Qu’est-ce que le cinéma ? Une vaste question qui n’a pas vraiment de réponse et que l’on ne théorisera pas ici. Nous avons toutes et tous une vision de ce qu’est le cinéma. Chacun d’entre nous a son propre avis sur la manière dont les films devraient être conçus et visionnés. C’est pourquoi une partie du public ne voit pas de cinéma, ni de cinéaste en la personne d’Harmony Korine. Il faut dire qu’à de rares exceptions près, le monsieur prend un malin plaisir à rejeter les conventions établies et à défier les attentes. A l’heure où la créativité du cinéma américain peine à s’exprimer en dehors d’un formatage discutable, (re)découvrir une filmographie comme celle de Korine, c’est s’ouvrir à la folie qui nous habite autant qu’à l’expérimentation cinématographique. Alors, parlons-en, de ce curieux cinéma !
Avant de marquer les esprits comme réalisateur, Harmony Korine a débuté comme scénariste aux côtés du controversé Larry Clark. En 1995, il signe le scénario de Kids, film culte qui aborde les ravages du sida et déplore une jeunesse en quête de sens, sur fond de drogues et de skates. Une œuvre qui lancera d’ailleurs les carrières des talentueuses Rosario Dawson et Chloë Sevigny. Cette dernière sera régulièrement présente dans les futurs projets de Korine qui était son petit ami à l’époque.
Suite à cette expérience, Harmony Korine réitérera sa collaboration avec Larry Clarke en 2002, pour Ken Park. Un film qui met en scène des partouzes, de l’onanisme sadomaso, entre autres déviances. Avant Ken Park, qui scellera la fin de la collaboration entre les deux cinéastes, Korine scénarise et réalise ses deux premiers films. Le premier, Gummo, a fait sensation lors de sa tournée des festivals avant sa sortie en 1997. C’est le film fondateur de la carrière et du style à venir d’Harmony Korine. Deux ans plus tard, il s’empare du sujet de la schizophrénie qu’il met en scène dans Julien Donkey-Boy, avec en tête d’affiche l’acteur Ewen Bremner.
A l’instar du travail de Larry Clarke, d’Alan Parker ou de celui de John Cassavetes, dont Korine revendique l’influence, les tournages s’inscrivent dans le réel et l’immédiateté. Un côté amateur auquel se greffe des acteurs le plus souvent amateurs eux aussi. Les plans-séquences et les improvisations, autant du cinéaste que du casting, sont légion. La caméra est au plus proche du réel, de la folie et de la crasse, allant jusqu’à convoquer une approche quasi documentaire, pour une partie de ses œuvres en tout cas.
Pourtant, malgré la misère et le chaos qui peuvent rebuter les âmes sensibles, des moments de vérité sont capturés par la caméra. Des moments durant lesquels le spectateur peut s’y reconnaître. Parce que voir un film d’Harmony Korine c’est rationaliser sa propre folie, c’est cultiver son empathie aussi. C’est se reconnecter au monde, en dépit de sa complexité et de notre potentielle incapacité à l’appréhender. Les personnages croisés sont susceptibles de devenir des sortes de doubles, des versions déviantes de notre psyché.
Que l’on parle de Kids, of Ken Park ou de sa première réalisation, Gummo, la beauté est systématiquement présente. Elle se manifeste au travers d’un plan à vocation esthétique ou via des relations humaines sincères. La force du cinéaste, c’est de ne jamais donner l’impression de juger, ni de se moquer de ces marginaux. On imagine sans crainte leur détresse face à une société qui ne peut que les rejeter. Folie et empathie vont de pair avec l’œuvre d’Harmony Korine. Cela transparaît dans les sujets traités, via les personnages incarnés, ainsi que dans la démarche créative du cinéaste. Et dans ces mondes fictifs où la folie domine, le fou devient l’être rationnel et « normal », tandis que la misère fascine.
Quand sort Mister Lonely en 2007, on y découvre le parcours d’un artiste misérable, un imitateur qui survie en tant que sosie de Michael Jackson. Ce sont les rencontres avec d’autres sosies qui vont le sauver, lui ouvrant les portes d’un monde dans lequel s’épanouir. Il s’agit sans doute du film le moins déviant de la filmographie du cinéaste. Un long-métrage qui s’écarte de ce côté amateur et fauché, de cette porosité entre fiction et documentaire (quoique l’ancrage dans la réalité d’un quotidien demeure malgré tout), pour toucher à quelque chose de plus « cinématographique ». Au sens où l’œuvre s’inscrit davantage dans les normes du bon goût définies en occident, si l’on peut dire. Harmony Korine dévoile une autre facette de lui.
Et puis, un virage drastique s’opère avec l’improbable Trash Humpers. Que dire, si ce n’est que nous suivons des individus grimés en personnes âgés commettant toutes sortes de dérives, y compris s’adonner au sexe avec des poubelles ! Oui, nous en sommes là en 2009 dans la carrière du cinéaste. On ne comprend pas trop ce qu’on l’on regarde, mais cela ressemble à s’y méprendre à une tentative d’auto-sabotage. Après tout, Harmony Korine jouissait déjà d’une aura singulière. En témoignent ses apparitions fugaces dans les médias où on le découvrait négligé, les cheveux gras, et doté de la vivacité d’esprit d’un homme qui sortait tout juste du lit.
Des images amusantes qui traduisent aussi l’état d’esprit d’Harmony Korine qui ne cesse, aujourd’hui encore, d’évoluer en marge du cinéma mainstream et des obligations que cela induit. Il n’a jamais ambitionné de devenir un grand cinéaste à succès. Pourtant, en 2012, son œuvre prend une nouvelle dimension. Succès surprise au box-office, Spring Breakers a secoué les salles de cinéma et les critiques qui ne savaient plus sur quel pied danser, ni sur quel corps loucher. Si le projet rejette le côté amateur et qu’il perd de son côté réaliste (pas totalement cela dit), la présence derrière la caméra se devine. Plus grand public, certes, le film n’en demeure pas moins en dehors des clous de la bien-pensance prenant à contre-pieds toutes les attentes.
Tout est dans le titre. Nous sommes en immersion réelle lors d’un spring break avec ce que cela implique de drogues (et de fesses). Et la beauté, toujours, y trouve une place. Elle se dévoile au détour d’un plan ou d’une séquence. Elle passe autant par les corps que par les plans sur un décor, un environnement, à l’image de la prestation exécutée au piano par James Franco. Le réalisateur joue de la dichotomie entre l’innocence de la séquence et l’imagerie violente omniprésente dans le film. Ce qui reste la plus grande réussite commerciale dans la carrière du cinéaste va pourtant l’éloigner des salles et festivals. Sept années discrètes durant lesquelles divers projets ne se concrétisent pas.
Le retour attendu de Korine passe par un casting populaire et assez éloigné d’un quelconque amateurisme. Matthew McConaughey, Isla Fisher, Snoop Dogg, Zach Effron et Jonah Hill sont réunis pour donner vie à The Beach Bum (2019). Loin de tomber dans la surenchère des codes et clichés éculés du stoner movie, le long-métrage apparaît plutôt comme un aboutissement. Korine harmonise le chaos qu’il affectionne, convoquant la sagesse et la finesse de Mister Lonely, l’excentricité et le pathétique de Spring Breakers, ainsi que la poésie qui traverse Gummo.
Imaginé après le tournage de Spring Breakers, lors d’un séjour que l’on devine festif aux abords de la Floride, The Beach Bum se réapproprie le personnage qu’interprétait James Franco. La version Matthew McConaughey est moins violente et plus déconnectée du réel. Un artiste dévasté par sa propre folie et ses propres excès, mais dont la sincérité touche et séduit. Et comme à chaque fois dans le cinéma d’Harmony Korine, tant sur le fond que sur la forme, la beauté émerge par endroits. The Beach Bum c’est l’amour d’un homme pour une femme, l’amour d’un homme pour son art. C’est le récit de l’amour d’un homme pour l’auto-destruction, l’amour d’un homme pour une liberté totale.
La maturité atteinte présageait un avenir radieux, avec des œuvres plus accessibles pour la majorité du public. Cependant, fidèle à lui-même, le cinéaste préfère déjouer les attentes. En 2023, il célèbre son retour avec un projet expérimental tourné entièrement en caméra infrarouge. Un trip visuel et onirique fascinant que Korine ne considère pas comme un véritable film de cinéma. Qu’il s’agisse de l’ambiance globale, de la mise en scène ou des thématiques abordées, l’influence de Spring Breakers est notable, et le style Harmony Korine reconnaissable.
Depuis ses débuts derrière la caméra, Harmony Korine joue avec les codes et les normes du cinéma occidental, qu’ils soient esthétiques et/ou narratifs. Ce sont les sensations, les émotions pures, pour ne pas dire primaires, qui sont recherchées. Elles prennent vie grâce au réel qui influe sur la fiction et vice-versa. C’est grâce aux images et aux sons, à l’alliance des canaux sensoriels que le cinéma stimule et dont le cinéaste tire à profit. Depuis 2023, il possède sa propre société de production spécialisée dans la création technologique, (pas seulement le septième art donc), avec laquelle ses équipes et lui expérimentent sans contrainte.
Baptisée EDGLRD, la société a servi pour la conception d’un jeu vidéo en vue FPS, Tamashika, dont la direction artistique renvoie à celle d’Aggro Dr1ft, produit sous la même enseigne. Dans le film, le fond et la forme se rejoignent. L’esthétique stylisée semble surtout présente pour stimuler notre plaisir scopique et notre soif d’images. La narration est cryptique et s’affirme par la symbolique des formes et des couleurs. Mais aussi par le biais de la musique, des émotions qu’elle procure et de ce que ces émotions racontent de nous. Dans le monde d’Aggro Dr1ft les démons deviennent visibles. Les travers de l’humanité, à fortiori celle des hommes, s’y matérialise sous une forme spectrale alors que nous suivons un tueur en charge d’éliminer un être démoniaque.
En revanche dans Baby Invasion (2024), dernier projet en date, les démons ont pris possession des corps. L’enfer s’est abattu sur terre et la violence est devenue un loisir que l’on partage sur les réseaux. L’infrarouge laisse place aux expérimentations technologiques diverses. Les plus grossiers effets numériques côtoient l’usage d’I.A, la réalité virtuelle et l’esthétique vidéoludique. L’écran sature en permanence à cause d’aberrations visuelles, le montage est agressif et volontairement chaotique. La violence est gratuite et ludique, ce que traduit les masques de bébés joufflus qui accompagnent ces criminels.
On a l’horrible impression de voir des enfants piégés dans des corps d’adultes qui, guidés par leurs pulsions, agissent en toute impunité. L’amateurisme apparent dans la mise en scène, voulu par le cinéaste, et les efforts déployés pour travestir les images participent au malaise provoqué. Une part de notre conscience veut croire à ces images, à ce film qui fait tout pour ne pas l’être. Baby Invasion est un obscur symbole de notre époque actuelle. Une époque qui nourrit sa propre folie sur les réseaux asociaux et maintenant l’I.A générative. Une époque où l’empathie et l’intimité ne doivent plus exister, parce que seul l’égo et le regard des autres devraient compter.
Parfois le doute nous envahit. Il nous envahit jusqu’à finir par s’installer pour de bon. Il prend racine dans le sport, dans la vie et les relations, dans le travail aussi. Quand le doute s’immisce, on se tourne vers des œuvres qui nous rassurent et nous inspirent. On se plonge dans la filmographie de cinéastes qui n’ont que faire des considérations extérieures aux leurs. Harmony Korine se range dans cette catégorie de cinéastes atypiques et toujours fidèles à eux-mêmes. S’il jouit d’une certaine renommée, encore faut-il que lui-même se considère comme un véritable cinéaste. Une considération qui ne semble pas l’intéresser outre mesure. Parfois belle, souvent pathétique, son œuvre dépeint les travers de l’humanité et donne une voix aux marginaux : tribulation d’un schizophrène, quotidien de sans-abris fornicateur de poubelles, etc..
Harmony Korine puise à la fois dans le quotidien de marginaux, et dans les recoins les plus tordus de son esprit. Et donc, dans celui d’une partie de l’humanité. N’est-il pas rassurant de se savoir accompagné par d’autres esprits au moins aussi sensibles et/ou détraqués que le nôtre ? Parce que nous ne sommes pas seuls. Nos goûts, nos peurs et nos pires pensées sont partagés par d’autres. Le cinéma se déconstruit au contact de la caméra d’Harmony Korine, tandis que ce dernier sublime le vice et la misère à travers son objectif. Il trace sa route en marge et préserve ce regard sincère et compatissant envers ces laissés-pour-compte, aussi immoraux soient-ils, que le commun des mortels préfère généralement ignorer, voire mépriser.
Scribe ninja escaped from the island of Shang Tsung and now living under perfusion of films, it is possible to see me on Falkor's back as I travel through imaginary worlds in search of a catharsis or inspiration. I am told that I am constantly guided by the martial values inherited from my youth in Jiang Hu.
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