Godzilla Minus One était présent à peine deux jours en France pour une sortie éphémère qui a fait grand bruit. Quelques heureux privilégiés dont nous étions ont pu voir le retour du roi des monstres sur grand écran et en 4DX s’il vous plaît. Et malgré une fenêtre de tir aussi fugace, partout sur son passage le titre affiche un succès insolent au box-office. Comme une tournée de Godzilla aux quatre coins du globe. Réalisé par Takashi Yamazaki, Godzilla Minus one parvient-il à faire le grand écart entre la bête de l’ère Showa née dans les années 50 et les techniques d’animation numérique contemporaine ?

Tokutsatsu minus one

Alors que le Japon se remet à grande peine de la Seconde Guerre mondiale, l’archipel est aussitôt menacé par un nouveau péril émergé des profondeurs de Tokyo. Retour aux sources donc avec ce trentième long-métrage de Godzilla par les studios Tôho. Si l’on pouvait craindre l’abandon de la technique du Suitmation avec de vrais acteurs dans des costumes de monstres, Minus One réussit entièrement son pari tout en gardant la démarche et l’apparence des films de la période Showa. Finies les productions historiques propres aux productions tokusatsu organiques dont le but originel était de concurrencer les SFX de King Kong (1933) qui doit beaucoup au magicien du stopmotion, le dénommé Willis O’Brien.

À l'aube de la Seconde Guerre mondiale, « King Kong » révolutionne l'animation.

Ce dernier était déjà à l’origine de The Ghost of Slumber Moutain (1918) qui avait surpris son public par l’astucieuse technique de l’animation en volume. Le tokusatsu privilégie lui une animation dont l’objet est la fusion absolue de la réalité et de l’imaginaire tout en conservant ce paradoxe d’un humain limité par les lois de Newton. En effet, à la vivacité de mouvements rapides, le tokusatsu préfère des déplacements lents mais authentiques, puisque la contradiction vient de mouvements bien réels d’Hommes incarnant des créatures irréelles par opposition avec les figurines animées manuellement des films précités.

Godzilla version 2023 respecte l'héritage du tokusatsu tout en ridiculisant les productions hollywoodiennes grand spectacle.

De coutume, le travail est partagé entre deux cinéastes, le premier pour les prises de vue avec les comédiens et le second en charge des effets spéciaux explique Fabien Mauro. Pour Minus One, c’est Yamazaki qui a dû prendre endosser les deux rôles seul pour un budget qui avoisinerait les dix millions de dollars. Une bagatelle quand des studios hollywoodiens alignent des budgets dix fois plus conséquents, si ce n’est plus et pour des résultats souvent discutables qualitativement parlant.

Kenpachiro Satsuma était pour beaucoup l'Homme derrière Godzilla. Il vient de s'éteindre le 16 décembre 2023

Malgré le recours au numérique dont on aurait pu craindre qu’il prive le film de sa patine propre au genre, Godzilla Minus One cherche constamment à reproduire cette rigidité. Godzilla arbore ici une panse bien tendue, ses écailles dorsales deviennent saillantes de façon brutale et sa démarche rappelle celle d’un tyrannosaure handicapé par des bras atrophiés et trop proches du corps. Très populaire au Japon, le tokusatsu est devenu genre populaire à part entière. Il s’exporte de plus en plus à l’international comme en atteste le succès de la série Kamen Rider Black Sun plébiscité sur Amazon Prime par un public peu habitué aux tropes nippons.

Vieux dessin de Kenpachiro Satsuma dans son costume du Godzilla de 1989.

Les lendemains qui chantent attendront

Loin du grand spectacle permanent que les néophytes pourraient imaginer, Godzilla Minus One distille les apparitions du monstre avec sagesse plutôt que de dilapider le maigre budget qui lui était alloué et réduire d’autant la fascination propre à l’apparition du monstre. On retrouve ici une mécanique propre au premier Jurassic Park (et d’autres avant lui) qui savait largement tempérer les apparitions sauriennes et installer son univers par petites touches. La première apparition de Godzilla sur l’île d’Odo joue systématiquement avec des contre-plongées vertigineuses à chaque plan du roi des Kaijûs. Celui-ci met d’ailleurs un certain temps à se montrer pour mieux s’évanouir ensuite. Ici Yamazaki préfère prendre de la distance pour mieux mettre en lumière le cadre de l’action : celui d’un Japon ravagé par la guerre du Pacifique et ses conséquences qui coutèrent la vie à près de trois millions de japonais. Le prisme choisi est tel qu’on se demanderait presque si Godzilla n’est pas un prétexte pour dénoncer un nationalisme autrement plus féroce.

Les villes ont été rasées par des campagnes massives de bombardements aériens sans qu’aucune mention ne soit faite des bombes atomiques larguées le 6 août 1945 sur les villes de Nagasaki et Hiroshima par les Américains. Ce traumatisme vécu collectivement par une nation tout entière est un interdit catégorique. C’est le non-dit qui traverse tout le film, celui d’une catastrophe qui hantera des générations de japonais jusqu’aux répliques de la catastrophe de Fukushima. C’est aussi évidemment la figure même de Godzilla qui d’un puissant rayon laser peut en une fraction de secondes anéantir une ville. L’une des premières irruptions du monstre sur l’archipel est mémorable et constitue un moment de cinéma inoubliable. Incarnation d’une rage aveugle, la déflagration sidère le spectateur qui est projeté de son siège duquel il se cramponne comme il peut en 4DX, de quoi se déplacer une vertèbre et graver dans nos chairs cet épisode incroyable.

C’est pas ma guerre !

Au-delà d’une mise en scène percutante à chaque apparition de Godzilla, notamment lors de fantastiques scènes marines, Minus one va bien au-delà qu’un simple film de Kaijû confronté aux arsenaux de l’époque. Très vite le spectateur est désarçonné face à un discours qui fleure l’antimilitarisme sans pour autant renoncer au patriotisme. Comme d’autres réalisateurs avant lui, Yamazaki écorne l’Empire qui ne se souciait guère de la vie humaine qu’il s’agisse des tanks au blindage superficiels ou des avions de chasse sans sièges éjectables.

La majeure partie du film se consacre donc naturellement sur le personnage de Koichi Shikishima, kamikaze déserteur après avoir simulé une panne de moteur lors des derniers jours de la guerre. Koichi est rongé par la guerre qui ne le quittera jamais, à l’image de Rambo de retour du Vietnam. Mais ce ne sont pas les atrocités qu’il aurait pu commettre qui le rongent ou celles qu’il aurait subies, c’est le regard d’une société entièrement dévouée à l’Empereur et dont la propagande imposait le sacrifice pour la nation. Koichi est régulièrement pris de paniques nocturnes et Godzilla représente autant le traumatisme nucléaire que les peurs enfouies du héros qui ne distingue plus que de façon trouble la frontière entre la vie et la mort, le destin et la volonté. La relation qui se dessine avec une rescapée (mère malgré elle), est touchante et offre un autre degré de lecture. Seule la fin est plus discutable pour avoir cédé au symbole et à la facilité de l’explication de texte.

Minus one est presque l’anti Top Gun. Sur ce point, le rôle de l’aviateur de Minus One rappelle le Retour de Godzilla (1955) de Motoyoshi Oda mais pas seulement. Les scènes de combats aériens étaient déjà présentes dans l’épisode Tokyo Ice Age de la série Ultra Q de Tokyo Hyogaki (1966) comme le relevait déjà Guillaume Lopez (voir extrait ci-dessous). Loin de la confiance affichée de Maverick et sa confiance aveugle en l’appareil militaire, Koichi est l’incarnation du doute, celui d’un Homme dont la seule faute aurait été d’avoir voulu rêver comme il le confie lui-même. Comme souvent dans les œuvres japonaises, le héros est souvent voisin du martyr.

Les sacrifices auxquels a renoncé Koichi ont des conséquences irrémédiables qui hantent sa victime, condamnée à revivre éternellement ses moments de faiblesses. C’est aussi le sens à donner à la tragédie annoncée d’un pilote kamikaze honni par ceux qui ont tout perdu ou n’ont plus rien à perdre. Pour toutes ces raisons, Godzilla Minus One est bien plus qu’un blockbuster, c’est une prouesse, véritable tour de force avec de telles contraintes de production, un coup de maître qui doit énormément à la passion de son réalisateur. Malgré ce maigre budget (néanmoins supérieur aux précédents films japonais de Godzilla), Yamazaki ne renonce jamais à la force de son récit et renouvelle à sa manière la diégèse autour du le roi des monstres.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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Ummagumma
2 mois

Super article! Concrètement, que changeait le format 4DX?

Nindo64
2 mois

Très bonne critique ! Pour moi ce film Godzilla est l’un des tous meilleurs de la franchise. Ça va être difficile de faire plus impactant surtout du côté d’Hollywood qui doit en tirer des enseignements. Et vu ce que risque de donner le prochain Godzilla x Kong..

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