« Trahison envers l’État », c’est en ces termes que le ministre israélien de la culture Miki Zohar a fustigé NAZA, le dernier film documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor. Certains politiques du cabinet de Netanyahou ont aussitôt appelé à déchoir les deux cinéastes de leur citoyenneté, sanction juridique que l’extrême droite brandit systématiquement contre ceux qui s’opposent au grand roman national. NAZA : derrière cet acronyme hébreux, l’expression « nezek agavi » (נזק אגבי) fait référence aux dommages collatéraux « acceptables » selon les objectifs de guerre israéliens. Des militaires ayant conduit les opérations menées de façon indifférenciée contre le Hamas et les civils s’y livrent sans fard. Le coréalisateur de No Other Land met en lumière la nature obscène du génocide le plus médiatisé de l’histoire avec la complicité et « le soutien inconditionnel » de l’Occident.

Die Nacht und Nebel

Récompensé à la Mostra de Venise par le prix spécial du jury, NAZA a suscité une ovation exceptionnelle du public. Un plébiscite critique qui a généré des répliques jusqu’en Israel, où une population largement endoctrinée et acquise au récit d’une guerre existentielle pour protéger un État Juif assiégé a accueilli froidement le film de leurs compatriotes et c’est peu dire. Qu’importe si NAZA a été vu par une poignée d’Israéliens, la trahison est officiellement consommée dans la pure tradition du spectacle. Impossible donc pour les criminels de guerre à la tête de l’État israélien de faire l’impasse sur ce documentaire à charge qui exhibe de la manière la plus crue la mécanique techno-industrielle du génocide. Par la seule force des mots et quelques dessins gribouillés couchés sur un carnet, des soldats témoignent dans la nuit telavivienne de leurs exactions.

Même l'écriture des soldats est floutée afin de préserver les sources et l'anonymat des témoins.

Hasard objectif par excellence, le dernier chapitre de Oui de Nadav Lapid s’intitulait « crépuscule » et la fiction trouve ici sa prolongation dans la réalité d’un documentaire nocturne, filmé en catimini. Dans la nuit noire, seuls quelques silhouettes s’agitent comme des feux follets derrière les vitres des gratte-ciels de Tel Haviv. Face à face, deux citoyens israéliens s’accordent le temps d’un dialogue pour construire un récit sur ce qui s’est produit à Gaza. Yuval Abraham confronte « l’armée la plus morale du monde » à ses forfaits. Impossible de reconnaître les témoins, leurs visages ayant été modifiés numériquement. C’est dans cette obscurité à la fois naturelle et technique qu’on est incapable de discerner l’ombre de la lumière. En dehors du souci de préserver l’anonymat des sources, le choix de ne pas définir ceux qui s’expriment dans l’ombre semble prendre à contrepieds le discours messianique de Netanyahou avec une certaine ironie.

« Oui » de Nadav Lapid détruit l’obscénité du narratif victimaire de la société israélienne, aujourd’hui majoritairement disloquée par des sentiments contraires : la haine, la peur et la vengeance. La fiction rejoint le réel avec des scènes de célébration du génocide adaptées dans le film. « Résigne-toi, la soumission, c’est le bonheur » lance l’un des personnages cyniques de ce brûlot politique.

Celui qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt émis par la CPI (et qui survole tranquillement l’espace aérien français lors de ses déplacements) a plusieurs fois opposé « le peuple de la lumière » au « peuple des ténèbres » selon la rhétorique de la guerre juste contre l’Axe du mal. Deux concepts, chevillés au corps du choc des civilisations, thèse fumeuse qui irrigue chaque nouvelle guerre depuis des décennies : l’éternelle guerre du bien contre le terrorisme. C’est qu’il faut faire la guerre pour conjurer la guerre, intime le politique aux populations dès leur plus jeune âge. Les deux cinéastes renvoient quant à eux le premier ministre israélien à son propre reflet lorsqu’ils exhument ces vieux discours qu’il prononçait en 1986 lors de la sortie de son pamphlet intitulé « Terrorisme comment l’Occident peut gagner ». Plus d’un demi-siècle plus tard, Netanyahou agite le même chiffon rouge misérable pour convaincre l’Occident que son pays serait la première digue à résister contre l’islamisme, avant que l’Europe ne soit elle-même submergée par le terrorisme, comme si toutes ces organisations n’étaient qu’une entité poursuivant le même objectif politique.

N’en déplaise aux chiens de gardes du système médiatico-politique qui condamnent ce qui les arrange quand ça les arrange, il faut se garder d’employer à la hâte le terme de terrorisme. Il s’agit d’une notion ampoulée juridiquement, articulée autour de l’atteinte à l’ordre public, concept à géométrie variable selon l’exécutif aux commandes. Son périmètre n’a cessé d’être étendu depuis le tournant du 11 septembre. En réalité, il apparaît que le terme terrorisme a largement été instrumentalisé selon les objectifs géopolitiques du moment. Les différentes branches du Hamas ou même celles du Hezbollah ne sont pas toutes qualifiées de terroristes par les institutions internationales et de nombreux pays, principalement du Sud, refusent de les qualifier comme telles.

Le terme revêt avant tout une dimension politique et le jeu des alliances participe largement de son usage pour ne pas froisser les Etats-Unis entre autres (et surtout ne pas subir leur courroux). C’est une coquille vide destinée à identifier ceux qu’on pourra priver de la jouissance des libertés publiques et des gardes fous érigés par tout État de Droit. Le sens conféré au mot terrorisme sert de caution aux crimes commis contre les civils considérés comme des dommages collatéraux acceptables. La mobilisation de l’émotion collective, néanmoins sincère, liée aux traumatismes des attentats permet de s’affranchir de toute rationalité. C’est aussi l’État d’exception qu’on réserve à ceux qualifiés de terroristes dans un monde où l’urgence est devenue le mode de gouvernance privilégié. C’est donc le monopole des puissants que de définir ce qui relève du terrorisme ou non.

« « Toute tentative de définition du terrorisme soulève invariablement des débats car elle pose la question de la violence légitime et du droit à la résistance d’une part, et de l’illégitimité de la violence étatique de l’autre. »

Pourquoi ce terme polémique ne serait pas une notion réversible ? Le cas échéant, on pourrait tout à fait l’appliquer à des « État voyous », si prompts à qualifier leurs ennemis de terroristes pour mieux les disqualifier. Or le Hamas n’a pas plus le monopole de la terreur que son voisin qui cherche à anéantir l’État failli dont il a la charge. Ce qu’oppose justement NAZA et ce qui dérange ses contempteurs, c’est le caractère systémique de la terreur organisée par Israel comme s’il s’agissait d’une fin en soi.

« El Sicario, Chambre 164 » prend place dans la chambre d'hôtel où un ancien membre des cartels mexicains raconte ses exactions.

On y retrouve d’ailleurs le même dispositif que celui employé dans le documentaire El Sicario, Chambre 164 (lui-même primé à la Mostra 2010), où un ancien tueur à gage des cartels mexicains livrait ses confessions, la tête masquée, à ceci près que ses confidences étaient frappées par le remord. Sur les toits de Tel Haviv, aucun des témoins ne semble à ce jour souffrir de la culpabilité, même embryonnaire, qui finit parfois par rattraper les bourreaux. Les personnes interrogées ne font pas de simagrées pour employer le terme « génocide » que certains politiques s’interdisent benoitement, même en France aujourd’hui. Seule l’image des chiens dévorant les cadavres laissés à la vue de tous semble hanter ceux qui ont façonné l’extermination méticuleuse de toute trace de vie palestinienne. Du moins c’est ce que l’on devine au ton de la voix fluette du soldat qui s’exprime.

Le quartier de Tal as Sultan, au nord de la ville de Rafah en août 2023 puis en février 2026

Les images satellites récemment actualisées de la bande de Gaza révèlent cette folie annihilatrice. Les destructions représenteraient dix à quinze fois la puissance de la bombe d’Hiroshima en termes de charge explosive brute, soit entre 125 000 et 200 000 tonnes d’explosifs largués sur un territoire réduit à 365 kilomètres carrés par les précédentes guerres cumulées. Quatre tonnes de bombes par civil tué. L’armée a dynamité au sol ou depuis les airs des quartiers entiers dans l’indifférence des pertes humaines, allant parfois jusqu’à éliminer 500 civils pour une « cible prioritaire » du Hamas, par ailleurs exécutée à domicile, loin du champ de bataille et des interdits des conventions de Genève.

Déconstruire le mythe d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre

Au-delà des arguties juridico-sémantiques qui n’ont eu pour seul objet que de garantir l’impunité des auteurs de ces crimes, la guerre génocidaire menée par Tsahal au prétexte commode des atrocités perpétrées par le Hamas, n’a qu’une vocation consistant à effacer l’autre. Effacer l’autre, physiquement et moralement, pierre par pierre et le plus vite possible avant que l’opinion publique – réprimée partout dans le monde – ne démasque la supercherie des chancelleries occidentales indignées, mais jamais responsables de rien. La comparaison « pierre par pierre » n’a rien d’une coquetterie stylistique. Cette première pierre de Tel Haviv apparaît dans l’une des archives en noir et blanc de NAZA où l’on nous raconte que la ville cosmopolite, aujourd’hui prisée des oiseaux de nuit de l’intelligentsia mondiale, serait « sortie du désert » comme par magie (celle de la colonisation rampante).

La fondation de Tel-Aviv photographiée par Avraham Soskin, 1909

Pour créer et fédérer une nation, il faut construire des mythes et en effacer d’autres. Le sionisme forge ses croyances depuis ses origines par autant d’inepties historiques, largement démontées par les nouveaux historiens israéliens comme Illan Pappé. Les Palestiniens seraient partis de leur plein gré (allons-bon). L’antisémitisme et l’holocauste sont dévoyés aujourd’hui comme hier pour construire un narratif victimaire justifiant toutes les exactions dont on trouve trace dans le discours survivaliste de l’extrême droite messianique. Celui-ci se traduit par le sempiternel « eux contre nous », comme si la violence de l’occupé était équipollente à celle de l’occupant, comme si le droit à la résistance armée et des procédés de guérilla rudimentaires étaient semblables un instant à la violence institutionnalisée d’un État colonisateur surarmé. Le nettoyage ethnique est consubstantiel à la naissance de l’État d’Israel :

« Tuer les dirigeants politiques palestiniens. Tuer les agitateurs palestiniens et leurs soutiens financiers. Tuer les Palestiniens qui ont agi contre des juifs. Tuer les officiers et fonctionnaires palestiniens hauts placés. S’en prendre aux transports palestiniens. S’en prendre aux moyens de subsistance palestiniens : puits, moulins, etc. Attaquer les villages palestiniens proches qui pourraient aider de futures agressions. Attaquer les lieux de réunion palestiniens, clubs, cafés, etc. »

Un État quasi omnipotent et installé sur les terres d’autrui depuis que l’Occident y a consenti en 1948 à la fin du mandat britannique, notamment pour se débarrasser de la question juive. En effet l’antisémitisme gangrénait la vieille Europe, marquée par une histoire de persécutions et de pogroms et aucun État ne savait quoi faire de ces populations. C’est qu’il n’y a « pas d’innocents à Gaza » comme le veut le refrain propagandiste martelé par Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich jusqu’aux aux chaînes françaises d’informations en continu où la haine a pignon sur rue. Cette règle d’or largement partagée par la population israélienne est la clé de voute du génocide, sans laquelle les crimes de guerres n’auraient pas pu trouver racine. Les soldats de NAZA ne manquent pas de rappeler l’adhésion de la société israélienne à ce narratif, reprenant mot à mot l’abécédaire du bon petit soldat qui lutte pour son pays. Là encore, il suffit de lire le journal de Ben Gourion pour s’assurer que les méthodes initiales n’ont pas foncièrement changé.

« Il faut maintenant avoir une réaction forte et brutale. Nous devons être précis sur le moment, l’endroit et ceux que nous frappons. Si nous accusons une famille, il faut la frapper sans merci, femmes et enfants compris. Autrement ce n’est pas une réponse efficace. Pendant l’opération, il n’y a pas besoin de distinguer coupables et non coupables. »

Dieu reconnaîtra les siens

Les Palestiniens n’ont pas droit à l’humanité : au mieux, ils sont considérés comme des « animaux humains », sans que cela n’indigne personne. Les mots créent des réalités. Le linguiste juif Victor Klemperer (1881-1960) l’a démontré dans son essai Lingua Tertii Imperii lorsqu’il décortiquait le vocabulaire mobilisé par les Nazis et les mots qu’ils excluaient méthodiquement des discours publics et donc des médias. Il y a une novlangue israélienne qui emprunte les mêmes dénominateurs communs que des régimes totalitaires. « Cet ensauvagement des mots parait être le revers d’une culture de la fonctionnalité devenue hégémonique » écrit Frédéric Joly dans La langue confisquée.

En 1947, le philologue allemand Victor Klemperer décryptait déjà les mécaniques de la langue totalitaire qui se répand partout aujourd'hui.

Aux yeux d’Israel, les Palestiniens apparaissent comme des biens meubles ordinaires qu’on pourrait déplacer ou détruire à l’envi, puisqu’on ne leur reconnaît aucune identité propre. Le protocole est rodé : il suffit de larguer des ordres d’évacuation irréalisables depuis le ciel pour s’affranchir de toutes responsabilités quant aux destructions à venir. Ceux qui restent auront choisi leur funeste sort. Dans ce charnier à ciel ouvert, la technologie y occupe une place centrale. La surveillance de masse mise en œuvre depuis les débuts du sionisme fait reposer sur chacun une épée de Damoclès. D’une simple pression sur un bouton, le soldat israélien peut décider qui a droit de vie ou de mort depuis son poste de commandement, loin du front.

Depuis le déploiement des premiers drones Predator dans l’Amérique post 11 septembre, la guerre prend des airs de jeu vidéo. Nos médias se félicitent même parfois de la gamification de la guerre, en Ukraine par exemple, sous prétexte qu’il s’agirait d’affaiblir « les orcs russes », ramenés là aussi à leur bestialité primitive. Même à des dizaines de milliers de kilomètres des centres de commandement texans, loin du champ de bataille afghan, on a pu observer des syndromes posttraumatiques équivalents à ceux dont ont souffert des soldats américains revenus du Vietnam. Pourtant, la tonalité des révélations des soldats de NAZA tranche par le rejet manifeste de toute émotion confinant au regret. S’agit-il d’un des effets trompeurs du dispositif mis en place par Yuval Abraham et Rachel Szor qui se sont saisi de ceux qui voulaient bien parler ? Ou ces monstres ordinaires sont à ce stade encore insensibles à la portée de leurs actes ? « Le seront-ils seulement un jour ? » s’interroge en creux le spectateur face à l’horreur racontée d’un point de vue quasi clinique. La fonction préside avant tout : accomplir la mission, rien d’autre.

NAZA ne nous apprendra rien de singulièrement nouveau, du moins pour ceux qui ont bien voulu accorder le crédit nécessaire aux milliers d’enquêtes réalisées depuis le 7 octobre, malgré le fait que les journalistes n’aient toujours pas accès à Gaza ou que nombre d’entre eux aient été assassinés pour accomplir leur travail. NAZA vient percuter de plein fouet la propagande israélienne par ces témoignages clé, ce qui fait du film un nouveau document pour l’histoire.

La technique comme finalité génocidaire

« Quiconque enfreint une règle meurt » se félicite un des soldats de Tsahal, le visage dissimulé dans la nuit, alors qu’il évoque les tristement célèbres massacres de la farine comme un jeu. « On ne dort pas et on s’amuse » reconnaît un autre. Le génocide prend alors une coloration ludique souvent tue. Une dimension festive qu’on retrouvait déjà dans les clichés de Josef Mengele, manifestement extatique lors de ses expérimentations chirurgicales à Auschwitz contre les Juifs et les Tsiganes, ces « races inférieures » selon l’idéologie nazi. Un tabou qu’on peine à entendre, d’autant plus quand il s’agit d’un pays allié au nôtre et dont la diaspora juive a elle-même subi l’innommable. « C’est incroyablement amusant » ajoute-t-il sans qu’on ne sache vraiment ce qui relève de la dissociation psychopathique, de la provocation primaire ou du sadisme éhonté. A la question du nombre de personnes éliminées par ce dispositif algorithmique, les soldats bottent en touche. « Des milliers, peut-être davantage, je ne sais pas » lâche l’un d’entre eux, confronté à son bilan.

De gauche à droite : Richard Baer (commandant d'Auschwitz), le Dr Mengele et Rudolf Hoess (l'ancien commandant du camp) - Auschwitz, Pologne, 1944

La négation de l’autre désamorce les comportements criminels. « Tondre le gazon », depuis des décennies, telle est l’expression consacrée par l’appareil militaire israélien incapable de triompher, donc réduit à des opérations destructrices au coût humain punitif pour l’ennemi. Objectif : contraindre les Palestiniens à obéir, sinon mourir. C’est la même fonction du pesticide appliquée à un peuple considéré comme nuisible pour ensuite y faire pousser le bon grain par l’implantation de colonies illégales.

La doctrine Dahiya prône un usage de la force disproportionné au cours de représailles contre des zones civiles. En novembre 2023, CNN survole avec un drône pour la première fois la bande de Gaza.

On a coutume de dire qu’à un moment donné les chiffres deviennent de simples statistiques. À l’école de Minab en Iran, à Gaza ou en Ukraine, la guerre des drones autonomes semble conduire à un nouveau consensus tacite visant à exonérer les hommes des actes commandés aux machines. NAZA constitue certainement le point d’acmé avant de basculer vers ce nouveau monde, où la loi du plus fort s’affranchira des droits humains par une délégation de pouvoirs consentie à un simple algorithme. Le capitalisme produit ici un nouvel indicateur de performance, militaire cette fois-ci, comme on évaluerait la dette souveraine d’un État ou le taux d’émission de gaz à effets de serre aux accords de Paris. Le benchmarking de la guerre se déconnecte de toute rationalité stratégique sans aucune considération propre à la dignité humaine. L’autre devient une simple variable d’ajustement qui viendrait remplir un tableur Excel et illustrer de prochains discours d’incitation à la haine. Une bonne guerre est une guerre quantifiable, avec des résultats à fournir à l’opinion publique comme lors d’une assemblée générale d’actionnaires biberonnées aux dividendes.

« NAZA » (2026) ne laisse aucune place au doute quant à l'intention génocidaire de l'armée israélienne.

Sur les toits de la ville blanche, Yuval Abraham interroge son compatriote : « Quel est votre rôle ? ». « Mon rôle est technique » répond-il sans hésitation, ni regret à l’instar des ingénieurs allemands qui optimisèrent les fours crématoires et chambre à gaz au seul motif de la productivité et parce qu’on leur avait confié cette tâche. L’aliénation conduit à toutes les cruautés contre soi et son semblable qu’on ne reconnaît plus comme tel. Lors d’une célèbre conférence tenue en 1953, le philosophe allemand Heidegger alertait déjà des dangers de la technique, non plus entendue comme moyen mais comme finalité :

« Cette volonté d’être le maître devient d’autant plus insistante que la technique menace davantage d’échapper au contrôle de l’homme. Mais supposons maintenant que la technique ne soit pas un simple moyen : quelles chances restent alors à la volonté de s’en rendre maître. »

Terroriste par destination

Qu’ils se soumettent à la colonisation ou non, en Cisjordanie ou à Gaza, le sort des Palestiniens appartient aux colons. C’est qu’il y a une présomption de terrorisme par défaut appliquée à un peuple tout entier. Peu importe qu’ils prennent les armes ou qu’ils renoncent à la lutte armée. Ses habitants sont une créance ordinaire, un titre de propriété au bon vouloir d’Israel. On détruit les pierres comme on détruit les hommes à qui on réfute toute équivalence. Drapé dans sa position de victime, comme si tout avait commencé le 7 octobre, Tsahal s’est affranchi de toutes les conventions internationales avec le blanc-seing des occidentaux. Les limites élémentaires du droit de la guerre ont toutes été explosées. La fenêtre d’Overton a été fracassée pendant que notre gouvernement bredouillait des platitudes ; l’intention génocidaire, elle, s’est diluée dans un algorithme opaque, comme si la machine dédouanait ceux qui l’ont créée. Un algorithme aussi subtil soit-il est pourtant toujours le fruit de choix humains pensés et réfléchis pour accomplir une fonction précise. Il n’y a pas de neutralité entre les lignes de code.

La Zone d'intérêt
Le mot catastrophe comporte une double dimension sémantique, à la fois d’un drame passé comme celui d’un événement immanquablement à venir. Le génocide n’est pas exclusif à l’Holocauste, interroge en creux Glazer dans « La Zone d’intérêt ».

« Les juifs sont derrière le mur » racontait Hedwig (Sandra Hüller) dans La Zone d’intérêt, ici la même logique s’applique envers les Palestiniens, qui ne sont qu’à une soixantaine de kilomètres de Tel Haviv qui sert de toile de fond à NAZA. Qu’importent qu’ils se baignent dans la même mer, qu’ils cultivent les mêmes rêves ; depuis l’effet de sidération du massacre du 7 octobre contre une nation qui se pensait intouchable, le traumatisme de la société civile a été un carburant inégalé pour emporter tout un pays dans la guerre et conduire sa propre autodestruction morale. La préférence nationale aura suffi à éteindre les derniers doutes des plus crédules quant à la nature du régime politique israélien et l’intention fasciste des promoteurs d’un apartheid entre les Juifs et les autres. Il n’y aura plus d’alternative.

On l’appelait « l’œil de Gaza ». « L’armée israélienne a définitivement fermé cet œil » concluait le média Chronique de Palestine. La jeune photojournaliste gazaouie du film Put your soul on your hand and walk a été assassiné par Tshal la nuit suivant la sélection du film à l’ACID au festival de Cannes. Il faut supprimer les témoins comme l’explique les soldats de NAZA.

Ce déni, cette résignation que dénonçait déjà Nadav Lapid dans son portrait au vitriol de la société israélienne, trouve son illustration dans le dispositif mis en place par Yuval Abraham et Rachel Szor. Deux réalités alternatives peuvent coexister de chaque côté du mur, l’histoire nous l’a toujours appris. Comme dans Put your soul on your hand and walk, l’horreur restera cantonnée hors champ. On peut boire une pina colada sur la plage de Gordon Beach et être dévoré par des chiens à quelques dizaines de kilomètres, se rendre à une conférence commémorative de la Shoah pendant que notre voisin meurt abattu d’une balle de sniper dans le dos lors d’une distribution alimentaire, border ses enfants le soir et tuer ceux des autres pendant leur sommeil. Plutôt que de montrer les images du génocide, les réalisateurs de NAZA préfèrent opposer le miroir de la vie nocturne grouillante de Tel Haviv.

Dans « La voix de Hind Rajab » (2025), Kaouther Ben Hania interroge les limites de la forme documentaire alors que l’horreur de l’enregistrement brut se suffisait à lui-même. Avec « NAZA », la parole passe du fantôme aux criminels de guerre.

Finir le job et enrayer la paix

Le spectateur est à son tour voyeur comme le photographe reporter de Fenêtre sur cour. On aperçoit ici et là des scènes de vie domestique, le bruit de Tel Haviv qui empêche de penser, des télévisions qui « bombardent nos cerveaux d’images » comme le fustigeait Nadav Lapid dans sa fiction. Cette vie domestique ordinaire, c’est précisément celle qu’Israel refuse à ses semblables. « Finir le job » et choisir la guerre perpétuelle comme seule horizon, effacer toute trace de l’existence de la Palestine : voilà l’impasse dans laquelle s’est précipitée tout un peuple. Le rapport de l’homme à la vérité se distend lorsque le monde cesse de satisfaire à ses besoins expliquait Hannah Arend dans son ouvrage Les origines du totalitarisme (1951). Ce qui rend possible le génocide, c’est aussi cette accélération de l’histoire dopée par des médias ventriloques d’un pouvoir centralisé.

« Le monde devient inhumain lorsqu’il est emporté dans un mouvement où ne subsiste aucune espèce de permanence. »

On a pu lire ici et là certains s’indigner de la comparaison faite par ces soldats avec le nazisme. Ces bonnes âmes pieuses n’ont toujours pas intégré les enseignements de La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer : considérer la logique du génocide autrement que comme un évènement calcifié dans le monolithe de l’Holocauste. Le terme génocide ne devrait jamais devenir un fétiche, sans quoi il nous empêche de comprendre les catastrophes du passé et de conjurer celles immanquablement à venir. « Je considère les nazis comme le mal incarné mais moi, je suis quoi ? » s’interroge l’un des soldats de NAZA avant d’ajouter, stoïque : « Maintenant je les comprends ». Silence. Ce n’est ni un écho d’une histoire qui bégaye, ni un mauvais rêve ; c’est la sinistre réalité qui dérange ceux qui sont persuadés d’appartenir au camp des lumières, à supposer qu’il ait jamais existé. Comprendre qu’il n’a jamais existé.

« NAZA » (2026) trouvera-t-il le public qu'il mérité ?

À l’issue de la projection, le vertige a envahi la salle de l’UGC, l’un des deux seuls cinémas de la ville de Strasbourg qui a assumé de projeter NAZA sur trois séances qui affichaient toutes complet. Le souffle coupé, quelques sanglots ont rompu le silence étouffant qui s’était imposé face à l’horreur clinique. On pourra regretter le fait que le film ait été réduit à une poignée de projections en France, car l’écho aurait certainement été tout autre sur plusieurs semaines d’exploitation. MK2 Films a en effet opté pour « un visa exceptionnel de 500 séances sur deux jours ». Ce visa gratuit, créé en 2022, limite certes le nombre de séances sur le territoire français et la période d’exploitation, mais il permet en contrepartie d’échapper à la chronologie des médias classique. Le film devrait donc être visible gratuitement sur les plateformes en lignes d’ici novembre. Puisse-t-il être visionné par le plus de monde possible pour donner à voir ce que certains voudraient effacer, avant même que la compréhension des évènements ait pu accéder à notre mémoire collective. Effacer ce qui n’existe pas encore, c’est l’obsession qui gouverne l’État génocidaire d’Israel. Ils échoueront comme ceux qui s’y sont essayé par le passé.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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