Œuvre arrachée entre de multiples adaptations depuis le premier Pinocchio muet de 1911, la dernière en date, signée Robert Zemeckis, semblait confirmer de sa laideur numérique que le pantin italien n’avait plus grand-chose à raconter. C’était sans compter sur Guillermo del Toro qui, avec l’aide de son co-réalisateur Mark Gustafson, en font un véritable bijou de stop motion.

Un accouchement dans la douleur

Il est des longs-métrages qui vous attrapent dès leur premier plan. C’est assurément le cas du Pinocchio de Guillermo del Toro, qui nous avait aguiché avec son film à coups de tapis rouges en exhibant fièrement la petite marionnette en bois de son nouveau héros. Et pourtant, dieu sait si sa conception a été compliquée.

L’idée est déjà évoquée par le réalisateur mexicain en 2008, mais des contraintes financières puis sanitaires s’imposent. Il a besoin de 35 millions de dollars pour le réaliser et menace d’abandonner le projet s’il ne parvient pas à les réunir. Il fait ensuite face à la pandémie, tandis que les tournages simultanés de Pinocchio et de son Nightmare Alley se stoppent brutalement. Durant la genèse, plusieurs noms sont avancés, puis retirés, et c’est finalement le duo del Toro et Mark Gustafson qui s’en chargent, pour des droits de distribution rachetés par Netflix.

Le collecteur de talents

Gestation lente et difficile donc, mais pour un résultat parfaitement à la hauteur. Guillermo del Toro s’impose comme l’un des yeux les plus aiguisés du cinéma mondial. Il s’est taillé une carrière créée en dentelle, déployant un univers noir et foisonnant, évidemment inspiré par Lovecraft et Borges. Mais au fil du temps, il s’est également révélé être un parfait agenceur de talents. S’il nous l’a prouvé récemment au travers de son Cabinet des curiosités, pour lequel il est parvenu à réunir la fine fleur de l’horreur actuelle dans une série anthologique, il réitère avec ce film.

D’abord son co-réalisateur, Mark Gustafson, qui a déjà travaillé en tant que directeur de l’animation chez nul autre que Wes Anderson pour son magistral Fantastic Mr. Fox, mais aussi son casting vocal… Il y réunit le très récurrent dans sa filmographie Ron Perlman, tout comme Ewan McGregor, Christoph Waltz ou encore Tilda Swinton parfaite dans son rôle d’« Esprit de la Forêt».

Pourtant, le meilleur choix se révèle probablement être celui du compositeur musical. Signant sa troisième collaboration avec le réalisateur mexicain après Chasseurs de Trolls : Les Contes d’Arcadia et La Forme de l’eau, Alexandre Desplat parvient à créer un univers musical qui s’accorde parfaitement à l’imagerie déployée par del Toro. Jamais niaises, toujours rythmées, les chansons qui émaillent le long-métrage ne l’alourdissent en aucun cas, contrairement à bon nombre de dessins-animés musicaux actuels (à titre de contrexemple, l’horrible One Piece Film : Red ou encore le dernier Encanto).

Un Pinocchio sous influence

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En réunissant tous ces talents hétéroclites et en travaillant une œuvre déjà de multiples fois adaptées (dès 1911 et un premier film muet, mais surtout via l’iconique dessin-animé de Disney des années 40), del Toro parvient pourtant à se l’accaparer totalement. Bien loin de l’inconsistance numérique que nous offrait le Pinocchio de Robert Zemeckis, on y sent la patte du réalisateur du Labyrinthe de Pan aux thématiques conjointes et dont certaines créatures semblent tout droit sorties. On y retrouve le regard curieux qu’il porte sur l’univers du cirque, déjà largement abordé dans Nightmare Alley.

Pourtant, le clin d’œil le plus évident que nous fait del Toro nous renvoie à l’un de ses premiers films, L’Echine du Diable. Outre la thématique de la guerre, on y retrouve le jeune Carlos, prénom transposé à l’italienne pour devenir le fils que Geppetto perdra au début du long-métrage, Carlo. Qui est aussi le prénom du romancier Carlo Collodi, le papa derrière Les Aventures de Pinocchio, écrites en 1881.

Bref, le réalisateur nous emmène sans peine dans cette transposition de l’histoire de Pinocchio dans l’Italie fasciste de Mussolini, en s’emparant de ses thèmes les plus chers : l’innocence de l’enfance face à l’absurdité de la guerre, l’éloge de la différence, le deuil… Des thématiques parfois lourdes donc, dans lequel le réalisateur n’hésite pas à injecter une noirceur qu’on retrouverait chez Henry Selick (L’Étrange Noël de Monsieur Jack, Coraline, etc.) ou encore dans l’animation de Tim Burton (Frankenweenie).

Certaines séquences sont particulièrement cauchemardesques – notamment celles tournées avec les lapins, qui ne sont pas sans rappeler les terrifiants Rabbits de David Lynch. Pourtant, cette noirceur assumée ne fait pas de Pinocchio un film glauque, bien au contraire. Outre la pure beauté plastique du long-métrage et les envolées aériennes de ses parties musicales, on peut compter sur les saillies humoristiques de Sebastian J. Cricket, un petit grillon littéraire. Doublé par McGregor, il deviendra le principal narrateur de l’histoire et le centre de magnifiques trouvailles visuelles.

Truculent d’idées, jamais manichéen dans l’écriture de ses personnages, le Pinocchio de del Toro s’affirme comme l’une des meilleures (si ce n’est la meilleure) adaptation à l’écran du roman italien. Il est à découvrir sur grand-écran (pour les chanceux) et bientôt sur Netflix (pour les autres). Et dieu sait si cela valait le coup d’attendre !

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de son pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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