Multivers, voilà un terme qui apparaît de plus en plus au quotidien. Les enfants comme les adultes savent plus ou moins de quoi il s’agit aujourd’hui, ce que l’on doit en partie à l’explosion des super-héros sur le grand écran qui, au fil de leur monopole, ont logiquement fini par tirer davantage d’inspiration des comics jusqu’à embrasser pleinement la notion d’univers parallèles, dits, multivers, très présents. Qu’il s’agisse du MCU, du DCU, ou plus récemment du Spiderverse, nous en avons tous entendu parler de près ou de loin. Moins connu en 2024 qu’il y a dix ou vingt ans, le cinéaste et scénariste de comics, Kevin Smith, n’en demeure pas moins un atypique personnage, au style reconnaissable et suivi par une fidèle communauté de fans. Petit homme du New Jersey à la virulente répartie, papa d’une fille portant le doux prénom d’Harley Quinn, c’est aussi le créateur d’un univers fictionnel dans lequel vont se croiser divers acteurs et actrices, jouant leur propre rôle ou interprétant un personnage fictif, tous évoluant au sein d’un drôle d’univers. Ce dernier n’est pas si loin d’être un multivers à proprement parler, et qui porte l’appellation farfelue de « View Askewniverse ».
La notion de multivers est loin d’être nouvelle et d’apparaître seulement chez les personnages costumés, en témoigne la série animée Rick and Morty ou encore l’oscarisé Everything Everywhere All At Once des Daniels avec Michelle Yeoh dans le rôle titre. En 2010, Jaco Van Dormael explorait la question des univers parallèles dans son film Mr. Nobody, quand la série animée Les Tortues Ninja (2012) se servait, elle, de l’idée d’un univers parallèle afin de légitimer les libertés créatives entreprises. En outre, cela permit à la série de justifier la rencontre entre deux générations de tortues bien distinctes – ce fut également exploré dans le téléfilm d’animation Turtles Forever, l’existence d’une itération ne rendant pas ses prédécesseurs caducs pour autant.
Cependant, le View Askewniverse, qui va nous intéresser, n’est pas un multivers comme défini par les œuvres susmentionnées. En effet, Kevin Smith se rapproche plus de ce que l’on peut retrouver, plus subtilement, dans la filmographie de Quentin Tarantino. Ce dernier n’hésite pas à tisser des liens par la réutilisation d’un nom de famille, mais aussi via l’omniprésence de marques fictives, la plus célèbre étant celle des cigarettes Red Apple que l’on verra de Pulp Fiction à Once Upon a Time in Hollywood. Dans la filmographie du cinéaste originaire du New Jersey, les films canoniques vont systématiquement dialoguer entre eux grâce à des personnages et des lieux récurrents qui, par la suite, deviendront logiquement iconiques pour tout spectateur, spectatrice assidu. Le plus souvent présente dans les longs-métrages du cinéaste, la métatextualité va elle aussi consolider davantage ces connexions, et donc, l’existence du View Askewniverse.
Avant d’explorer davantage le sujet du jour, voici une liste exhaustive, et chronologique, des films canoniques se réclamant du View Askewniverse :
**Zack et Miri font un porno n’était pas canon jusqu’à la sortie du reboot de Jay et Silent Bob où apparaît le personnage de Brandon St. Randy interprété par Justin Long.
Retournons maintenant aux sources, trente années plus tôt, quand internet et les réseaux sociaux n’avaient pas encore totalement transformé nos quotidiens, nos manières de vivre, ni remodeler notre conception du monde réel qui nous entoure. Comme pour la science-fiction, nous sommes aujourd’hui en droit de se demander si la réalité n’a finalement pas dépassé la fiction sur bien des points. Quant à savoir qui du réel ou de la fiction cinématographique a influencé l’autre en premier, on vous laissera juger… Nous vous laissons a vos feuilles ou cahiers, car malgré sa forte métatextualité et les va-et-vient incessants entre réalité et fiction, l’œuvre de Smith, Kevin le cinéaste et auteur de comics, pas le célèbre agent multiforme, n’apportera pas plus de réponses.
Au commencement, le New Jersey en 1994, dans une épicerie appelée le Quick Stop. Le jeune Kevin Smith, passionné de comics, y réalisa un film alors qu’il n’était encore qu’un simple employé du magasin, profitant des heures de nuit pour tourner. Une brochette de connaissances et d’amis improvisés acteur et vingt mille dollars obtenus grâce à la revente de comics suffiront à réaliser ce qui deviendra le culte Clerks. Un premier film dans lequel transparaît déjà tout le style du monsieur, en plus d’amorcer sans prévenir la naissance du View Askewniverse. Même si ce sont bien les films suivant qui illustreront comme il se doit cet univers fictif.
Avec des recettes avoisinant les deux millions de dollars, Smith s’attire les faveurs et le soutien de Miramax. Rapidement, le cinéaste écrit et réalise Les Glandeurs (Mallrats en version originale) pour une sortie actée dès 1995, malheureusement le succès ne sera pas au rendez-vous ; pas même une distribution française ne sera envisagée. Cependant, un certain public répondra présent lors de la ressortie du film au format vidéo – ce qui est loin d’être un cas isolé – et une communauté de fans va se former et suivre assidûment la carrière du cinéaste. Redonnant ainsi un écho à son œuvre, certes restreinte en distance parcourue, mais résonnant suffisamment pour que le cinéaste envisage des suites des années plus tard, surtout pour renvoyer la balle aux fans, pourrait-on dire.
Parce qu’une chose fonctionne très bien dans le cinéma du bonhomme et, par extension, dans le View Askewniverse, c’est la sincérité, l’humanité qui se dégage de la galerie de personnages. Toutes ces connexions, ces dialogues d’un film à l’autre, ou avec les spectateurs et la réalité via un quatrième mur constamment brisé, contribuent à nous immerger. Le monde dépeint en devient plus vrai que nature. Chaque visage croisé finit par devenir une connaissance, un ami, que l’on a plaisir à revoir au fil des années qui passent, d’une œuvre à l’autre, peu importe si ce n’est que pour un moment fugace. Il n’est pas rare d’avoir l’impression de n’être que face à des moments de vies banaux pris sur le vif, quand les péripéties les plus folles sentent clairement la rubrique fait divers.
Les emblématiques fumeurs d’herbes aussi vulgaires qu’attachants, Jay et Silent Bob, en sont le plus bel exemple, Smith incarnant d’ailleurs le mutique barbu à casquette, tandis que Jay, sublimé par la performance de Jason Mewes, comble le silence de son acolyte en parlant pour deux. Ce dernier est d’ailleurs le plus souvent en total improvisaton. C’est un véritable running gag apparaissant dans quasi tous les films du View Askewniverse, mais aussi là où nous ne les attendons pas. En témoigne leur brève présence dans Scream 3, dans des jeux vidéos à leur effigie, dans la série d’animation Clerks The Animated Series, ou encore dans le clip musical « Highlife » du rappeur Logic, rendant ouvertement hommage à Clerks, tout en contribuant à la porosité permanente entre réalité et fiction de ce drôle d’univers.
Plus surprenant, Jay et Silent Bob apparaissent dans la saison 4 de la série Degrassi : La Nouvelle Génération, comme dans la saison 4 de The Flash, exclusivement dans l’épisode 17 réalisé par Kevin Smith lui-même. Rien d’exhaustif dans ces exemples, mais un échantillon intéressant pour constater la popularité des deux comparses. Des figurants oui, mais qui auront le droit à leurs propres aventures, et ce, à deux reprises, bientôt trois. D’autant que des événements dans la veine d’un Comic-Con savent leur faire honneur, sans parler des propres évents chapeautés par le cinéaste lui-même dans sa ville natale, créant toujours plus de proximité avec les fans sans qui le monsieur serait peut-être déjà oublié et ringardisé, sans parler de la porosité en réel et fiction, toujours. Voilà quelques preuves à ajouter au dossier « metatextualité » du View Askewniverse.
De surcroît, comme mentionné précédemment, si des acteurs peuvent incarner un personnage créé par Smith, comme Ben Affleck interprétant Bartleby dans Dogma, ils peuvent aussi être eux-mêmes, la personne civile, tout simplement. Entretenant le flou constant entre réalité et fiction. Le reboot de Jay et Silent Bob sorti en 2019 prend un malin plaisir à brouiller les frontières, retournant le quatrième mur dans tous les sens et nous montrant une scène dans laquelle Ben Affleck fait ouvertement référence à son interprétation du chevalier noir, tandis qu’il est en couple avec Amy de Méprise Multiple. Quant à Kevin Smith, en plus de son rôle de Bob et son poste de réalisateur/scénariste, le monsieur intervient dans son propre rôle de cinéaste, alors même que sa fille joue dans le film. De quoi avoir un nœud au cerveau.
Difficile de ne pas se sentir appartenir à ce groupe fidèle depuis trente ans maintenant après avoir vu et apprécié cette filmographie. Un cinéma hermétique au grand public et qui demande d’être entièrement suivi, y compris les ratés comme Yoga Hosers ou le douteux Tusk, bien que plus dispensables car n’appartenant pas officiellement au View Askewniverse. Il sera surtout question de clins d’œil et d’autodérision. Et si tous les acteurs passés devant la caméra du cinéaste ne sont pas toujours les plus connus, Rosario Dawson ainsi que les inséparables Matt Damon et Ben Affleck seront plusieurs fois présents. Particulièrement ce dernier, fidèle ami de Smith et également grand amateur de comics.
Le fait qu’Affleck endosse le costume du diable d’Hell’s Kitchen dans le film réalisé par Mark Steven Johnson en 2003 est dû à Kevin Smith, très présent sur le projet et lui-même adepte de Daredevil puisqu’il en a scénarisé plusieurs comics chez Marvel, dont le très bon Sous L’Aile du Diable, inspiration principale pour la première incursion de l’avocat au cinéma. Sachez d’ailleurs qu’une version longue du film existe avec un supplément de vingt minutes fort appréciable, de quoi redonner un peu de couleur au long métrage et à son héros. En effet, les minutes ajoutées affinent la caractérisation de Matt Murdock, en plus de densifier le récit avec une intrigue secondaire utile.
Il y a de quoi s’étendre tant l’univers fictif imaginé par Kevin Smith est riche, mais ce qu’il faut retenir, c’est que pour s’apprécier et être capable de pleinement s’y investir, il faut se donner le temps de suivre chronologiquement les films du View Askewniverse, dans la mesure où c’est un cinéma qui vous parle. Ce qui n’est pas garanti, du fait de son style particulier, notamment via sa propension aux dialogues sur référencés, souvent incisifs aussi. Nous suivons surtout des personnages, des individus quasi-réels, dans leurs galères du quotidien, aussi banaux soient-ils, et avec la touche d’improvisation que l’on est en droit d’attendre. Après tout, Clerks, c’est un peu le constat que, bien que Smith estimait son job affreux et ennuyant, cela a finalement nourri son imagination, le réel étant une merveilleuse et intarissable source d’histoire et de péripéties.
Mais pour ceux qui parviennent à intégrer ce monde, c’est une expérience assez marquante, nostalgique aussi, il n’y a qu’à voir Clerks III, véritable lettre d’amour à ce premier film si important pour le cinéaste et ses collègues, mais également pour le public et les fans qui font définitivement partie de ce microcosme. Nous avons parlé de Jay et Silent Bob, mais ce serait oublier Randall Graves et ses interminables monologues référencés et alambiqués, Dante Hicks le sentimental et bon ami presque normal, pour ne citer qu’eux. D’autres profils atypiques sont inoubliables et laissent un sourire sur notre visage à chacune de leur apparition. Et que dire des lieux, particulièrement le Quick Stop et le Mooby’s, véritables points de repères.
Une petite pensée au groupe formé par Seth Rogen, James Franco, Evan Goldberg et consorts, habitué à faire des films sans autre prétention que de se faire plaisir. D’une certaine façon, il y a comme une vibe similaire qui s’en dégage. Une infime vibe certes, mais tout de même bien présente. Et même si, dans ce cas précis, il ne s’agit pas d’une sorte de multivers, de métatextualité à outrance, l’alchimie des membres transparaît systématiquement d’un film à l’autre et peu importe la distribution des rôles, ce qui peut rappeler le View Askewniverse.
Afin de conclure, rappelons que selon les dernières informations émanant du New Jersey, plus précisément du compte Twitter (X) de Kevin Smith, une suite à Mallrats serait toujours prévu malgré la mort de Shannen Doherty qui jouait un rôle important dans le premier film et, par conséquent, faisait partie du View Askewniverse. Ce sera l’occasion de lui rendre un bel hommage en dépit de l’échec cuisant que fut le premier film à l’époque, bien avant que la postérité ne fasse son œuvre.
Scribe ninja échappé de l’île de Shang Tsung et vivant maintenant sous perfusion de films, il est possible de m'apercevoir sur le dos de Falkor alors que je parcours les mondes imaginaires en quête d’une catharsis ou d’une inspiration. On dit de moi que je suis constamment guidé par les valeurs martiales héritées de ma jeunesse dans le Jiang hu.
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