brian De Palma ou Dario Argento. Jamais Refn ne parvient à susciter ce sentiment bizarre qu’on reconnaissait par exemple dans les performances de chair et de métal du film de David Cronenberg, Les Crimes du futur, bien plus transgressif que Her Private Hell. Qu’on ne s’y méprenne, cette poésie lubrique du pauvre ne surprendra personne, pas même les amateurs d’érotisme. Il ne suffit pas d’enchaîner les symboles romantiques du sexe et de la mort noyés dans une brume mystérieuse pour ne serait-ce qu’effleurer l’éro-guro. Dans Conann entre autres, des cinéastes comme Bertrand Mandico avaient réussi à saisir son essence avec bien plus de cohérence que Refn.

Florilège de Daddy Issues

Pêle-mêle, des scènes confondantes de banalité se succèdent les unes aux autres. Sans queue ni tête, Her Private Hell donne l’impression d’un mauvais clip promotionnel pour parfum. Pur produit du postmodernisme, l’esthétique ne sert jamais rien d’autre qu’elle-même dans un exercice d’auto-masturbation permanent. Alors oui, Nicolas Winding Refn est toujours aussi doué pour multiplier les plans à la composition millimétrée mais dans quel but ? Cet opéra sous acides bon marché multiplie les clichés éculés. Des femmes lascives regardent la caméra, le regard vide (évidemment), chacune d’entre elles recouvertes d’un pot de peinture de maquillage. Ces muses enchaînent les cigarettes et les platitudes en déclinant toute la palette des daddy issues qu’on connaît.

L’une des protégées du père (énième cliché freudien) veut détrôner la belle-mère du même âge et, donc, vous l’aurez compris, coucher avec elle. D’un coup, Elle, l’une des filles d’un vieux paternel ténébreux, vaguement présenté comme un psychopathe forniquant avec ses progénitures à disposition, est précipitée dans un vaisseau spatial à la Star Trek. L’entrée dans l’hyper-espace du n’importe quoi se solde par une bataille au blaster, le tout en tutu moulant dans une forêt de cristaux intersidéraux tiré d’un mauvais clip de k-pop. Pourquoi, pourquoi pas ? Qu’importe après tout…

Conte libidineux à la truelle

Les récits se croisent sans jamais donner l’impression d’être reliés par un millimètre de fil conducteur. « Pourquoi l’art ne devrait avoir qu’une narration ? » se défendait Nicolas Winding Refn lors de la conférence de presse cannoise. On finit par bailler devant ce défilé Louis Vuitton où un cinéaste aux airs gâteux semble s’être malheureusement enfermé lui-même. Ce spectacle du néant nous exhibe autant de scènes consternantes et sans une once de mise à distance, allant de femmes objets sexes symboles soumises aux désirs sexuels de leur père à la belle-mère du même âge qui jappe littéralement comme un chien. Surgit alors de nulle part un soldat à la mâchoire saillante qui défonce des truands sans raison entre deux clopes allumées au traditionnel zippo de tout bon bobby… cerise sur gâteau : et si on mettait une culotte de mouille dans la bouche de la belle-mère qui se défendra ensuite avec une pelle à tarte ? Dubitatif, le spectateur baille et s’interroge entre deux soupirs amusés pour ne pas dire agacés : les actrices savent-elles véritablement quel sens donner à chacune de leurs répliques ? Tout est fait pour donner l’impression d’un film patchwork et bariolé de désirs contrariés pour cinquantenaires misos à la libido en berne.

« J’ai approché le film comme un opéra » prétend le cinéaste danois dont la première a fait un tollé remarqué sur la croisette et à raison. « Je suis l’homme biotique car avant de mourir, on m’avait fait un cadeau et dit que je pourrais recommencer. Combien de gens peuvent avoir une deuxième chance ? ». Dans un élan de mégalomanie aussi humble que soudain, il ajoute sans hésiter : « Le bon dieu m’a donné une deuxième chance ? Comment puis-je élargir l’horizon de mes enfants pour l’avenir ? » conclut-t-il, avant de fondre en larmes lors de la conférence cannoise. Les journalistes applaudissent comme s’ils ne savaient pas bien comment réagir après cette révélation d’un artiste béat qui se pensait pris d’un destin de démiurge. On a défendu âprement Megalopolis de Coppola l’année dernière, on appréciait plutôt les précédents films de Nicolas Winding Refn, on n’est pas moins habitué aux œuvres torturées. Pourtant on ne trouvera pas quels arguements trouver pour soutenir Her Private Hell. On est repartis pantois, animés du sentiment d’avoir assisté à un triste naufrage aussi vain qu’inutile, celui d’une nouvelle répétition masturbatoire dans le miroir du vide. Consternant. 

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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