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- Code fourni par le studio Amanita Design
- Terminé en environ 4 heures
Cinq années déjà se sont écoulées depuis la sortie du point ‘n click d’horreur psychédélique Happy Game, avant-dernier jeu en date réalisé par Amanita Design. Aujourd’hui, changement d’ambiance avec Phonopolis, aboutissement d’un travail de longue haleine et œuvre dystopique qui marque le retour du studio tchèque sur le devant de la scène indépendante.
Phonopoulets
Dans la ville dystopique de Phonopolis, la vie est orchestrée par des haut-parleurs omniprésents qui dictent chaque aspect de l’existence des habitants. Les citoyens, soumis aux ordres du Leader autoritaire, travaillent à l’unisson pour réaliser sa grande vision. Bientôt, le Ton absolu, un son si puissant qu’il priverait chaque citoyen de son humanité à jamais, retentira. C’est en tout cas le plan diabolique qui était prévu jusqu’à ce qu’un éboueur nommé Félix ne trouve un casque anti-bruit dans les décombres d’un ancien opéra, faisant de lui la seule personne capable de retrouver le contrôle de ses pensées et donc de prendre conscience de la menace.
Inspirée des œuvres de George Orwell qu’on ne présente plus et de l’écrivain tchécoslovaque Karel Čapek, l’histoire de Phonopolis explore avec humour et légèreté les thèmes de la manipulation sociale, de l’individualisme et du totalitarisme. Souris en main, on a vraiment l’impression de parcourir un hybride entre un film d’animation interactif et un livre de contes pour enfants. Je pense particulièrement aux livres dits « animés » ou « pop-up », qui voient les illustrations prendre de l’ampleur et s’élever en relief lorsqu’on en tourne les pages.
Graphiquement, le rendu est saisissant et on comprend vite pourquoi Phonopolis a nécessité pas loin de six années d’artisanat et de développement. À ce titre, je vous conseille vivement le visionnage du documentaire Constructing Phonopolis, disponible sur la chaîne Youtube d’Amanita Design. On y apprend énormément sur les enjeux du processus de développement d’un tel OVNI à mi-chemin entre jeu vidéo et œuvre « physique », sur la philosophie éthique du studio, mais aussi sur la division des tâches au sein de cette petite équipe si talentueuse.
Phonopolis tire principalement son inspiration de l’art d’avant-garde de l’entre-deux-guerres (1918-1939), une époque d’intense effervescence créative. En effet, avec ses 18,6 millions de morts, la Grande Guerre avait logiquement constitué un véritable choc moral pour la société de l’époque. De ce fait, la signature de l’Armistice du 11 novembre 1918 avait jadis marqué le début d’une nouvelle vague de rejet des valeurs traditionnelles prônées jusqu’alors, et ce sont ces remises en question du statu quo qui ont donné lieu à la naissance de courants de pensées radicaux (dadaïsme, surréalisme, constructivisme, suprématisme, etc.) visant à redéfinir la société par l’innovation esthétique et politique.
Vous l’aurez compris, sur le plan visuel, Phonopolis est une réussite et ne ressemble à absolument aucune autre création vidéoludique. Plus original, tu meurs ! C’est d’ailleurs un jeu qui apparaîtra toujours aussi sublime dans des dizaines d’années, tandis que Joel et Ellie nous sembleront à côté bien désuets graphiquement parlant.
Niveau sensations, attendez-vous à parcourir un titre délicieusement expérimental, avec ce que cela peut impliquer de rares micro-frustrations pour les joueurs modernes que nous sommes, si habitués à cliquer à tout-va sur les icônes de nos écrans, avec à la clé une réponse instantanée. Comme le dit si bien le développeur Petr Filipovic dans le making-of, Phonopolis est un jeu qui demande qu’on prenne le temps de le regarder, et cette logique s’applique également à ses phases de réflexion. Cliquer sur un élément à l’écran déclenchera ainsi souvent une courte animation impossible à skipper qu’il convient de prendre le temps d’admirer et d’analyser pour parvenir à une solution globale. Ce parti-pris artistique ne s’est finalement avéré frustrant qu’à l’occasion d’un puzzle alambiqué sur lequel j’ai longuement bloqué et qui a bien mis à l’épreuve ma patience. Je m’en suis toutefois remis !
Enfin, Phonopolis transcende nos esgourdes avec des compositions qui n’hésitent jamais à dégrader les sons des instruments et à les distendre encore et encore pour aboutir à un résultat hypnotisant et entêtant que n’aurait pas renié Luigi Russolo, un peintre et compositeur italien du 19ème siècle considéré, si j’en crois Wikipédia, comme le père de la musique bruitiste. Et de deux Saints Luigi ! Le musicien est d’ailleurs cité comme une source d’inspiration par Amanita.
La patte Amanita Design, c’est à mes yeux et avant tout le souci du détail doublé d’une spécialisation dans la création de mondes aperçus nulle part ailleurs ; et Phonopolis ne déroge pas à la règle en la matière. Lorsqu’on arrive au bout des quatre heures que demandent le jeu pour voir défiler les crédits, on se sent vraiment chanceux et ému d’avoir pu mettre les mains sur une œuvre si atypique et exigente du point de vue de l’effort colossal qu’a réclamé sa confection. À la fois moderne, intemporel et dans la lignée artistiquement disruptive des précédentes productions du studio, Phonopolis nous a secoué et laissera une empreinte durable sur le glorieux genre du point ‘n click.
Résident permanent dans la petite bourgade de Raccoon City et prosélyte du génial Rain World depuis 2017, on l'entend parfois jurer à pleins poumons lorsqu'il perd lamentablement face au singe de Sekiro à un poil de lemming près. En quête d'une 3080 depuis bientôt un an, le malheureux espère une réception de sa commande en 2022 : l'important c'est d'y croire ! Son TOC préféré ? Recenser dans un PDF tous les jeux auxquels il a joué dans sa vie.
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Et bien, c’est vraiment magnifique. Impressionné par la direction artistique. C’est du travail d’orfèvre à ce niveau là.