C’est à la Mostra de Venise qu’on a pu assister à la première du film Le Dossier Maldoror, dernier thriller de Fabrice Du Welz qu’on avait interviewé lors de la projection d’Inexorable au FEFFS en 2022. (Très) librement inspiré de l’affaire Dutroux, le film met en lumière les affres d’une enquête restée emblématique des failles de la justice comme de la police. Bien avant les réformes sur la coopération transfrontalière, les brigades franco-belges se livraient une rude concurrence. Plus proche de la fiction que de la réalité, le dernier Du Welz tient-il la route ?
Le réalisateur ne s’en cache pas. Lors d’interviews, il a pu chanter la même ritournelle : « Je ne suis ni juge, ni avocat. Je suis cinéaste ». Au-delà de la marque d’un auteur (qui ne manque jamais de le rappeler), Fabrice du Welz a sans doute voulu tuer dans l’œuf les critiques à venir sur le manque d’authenticité de son enquête, loin du biopic, nous y reviendrons. Certes il n’y a pas de mal à s’inspirer du réel, c’est la matière même du cinéma qui se nourrit du vivant comme nous l’évoquions dans notre bilan de l’année. Mais quand on touche à une affaire angulaire de la police moderne, les attentes sont légitimement de mise ; sinon autant partir d’une histoire ex nihilo.
Comme souvent chez Du Welz, on retrouve un casting conséquent avec Anthony Bajon (Chiens de la Casse, L’Amour ouf, Teddy, Athena) dans le rôle de Paul Chartier, un jeune enquêteur idéaliste confronté à des supérieurs qui font tout pour lui mettre des bâtons dans les roues. Une configuration vue et revue qui fait néanmoins écho aux innombrables fautes commises durant l’affaire Dutroux, renommée en affaire Dedieu pour les besoins de la fiction. Alba Gaïa Bellugi, qui tenait la tête d’affiche de l’excellent Inexorable (lire notre critique), campe le rôle de Jeanne, compagne très vite débordée par l’obsession de Paul Chartier, possédé par le devoir de résoudre l’affaire du siècle.
On retiendra toute cette introduction de Paul Chartier dans la famille de Jeanne. Cette splendide scène de mariage à l’italienne où Fabrice Du Welz prend le temps de poser ses personnages. La mère défaillante de Paul va venir jouer les troubles fêtes. Cette dernière est jouée par Béatrice Dalle qu’on avait rencontrée à Strasbourg et dont on ne sait jamais vraiment distinguer le personnage de l’actrice. Ce mélange des genres, d’un mariage fastueux promettant un avenir radieux à la rugosité du passé est certainement la plus belle réussite du film et dont il aurait fallu se saisir en toile de fond de l’intrigue.
Malheureusement, Le Dossier Maldoror oublie ce qu’il avait si bien installé dans son introduction. Petit à petit, le métrage s’étiole dans une enquête qui manque de consistance et où les obstacles semblent mis en évidence de manière quasi caricaturale sans réussir à tenir le spectateur en haleine, contrairement aux précédents films du réalisateur. A l’image de certains jeux vidéo modernes qui ne cessent de mettre des indicateurs de peinture jaune pour guider le spectateur, le film ne cesse d’éclairer ses zones d’ombres, pourtant essentielles à tout bon thriller. C’est d’autant plus flagrant par le jeu de contrastes entre Paul Chartier, le bon samaritain idéaliste et toute le reste de la police désabusée, sinon carrément blasée.
C’est d’abord le comble de ce collègue incompétent qui, lors d’une perquisition, refuse de faire une perquisition… puis reste stoïque quand Paul Chartier lui indique avoir entendu des cris étouffés d’enfants. Rebelotte quelques secondes plus tard lorsque ce même policier ne réagit pas quand son collègue lui présente sous les yeux des preuves évidentes d’une probable séquestration. RAS, pas même ces petites culottes de gamines négligemment posées dans la pièce à vivre, ni cette pile de contraceptifs qui, comme chacun sait, a toute sa place à côté de la tasse de café. On a presque l’impression que Paul Chartier est aussi interloqué que le spectateur qu’il prend à parti devant ce flagrant délit d’incompétence.
Cette séquence du film entre en résonnance avec plusieurs protagonistes bien réels de l’affaire, dont René Michaux, « le gendarme qui [était] descendu dans la cave de la maison de Marc Dutroux, alors simple suspect » raconte le journal Le Monde dans un article rétrospectif sur Charleroi et ses démons. C’est pendant cette fameuse perquisition qu’il aurait entendu « les chuchotements de Julie Lejeune et Melissa Russo, mais avait cru, à tort, que les bruits venaient de la rue ». Cette erreur lui vaudra une mise en cause et une rétrogradation avant que le Conseil d’Etat ne vienne blanchir le policier des années après l’arrestation du pédocriminel. En forçant le trait dans la fiction, Fabrice du Welz risque de perdre le spectateur face à la facilité du dispositif au regard de la réalité des faits.
Ces éléments jetés au visage du spectateur manquent de finesse. Si l’on comprend volontiers que l’affaire ait été un scandale révélant l’inaptitude des polices franco-belges des années 90, l’affaire Dutroux était avant tout le fruit d’une concurrence des polices plutôt qu’une incompétence pure et dure des brigades. Cette rivalité apparaît dans le film de manière tout aussi grossière, avec quelques gags de pieds nickelés qui font preuve d’une légèreté qui tranche au regard de certaines scènes clés pourtant très réussies, notamment sur ce proto réseau pédocriminel en germe porté par de belles prestations d’acteurs et quelques audaces formelles.
Quand le film cherche à laisser la parole des locaux s’exprimer, c’est plutôt maladroit et on a plus l’impression de voir un micro-trottoir de journal télévisé que de réels autochtones écorner la Justice. C’est comme si le métrage n’arrivait pas à trouver quel ton choisir, si bien qu’on est systématiquement rattrapé par ce peu de confiance laissé à l’intelligence du spectateur. Le dernier tiers du film enterre toute espérance de prise de hauteur. Les raccourcis scénaristiques se multiplient et dénotent un manque cruel d’imagination. Jeanne disparaît sans raison et ne semble plus là que pour donner la réplique à un Paul Chartier rongé mais sans qu’on n’y croie vraiment.
Inexorable avait été partiellement écrit par Joséphine Darcy Hopkins à qui l’on doit d’excellents couts métrages indépendants (voir notre dossier interview), Du Welz n’ayant pas été entièrement satisfait par la première version d’Aurélien Molas. Ici, Le Dossier Maldoror a vu un autre scénariste à la barre : Domenico La Porta à qui l’on « doit » le scénario du navet Largo Winch : Le prix de l’argent. Et sans vouloir forcément jeter la pierre au scénariste belge, certainement tributaire des impératifs de la production propre à tout blockbuster, il n’a pas réussi à faire le nécessaire avec un auteur comme Du Welz. Le scénario et ses facilités déconcertantes restent le point noir du film, ce qui fait tache pour un thriller de cette envergure.
Son manque de consistance ruine en partie le talent bien réel de Du Welz et des acteurs. En survolant la relation entre Paul Chartier et Jeanne, la talentueuse Alba Gaïa Bellugi fait presque office de PNJ taillé à la hache, là où il y avait pourtant matière à exploiter son personnage de plus en plus effacé par l’obsession de son jeune conjoint. Le chef de police et son bandeau de pirate guignolesque achèvent le spectateur avec la mauvaise impression d’être devant un téléfilm.
L’échec commercial d’Inexorable est-il en partie responsable de ce virage plus consensuel choisi pour Le Dossier Maldoror ? Les derniers films du réalisateur étaient bien plus personnels. Quant à la traditionnelle mention « Inspiré de fait réels » que singeaient les frères Cohen avec Fargo, elle est devenue un poncif du cinéma moderne qui mériterait qu’on s’interroge sur les raisons de devoir systématiquement justifier la fiction. Et tout porte à croire que le long métrage de Du Welz s’est jeté la tête la première dans l’écueil. Incapable de choisir clairement entre le biopic et la fiction jusqu’au titre du film, Du Welz aurait dû trancher et faire preuve de plus de personnalité.
Lorsque nous découvrions le film à Venise, notons qu’il était simplement intitulé Maldoror, référence expresse aux Chants éponymes écrits par le Comte de Lautréamont. En ajoutant le mot dossier au titre, Du Welz renvoie cette fois-ci à la réalité. C’est ce que rappelle Du Welz lors d’une interview accordée au média Stimento :
«Dans la vraie vie, l’opération de surveillance s’appelle l’opération Othello. C’est sûr que je cherchais un référent littéraire et très vite, Maldoror s’est imposé à moi. »
Fabrice Du Welz lors d'une interview accordée au média Stimento.
Qui a lu les chants du poète maudit à la vie fulgurante sait très bien à quoi fait référence Maldoror : la passation du mal absolu d’un corps à un autre, le mariage du vampire éternel et de l’éphèbe, de la beauté et du sadisme, du poète et du monstre. Il va sans dire que les lecteurs des Chants resteront cruellement sur leur faim ; si Du Welz trace quelques lignes sur ce sujet, il ne sait pas s’en saisir pleinement et ne fait que survoler l’héritage de Lautréamont. C’est regrettable car le film tenait pourtant un excellent thème musical qu’il aurait fallu filer davantage pour exploiter cette contagion inéluctable du Mal.
L’affaire Dutroux par le prisme de la figure maldororienne est comme une « rencontre [manquée] sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » et l’échec patent du difficile exercice visant à représenter l’horreur du réel. Dommage car il avait des qualités sincères, néanmoins insuffisantes pour que les lecteurs assidus du comte lui pardonnent sa filiation protocolaire. Il y avait matière à développer la passation du mal de façon bien plus audacieuse, du « monstre de Charleroi » à la constitution d’un réseau pédophile tentaculaire qui défraya les chroniques et hante encore la Belgique aujourd’hui.
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