Présenté en avant-première au cinéma Star Saint-Ex de Strasbourg, Put Your Soul on Your Hand and Walk retrace le quotidien de Fatima Hassouna, jeune photojournaliste prise au piège de la « prison de Gaza ». Fruit d’une rencontre entre deux femmes, ce documentaire brûlant repose sur un dispositif simplissime : deux smartphones, deux visages avec d’un côté, Sepideh Farsi, réalisatrice et dissidente iranienne ; de l’autre, Fatem, artiste gazaouie qui rêve de voir le monde et qui tente coûte que coûte de documenter le calvaire, les joies et les peines endurées par son peuple. La nuit suivant la sélection du film à l’ACID au festival de Cannes, Fatem est tuée sous les bombes israéliennes. La jeune femme s’ajoute aux innombrables victimes et résistants pacifiques  réduits au silence par le génocide en cours.

Supporter l’horreur du réel

Il nous tardait d’assister à la séance de Put Your soul que nous avions manquée à Cannes. D’un côté, le meurtre de Fatem avait conduit le festival à rendre hommage à la jeune gazaouie lors de la cérémonie d’ouverture ; de l’autre la conférence de presse du film avait dû être annulée au dernier moment. C’est la veille au soir que l’hôtel le Majestic avait annulé la réservation au prétexte que l’évènement était « incompatible avec [sa] clientèle » comme le relatait Mediapart dans ses colonnes. Un « deux poids, deux mesures » évocateur d’un des nombreux signes de la faillite de l’Occident et de l’hypocrisie ambiante quand il s’agit de dénoncer l’apartheid et les atteintes aux droits des colonisés, a fortiori lorsqu’il s’agit d’arabes.

A gauche, Sepideh Farsi lève le poing en soutien à son amie Fatem, tuée sous les bombes le lendemain de l'annonce de la sélection de Put Your Soul à Cannes. A droite, une des séquences du film où les deux femmes échangent, se soutiennent et rêvent d'un avenir désirable.

« Pourquoi le cinéma, vivier d’œuvres sociales, engagées, paraît se désintéresser de l’horreur du réel, de l’oppression subie par nos consœurs et confrères ? » s’interrogeaient les quelque 380 artistes signataires de la tribune contre « le silence du monde de la culture face au génocide ». « Dix de ses proches, dont sa sœur enceinte, ont été tué.es par cette même frappe israélienne » ajoutaient-ils dans ce texte tardif – néanmoins essentiel – rappelant l’évidence que d’autres préfèrent taire : Fatem a bien été assassinée car son témoignage dérangeait, d’autant plus après la sélection cannoise de Put Your Soul. Son travail de documentation devait disparaître, à l’instar de celui des centaines de journalistes, personnels de l’ONU, humanitaires, médecins, intellectuels et artistes éliminés à l’encontre de toutes les règles propres au droit de la guerre. « Ils nous l’ont enlevé » lâchait Sepideh Farsi, émue à l’issue d’une séance suffocante, qui s’est soldée par un tonnerre d’applaudissements.

Ceux qui nous lisent savent combien cette articulation entre cinéma et réel nous est chère, dans les documentaires comme les fictions. Nous l’évoquions à de multiples reprises, bien avant la célébration cannoise, rattrapée par des massacres à répétition. Comment sortir de la surenchère d’images toujours plus insoutenables, mais incapable d’infléchir d’un iota un discours politique complice des exactions commises par Tsahal ? Quel chemin le cinéma doit-il emprunter pour représenter l’horreur du réel et sortir de l’impasse mémorielle ? Quel rôle doit – ou plutôt devrait – jouer le septième Art, alors que le changement de paradigme des relations internationales manifeste de façon obscène sa volonté de s’affranchir du cadre du droit international en toute impunité ? Autant de questions ouvertes qui ont certainement imprégné le processus créatif de Put Your Soul dans un contexte dégradé, entre impuissance et répression féroce contre les mouvements de solidarité au peuple palestinien. En France comme ailleurs, leurs soutiens sont immédiatement taxés d’antisémitisme quand ils ne sont pas benoitement associés à des soutiens aveugles au Hamas.

Un moment contemporain de l’histoire

Deux ans avant Put Your Soul, le dernier film de Jonathan Glazer s’imposait comme une première grille de lecture utile ; la question de conjurer la logique du génocide traversait La Zone d’intérêt lors de sa projection à Cannes. Le réalisateur britannique se refusait alors à cantonner le mot génocide au seul Holocauste, aujourd’hui « détourné par l’occupation ». Des termes limpides qui lui valurent pourtant de vives critiques de ses pairs un an avant cette tribune. Il faut sortir de « la fétichisation et la spectacularisation du génocide » afin que « cette catastrophe ne soit pas un moment calcifié de l’histoire, qu’elle ne soit pas enfermée dans une bulle d’ambre ». Dans une interview accordée au journal Le Monde, le cinéaste ajoutait avec justesse : « Nous avons besoin qu’elle nous guide pour le temps présent » comme nous le relevions, nous aussi, dans notre critique cannoise qui reprenait le même type d’argumentaire (et d’objections ineptes) avant la clarification de Glazer. 

Objet de toutes les arguties sémantiques stériles, l’emploi délibéré du mot génocide a vocation à proscrire la survenance du crime, plutôt qu’à attendre qu’il ne soit intégralement consommé, ce que semble peu préoccuper les « immobiles ». Le langage conditionne aussi le réel. Put your soul présente un regard contemporain du génocide palestinien.

La Zone d'intérêt
Le mot catastrophe comporte une double dimension sémantique, à la fois d’un drame passé comme celui d’un événement immanquablement à venir. Le génocide n’est pas exclusif à l’Holocauste, interroge en creux Glazer dans La Zone d’intérêt.

Peut-on valablement supporter l’hypothèse selon laquelle l’inaction politique résulterait du manque d’images directes de Gaza ? La réponse est évidente tant il suffit d’ouvrir les réseaux sociaux pour voir ce que d’autres choisissent d’ignorer à cause (notamment) d’un atavisme néocolonial doublé d’une islamophobie quasiment institutionalisée en France (lire La Haine, six mois d’islamophobie en France sur Mediapart). Sur la question de la force des images, le docu-fiction 2073 (lire notre critique) proposait une voie qui ne nous avait pas semblé suffisamment convaincante à la Mostra de Venise mobilisant, à grand renfort de scènes choc contemporaines, le sentiment d’injustice du spectateur. Pourtant la logique du matraquage nous avait semblé vaine à une époque où ce n’est pas le déficit d’images qui fait défaut, mais sa surabondance. Une stratégie du choc qui pétrifie plus qu’elle ne mobilise nombre de citoyens désabusés.

Publiée dans les journaux du monde entier, la photographie de Kim Phuc, une fillette de 9 ans, courant nue et brûlée le 8 juin 1972 par une attaque au napalm, a été un tournant dans l’opinion publique mondiale. Entre 1 et 2 millions de civils sont morts durant la guerre du Vietnam, dont le caractère génocidaire est encore l’objet de nombreuses polémiques aujourd’hui.
En France, malgré l’abondance de vidéos et photos sans filtre sur les réseaux sociaux, le temps de parole et les images des Palestiniens tués depuis le 7 octobre fait office d’exception dans la presse nationale contrairement à d’autres pays voisins moins soumis au processus de deshumanisation des Palestiniens.

Preuve en est, la petite fille au Napalm suffit à façonner l’opinion publique contre la guerre du Vietnam ; a contrario des milliers de preuves vidéo ne parviennent pas à renverser le discours médiatique aujourd’hui. Une question d’autant plus urgente, que l’Art semble souvent dépassé par les évènements, rendant inopérante toute tentative de transformer les imaginaires vers des possibles moins barbares et manichéens. On voit se constituer un nouvel « Axe du mal », décalqué sur la propagande post 11 septembre 2001 et ses guerres préventives dont on connait les suites. L’histoire semble se répéter inlassablement. Pourtant, malgré cet échec partiel d’une partie de la production filmique, certains s’engagent sans concessions pour faire bouger les lignes. C’est le cas du film Yes de l’israélien Nadav Lapid qui dénonce les « larmes de l’occupant » de ses congénères happés par l’appétit vengeur comme de Put Your Soul de Sepideh Farsi, qui parvient à tracer une voie singulière en donnant la parole aux Palestiniens. Dénoncer d’un côté, tendre la main de l’autre.

Yes de Nadav Lapid détruit l’obscénité du narratif victimaire de la société israélienne, aujourd’hui majoritairement disloquée par des sentiments contraires : la haine, la peur et la vengeance. La fiction rejoint le réel avec des scènes de célébration du génocide adaptées dans le film. « Résigne-toi, la soumission, c’est le bonheur » lance l’un des personnages cyniques de ce brûlot politique.

Effacer l’autre

Effacer l’autre, telle est l’essence du génocide, qui transparaît hors-champ dans le film de Sepideh Farsi. « Ils veulent tout nous prendre, même notre monnaie » s’indigne Fatem alors qu’elle explique être obligée de payer en shekel le peu de choses qu’il reste encore à consommer dans cette prison à ciel ouvert devenue « mouroir », comme l’expliquait Sepideh Farsi lors de l’avant-première. « Mais ils n’auront jamais notre joie de vivre » ajoute Fatem, fière de son pays. Derrière les pixels, malgré la connexion chancelante, il reste toujours ce sourire radieux de Fatem, comme si sa joie était la dernière chose que pourrait lui ravir « l’armée occupante », terme que ne manque jamais de rappeler la jeune femme lucide. « L’armée occupante », expression proscrite par nombre de commentateurs, comme si tout avait commencé le 7 octobre 2023. Fatem, elle, n’a jamais quitté Gaza. Le blocus avait commencé dès 2007 ; Fatem n’aura connu que la « Nakba continuelle » pour reprendre les termes de l’historien israélien Ilan Pappé.

L'un des rares portraits de Fatem au milieu des ruines.

A Gaza, personne n’est épargné, comme le démontrait il y a quelques jours encore le bombardement israélien contre un café de bord de mer où artistes, journalistes et étudiants gazaouis avaient coutume d’y trouver refuge. Une « oasis intellectuelle » pulvérisée au milieu des ruines. Quel rôle peut donc encore jouer le cinéma face à la défaite du langage pour dénoncer les crimes contre l’humanité commis dans l’indifférence ? C’est certainement le point de départ de la réflexion qui a poussé Sepideh Farsi à rejoindre la porte de Rafah pour correspondre avec une inconnue. Il reste une voie qu’empreinte Put You Soul et qui fait du film un document pour l’histoire et un objet de solidarité entre les peuples comme l’était No Other Land, oscarisé un an plus tôt. Ce film documentaire porté par un collectif israélo-palestinien faisait lui-aussi le pari de la solidarité des peuples. Malgré les distinctions internationales du film, Hamdan Ballal, l’un des réalisateurs, avait été lynché par des colons israéliens et arrêté par l’armée malgré ses blessures ouvertes à la tête et au ventre. Put your soul s’inscrit dans cette droite ligne de la main tendue et aux conséquences semblables.

Le documentaire No Other Land est aussi porté par l’urgence de documenter l’horreur du réel. Réalisé par un collectif palestino-israélien, ce « film-témoin » donne matière à penser les zones d’ombres d’une guerre coloniale qui ne dit pas son nom, bien qu’elle n’avance plus masquée depuis des lustres. Un film précurseur : en six mois, l’ONU a répertorié plus de 700 attaques de colons israéliens contre des Palestiniens en Cisjordanie. Le 29 mai 2025, Israël a annoncé la création de 22 nouvelles colonies juives en Cisjordanie et la question de faire de même dans la bande de Gaza est régulièrement discutée au Knesset.

C’est donc en connaissance de cause qu’on entrait le pas lourd dans la salle du cinéma où était projeté l’avant-première, bien conscient que la séance serait d’autant plus aride qu’on en connaissait l’issue. On dit parfois qu’une œuvre résonne différemment selon le moment où on la voit et la remarque trouve tout son sens avec Put your soul. Qu’en sera-t-il dans quelques mois, le 24 septembre 2025, quand le film sortira en salle en France à quelques semaines des commémorations du 7 octobre ? Que diront les chiens de garde médiatiques et ventriloques de la propagande israélienne, lesquels défendent encore sans trembler la politique de « soutien inconditionnel » dont nul autre Etat n’avait bénéficié jusqu’ici avec un tel aplomb propre aux pays impérialistes.

Souffrir avec

Le documentaire de Sepideh Farsi tient à un dispositif d’une efficacité clinique. En se refusant à toute esthétisation de ses échanges, la cinéaste iranienne nous livre des bribes de vie sincères, sans montage autre que celui qu’elle vécut elle-même lors de ses 299 jours d’échanges au travers de ces petits écrans qui enferment autant qu’ils ouvrent des fenêtres sur le monde. Comme elle, nous sommes suspendus à une connexion internet précaire, brouillée par l’incessant bourdonnement des drones qui drainent les données personnelles des civils pour faciliter les frappes et calculer les pertes collatérales « acceptables » selon des calculs générés par l’IA. Au gré des appels, se tisse une relation d‘amitié et de sororité entre les deux femmes, chacune ayant connu des guerres différentes. La douleur fantôme de ceux qui ont perdu des proches et qui ont dû quitter leur pays traverse la voix de Sepideh Farsi, arrêtée à l’âge de 16 ans pour avoir caché un dissident politique et emprisonné pendant huit mois à Mashhad avant de s’exiler en France. La cinéaste ne regagnera jamais son pays.

Sirène
La Sirène de Sepideh Farsi raconte l’histoire d’Omid, un jeune iranien précipité dans l’horreur de la guerre qui oppose son pays à l’envahisseur irakien. En choisissant de traiter ce conflit meurtrier au travers du siège d’Abadan, la réalisatrice iranienne aborde un sujet très personnel. Le projet est en germe depuis 2009, année depuis laquelle la cinéaste est interdite de territoire dans son propre pays. Voir notre interview au festival d’Annecy 2023.

Put Your Soul est un film témoin du génocide en cours et de ce qu’il reste de notre humanité commune. Au milieu des séquences filmées, quelques rares clichés de sourires de rescapés défilent avant que ces images ne soient rattrapées par la guerre et les morts qui finissent par contaminer les vivants. Ici une main semble s’extraire des gravats comme un revenant de La nuit des morts-vivants. Les proches de Fatem disparaissent les uns après les autres. Pourtant, le sourire radieux de la jeune gazaouie reste, inflexible ou presque… On décèle parfois l’épuisement mental et les syndromes traumatiques qui rongent Fatem, alors que le massacre s’envenime de jour en jour et que la mort empeste partout. 

La famine, que certains médias voudraient faire passer pour une situation inédite, existait dès les premiers mois du conflit. En avril 2023, Fatem mangeait déjà de la nourriture pour chiens, d’autres se nourrissaient comme des bêtes avec de l’herbe de pâturage bien avant le « massacre de la farine ». Un paquet de chips devient un trophée pour la jeune femme qui participait à des distributions alimentaires dont elle se privait elle-même. Fatem n’aura vécu qu’un quart de siècle à peine. Put Your Soul offre un regard rétrospectif et donc une dimension historique du conflit. Aujourd’hui, les convois « humanitaires » sont désormais réalisées par l’armée sont devenues des « convois de la mort ».  Selon l’expression dystopique reprise par Jean-Pierre Filiu dans sa chronique, on assiste à une version grandeur nature de Hunger Games. Voir Put Your Soul aujourd’hui rend ce récit d’autant plus insoutenable que les images de massacres nous hantent et devraient poursuivre à jamais leurs auteurs impunis.

Un hors-champ évocateur

Au fur et à mesure des échanges entre Sepideh et Fatem, on intègre les crimes de guerre israéliens, les déplacements forcés, les bombardements indiscriminés et les « Kill zones » où les snipers éliminent quiconque entre dans des périmètres gigantesques. Les témoignages de Fatem permettent de poser des noms et des visages sur des morts, au mieux présentés comme des statistiques, quand ils ne sont pas assimilés à des cibles légitimes appartenant au Hamas d’après nombre de médias serviles. Le prisme de compréhension du conflit est également intéressant à analyser au travers de Fatem. Sepideh Farsi pose parfois des questions teintées des grilles de lectures occidentales sur le voile ou sur l’adhésion supposée des Palestiniens au Hamas. Sepideh demande ainsi ce que pense la population de Yahya Al-Sinwar, l’un des architectes du 7 octobre, mort au combat lors d’une opération de guérilla au plus proche de la ligne de front israélienne.

Né le 29/10/1962 dans le camp de réfugié de Khan Younès durant l’occupation égyptienne de Gaza et tué en combat à Rafah le 16/10/2024, Yahya Al-Sinwar était l’architecte du massacre du 7 octobre et la cible prioritaire à abattre pour Israël. Pour Fatem et ses proches, c’était avant tout un inconnu. La vie de celui qu’Israël surnommait le « bourreau de Gaza » reste marquée par de nombreuses zones d’ombres.

La réponse de Fatem est intéressante encore une fois par ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas. Pour elle, les Palestiniens n’ont jamais vu celui qui naquit dans le camp de réfugié de Khan Younès puis fut condamné à la perpétuité par la justice israélienne pour l’assassinat d’une douzaine de Palestiniens qu’il accusait de collaboration avec l’ennemi. Les populations n’ont pas véritablement d’adhésion à Sinwar parmi ses proches, au contraire, ils se méfieraient d’une personne qu’ils n’ont jamais ne serait-ce qu’aperçue, explique-t-elle. Pour autant, quand Sepideh tente de questionner Fatem sur ce que lui évoque le massacre du 7 octobre, la jeune femme semble éluder les exactions du Hamas, préférant rappeler la résistance de Palestiniens quasiment désarmés par rapport aux soldats d’une armée occupante surmilitarisée et qui se targue d’être « l’armée la plus morale du monde ». 

De sa propre perspective, on devine que la réalité est moins manichéenne qu’une représentation omnipotente du Hamas, lequel serait exclusivement dirigé par des cadres extérieurs ou des cellules armées planquées dans des tunnels et systématiquement étrangères au sort de leurs congénères. Entre les gangs, la guerre, la famine et la menace de l’annexion totale de la bande de Gaza, le contexte politique est particulièrement délétère et la réalité plus complexe pour les civils pris au piège d’une guerre qu’ils n’ont pas demandée. 

Des manifestants palestiniens se réunissent contre le Hamas à Beit Lahia, dans la bande de Gaza, le 26 mars 2025. Le Hamas est tout de même confronté à une opposition résiduelle difficile à comptabiliser. De l’autre côté, des gangs criminels comme celui de Yasser Abou Chabab proche de Daesh prospèrent par les pillages et grâce au soutien direct d’Israël selon l’ancien ministre de la Défense israélien Avigdor Lieberman. (@Anadolu - AFP)

Une réalité propre aux conséquences d’une guerre coloniale difficile à intégrer depuis l’Occident, biberonné au mythe des boucliers humains légitimant la destruction totale de l’enclave palestinienne, qu’importe le droit international. Les actions du Hamas sont largement décentralisées aujourd’hui, à l’image des opérations de guérilla dans toute guerre d’occupation. Israël a créé un monstre affaibli, certes, mais impossible à éradiquer par les armes selon de nombreux experts. Le Hamas hiberne et se nourrit des dizaines de milliers de morts à Gaza pour recruter en masse. C’est selon Tsahal la « doctrine de la pieuvre », l’Axe de résistance de milices inféodées à Téhéran dont il faudrait abattre la tête pour en venir à bout.

Ces remarques contextuelles mises à part, on devine entre les lèvres de Fatem qu’elle se soucie moins de libérer la population du Hamas que de libérer Gaza de l’occupation. Avec ou sans le Hamas, le nettoyage éthnique débuté en 1947 poursuivra son cours. L’utilisation abusive de la formulation « guerre Israël – Hamas », reprise par la quasi-intégralité des médias, laisserait supposer qu’Israël mène exclusivement une guerre contre une organisation criminelle fanatisée (et commandée par l’Iran) et non contre le peuple palestinien lui-même, alors que les deux s’enchevêtrent dans une spirale de haine de l’autre de laquelle il faudrait pourtant s’extraire.  

Vivre sans

Put your soul est un acte de résistance, autant qu’un vœu de solidarité entre les peuples. « Tu vas souffrir avec moi maintenant » lance Fatem, tout sourire au début du film comme s’il s’agissait d’une réplique de slasher. Et c’est bien la prouesse de ce documentaire : renouer avec le premier sens de l’empathie, « souffrir avec l’autre ». Parfois, on sent que la noirceur gagne Fatem, lorsque ses vers résonnent avec le chaos des bombes israéliennes et l’interminable tourbillon des drones. Fatem était aussi poète et la guerre s’immisce entre ses vers : « La mort est délicieuse mais on n’en connait pas encore le goût » scande-t-elle. Parfois des photos de Fatem ponctuent les échanges avec Sepideh dans un silence assourdissant. « À travers le son des projectiles qui habitent le hors-champ, les ruines et les décombres qui peuplent les photographies de Fatem, l’horreur de la guerre s’impose » explique avec justesse le collectif de l’ACID.

Fatem lors d’un des appels vidéo échangés avec Sepideh Farsi.

En dehors du cadre du smartphone, on entend un hélicoptère Apache ouvrir le feu. L’iranienne demande à la gazaouie sur quoi les Israéliens tirent. « Ah, ils nous tuent ! » lâche la seconde, stoïque, avec un haussement d’épaule caractéristique du nettoyage ethnique en cours et présenté comme une évidence confondante propre au « nous ». Souffrir avec Fatem au cours de 299 jours de correspondance et vivre aujourd’hui sans elle. Fatem n’est plus, mais son sourire restera. On peut tenter d’éliminer physiquement un peuple mais personne ne réussira jamais à effacer sa mémoire. Ses collègues de Gaza avaient l’habitude d’appeler Fatem « l’œil de Gaza ». « L’armée israélienne a définitivement fermé cet œil » conclut le média Chronique de Palestine, mais ses photos survivront.

« Elle essayait d’attraper des moments de bonheur comme s’il s’agissait de papillons », raconte l’un des proches de Fatem au média Chronique de Palestine. « Même lorsque le monde autour d’elle brûlait, Fatima se projetait dans la joie ». Elle devait se marier en juin. « Elle parlait avec joie de son souhait d’organiser la célébration du mariage dans un espace public ouvert, un terrain vert, où les familles et les enfants pourraient se joindre, une sorte de bonheur collectif qui défiait le siège »

Dans un article du Monde Diplomatique intitulé De Gaza à la Cisjordanie, un siècle d’oppression et de résistance, Olivier Pironet revenait sur cet « esprit de résistance que des décennies de guerre et d’occupation n’ont pas brisé ». L’auteur évoquait le nombre de civils victimes depuis 1947. Rédigé peu avant sa mort, le poème Si je dois mourir de Refaat Alareer rappelait combien les bombes n’éteindront jamais la résistance palestinienne. Fatima Hassouna est morte mais d’autres raconteront toujours son histoire. Et d’autres encore après elle… 

« Si je dois mourir / Tu dois vivre / pour raconter mon histoire / pour vendre mes affaires / pour acheter un morceau de tissu / et des bouts de ficelle / (…) Pour qu’un enfant quelque part à Gaza / regardant le paradis dans les yeux / (…) voie le cerf-volant / (…) et pense un instant qu’un ange est là. »

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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Alfred
Alfred
6 mois

Le GROS problème est que la cinéaste et l’ACID l’ont mise en danger. Ils s’en rendent d’ailleurs (un peu) compte : https://youtu.be/Tmsuc7yz3Xk?t=3926

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