La coopération… douce coopération qui pourtant se transforme si vite en concurrence à deux vitesses. Toutes ces parties de Mario passées à jeter son camarade dans le vide, ces tirs amis pas si amicaux dans les campagnes de FPS, cet allié qu’on découvre adversaire. Reflet de nos hybris, la coopération prend bien souvent le visage de la rivalité plutôt que de l’entraide. Alors pourquoi tant de haine ? L’auteur de ces lignes est bien placé pour en discuter, souvent plus soucieux de rusher le plus vite possible à la prochaine cinématique, laissant joyeusement son camarade dans la merde noire. La fourberie est sœur ennemie de la coopération. Et si cette dernière n’avait été qu’un doux mirage jusqu’alors ?

Prison Break

It Takes Two, c’est le défi d’une équipe suédoise de prendre à rebours le concept même de coopération en s’interrogeant sur ses échecs et ses réussites dans le jeu-vidéo. Premier jeu du studio, Brothers : a Tale of Two Sons reprenait le thème de la fraternité en 2014 avant de se tourner vers des jeux hybrides à la croisée du cinéma et du jeu vidéo. Si Hazelight n’en est pas à son premier coup d’essai, leur second titre A Way Out avait laissé pas mal de joueurs sur le carreau à raison d’une écriture laborieuse, sinon maladroite, malgré quelques réussites éparses. Exit la tentative d’évasion fratricide et retour à un univers résolument moins réaliste avec It Takes Two. Le réalisateur Josef Fares et son équipe ont fait preuve d’audace en changeant radicalement d’environnement et d’approche. Ici on se rapproche du film d’animation, tant visuellement que dans l’écriture qu’on attendait au tournant. Pari réussi ?

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Poupée de cire, poupée de son

C’est l’aventure d’un couple à l’agonie, épuisé par les disputes et les aléas de la vie. May et Cody sont en phase de divorce. Alors que leur fille Rose apprend la nouvelle, cette dernière s’empare d’un livre à succès pour couples en péril et fait le vœu que ses parents ne se séparent pas. Ces derniers sont alors transformés en poupées à leur effigie. Surgit alors un protagoniste au caractère bien trempé, le docteur Hakim à l’apparence d’un livre, le «book of love ». Docteur Hakim en bon praticien de la médecine des cœurs vous explique que vous allez devoir passer des épreuves et cohabiter ensemble afin de regagner votre forme humaine.

« Fix your relationhship », tout un programme pour les couples en berne après un confinement difficile. Si le scénario reste linéaire et qu’on pourra lui reprocher une absence de rebondissements, les dialogues entre nos deux personnages sont loin d’être guimauve et les blagues et punchlines font mouche une à une. Pas question de tomber dans les clichés de la femme fragile par exemple, et Cody prendra plus d’une fois pour son grade avec des saillies bien placées et autres jeux de mots calibrés au poil. Et vice versa. Qui aime bien châtie bien… Quant au docteur Hakim, chacune de ses interventions est propice à un gag couplé d’un rire.

Maman j’ai rétréci les parents

Poupée oblige, vous serez précipité dans l’univers de la maison quelque peu fantasmé par l’imaginaire débordant du studio suédois. A l’instar de Toy Story, vous allez rencontrer de nombreux objets du quotidien et personnages qui rivalisent sans problème avec les productions Pixar. Mention spéciale à la peluche éléphant qui donnera lieu à une séquence qu’on ne saurait vous dévoiler sans vous gâcher la surprise particulièrement perverse… Chaque rencontre est un régal et l’univers a été soigné jusqu’au moindre détail. La vue à la troisième personne est propice à des plans de caméra travaillés et les développeurs n’ont pas hésité à alterner les propositions. On enchaine ainsi les énigmes et les phases de plates-formes avec des séquences de glisse ou de voltige, nos héros propulsés par un tuyau d’aspirateur ou en pleine session de surf sur un fil électrique. Tous ces passages de plates-formes et d’énigmes s’enchaînent avec une fluidité remarquable jusqu’à des environnement plus ouverts, une fois que le joueur aura apprivoisé les mécaniques de gameplay, le tout sans aucun chargement significatif. Royal ! Seuls de très rares ralentissements surviennent entre deux mondes, mais cela reste parfaitement négligeable. Le titre fourmille de détails et regorge d’idées à chaque pixel avec une fluidité à toute épreuve.

Les compositions musicales ne sont pas en reste et collent parfaitement à l’action. Là encore, les compositeurs à la barre – Gustaf Grefberg et Kristofer Eng – maîtrisent leur sujet et n’hésitent pas à aborder des genres divers et variés. Des notes de piano aux riffs de guitares sauce années 80 typées Scarface en passant par des ambiances électro plus atmosphériques et mystérieuses, on ne saurait que vous recommander l’OST qui comporte pas moins de 33 titres éclectiques. Un véritable voyage musical qui participe grandement à la cohérence et à l’homogénéité de l’univers enchanteur d’It Takes Two. Les doublages ne sont pas moins raffinés et on croisera aussi bien des grenouilles frenchies que des énergumènes à l’accent british aiguisé. Docteur Hakim apportera aussi sa petite touche hispanique à l’ensemble.

Rencontre du troisième type

Le split screen est omniprésent et essentiel pour voir ce que fait son coéquipier. Jouable en ligne avec seulement l’un des deux joueurs qui possède le jeu, on recommandera cependant les sessions sur canapé, autrement plus conviviales. It Takes Two est original et résolument moderne du fait qu’à aucun moment un joueur plus expérimenté serait ralenti par la progression de l’autre. On comprend immédiatement les nombreuses idées de gamedesign qui ne sont jamais recyclées. Le gameplay asymétrique par excellence. Chacun dispose d’une aptitude et n’évolue pas nécessairement au même endroit. La coopération prend ainsi tout son sens par la communication et l’asymétrie de gameplay. La rencontre de deux mondes diamétralement opposés et qui pourtant s’assemblent, n’est-ce pas le fruit même d’une relation réussie ? Comment renouer par le gameplay avec l’inconciliable, la réunion de deux êtres éloignés par les méandres d’une vie morne ? It Takes Two est une tentative de reconquête du désir et une poche d’air dans un espace vidéoludique si peu coutumier des questions intimes.

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Nintendo n’a qu’à bien se tenir !

Si le début du jeu est plus linéaire, les mondes les plus ouverts sont un régal d’inventivité. Question rythme, c’est une véritable leçon qui est donnée. It Takes Two est un peu ce qu’on attendrait légitimement d’une nouvelle licence Nintendo en 2021 après des années de suffisance et d’autocongratulation des mêmes licences ad nauseam. Un compliment autant qu’une véritable mandale dans les dents d’une société paresseuse qui se repose bien trop sur ses mascottes phares. Le jeu est d’une générosité rare et au sein d’un même monde, le docteur Hakim n’hésitera pas à récompenser votre progression par de nouvelles aptitudes qui seront exploitées l’espace d’une simple séquence avant de passer à un autre type de gameplay. On passe ainsi de la plate-forme traditionnelle au beat’em up, à Mario Galaxy, VVVVVV et même à des hack’n’slash comme Diablo pour ne citer que quelques exemples notables. Les hommages au jeu-vidéo comme au cinéma sont légion, le maître-mot : l’opulence. Une relation réussie est une conquête permanente qui se traduit ici par l’effervescence d’un gameplay polymorphe et un mouvement perpétuel.

La grande bouffe

C’est comme si Hazelight avait puisé dans toutes les références de ces trente dernières années pour en restituer l’essence au cours de séquences éphémères tout en imposant son identité propre. Chaque monde se solde d’un combat contre un boss avec là-encore des idées chaque fois renouvelées. Rares sont les jeux qui ont fait preuve d’autant d’inspiration et de cohérence dans la réalisation, chaque concept étant immédiatement compréhensible. Pas de tutoriel, rien (coucou Nintendo post Gamecube) et pourtant tout est intelligible et gratifiant dans la réalisation. Rien n’est gratuit. C’est simple, on ne s’ennuie jamais en jouant à It Takes Two. Des mini-jeux ponctuent naturellement la progression histoire de se permettre quelques écarts de gameplay supplémentaires et de battre le fer avec son compagnon d’infortune. On comprend rapidement que le scénario est prétexte aux propositions de gameplay plus qu’à un climax surprenant. La fin est sans doute convenue. C’est un peu dommage mais ce n’est pas le propos du jeu.

Enter the void

On évoluera autant sur terre que dans les airs, sous l’eau, sur la glace ou dans l’espace avec des séquences hallucinées qui nous rappellent combien l’avertissement aux épileptiques avant l’écran titre est pertinent. It Takes Two c’est l’inverse du recyclage, ici on consomme la moitié de l’assiette et on jette sans jamais réutiliser quoique ce soit. Pas de doggy bag ! Pour une fois qu’on peut se le permettre, allons-y ! Une insolence rare pour une petite équipe d’une soixantaine de développeurs et un exemple pour toutes ces productions AAA qui trop souvent se pompent allégrement les unes les autres, jusqu’à l’épuisement, jusqu’au divorce.

Verdict

Qui aurait parié un kopeck en 2016 que le jeune label EA Originals accoucherait de productions indépendantes aussi libérées ? Le mariage du géant de l’industrie et du monde indépendant laisse ici libre cours à la créativité. Après la série Unravel, It Takes Two en est la preuve formelle et un gage de maturité du studio Hazelight qu’il faudra suivre de près. On sent combien les développeurs ont pu proposer leurs idées sans concessions ni interférences éditoriales avec un développement qu’on imagine à taille humaine. Comptez une quinzaine d’heures qui filent à toute allure pour atteindre le générique. It Takes Two, c’est un peu ce repas chez la mama italienne qui vous ressert une plâtrée de lasagnes après trois bouteilles de pinard et un kilo de cabri. Vous reprendrez-bien un peu de tiramisu ? L’indigestion ? Jamais ! L’amour du gameplay, oui ! La générosité jusqu’à la dernière louche, pourvu qu’on jouisse une toute dernière fois.
Pour
  • Direction artistique dans la droite lignée de Pixar
  • Gameplay aux petits oignons
  • Générosité de chaque instant
  • Doublages excellents et dialogues bien écrits
  • Réalisation maîtrisée et libérée
  • La pass ami pour joeur avec un seul jeu on-line
  • La durée de vie consistante
  • Docteur Hakim et ses vannes à deux francs
Contre
  • Fin un peu convenue
  • Pas de réels rebondissements dans l'écriture
  • La vilaine trogne de la gamine qui a offusqué BennJ

Critique JV / ciné. Toujours prompt à mener des interviews à la volée lors de salons ! N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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BennJ
Administrateur
2 mois il y a

Je le mets direct dans mon coup de cœur de 2021 ça c’est clair et net. J’ai vraiment adoré y jouer. C’est typiquement un jeu que Nintendo aurait dû faire, mais n’étant plus que l’ombre d’eux même, une autre équipe très talentueuse a pris les devants et a créé un jeu exceptionnel il n’y a pas d’autre mot. Un plaisir à faire de A à Z.

Ummagumma
Éditeur
2 mois il y a
Répondr à  BennJ

Hé hé je vais bientôt le faire avec mon épouse alors ! DualSense pour moi, manette de One pour elle.

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