A peine présenté à Cannes que déjà Firebrand semble accusé de classicisme. Un procès à charge qui fait peut-être trop vite fi des notes de féminisme très contemporaines de cette adaptation réussie du livre Queen’s Gambit d’Elizabeth Fremantle. Le dernier long métrage du brésilien Karim Aïnouz retrace ainsi le calvaire qu’aura enduré Catherine Parr, sixième femme du roi Henri VIII dont la fin de règne fut marquée du sceau de la terreur. Présenté en compétition, Firebrand est-il vraiment un énième drame historique sur celui qu’on surnommait Barbe bleue ?

Cannes signature 2

L’héritier des Tudors

Firebrand s’inscrit dans la lignée des œuvres sur la vie tumultueuse du roi Henri VIII. Après la série Les Tudors et le long métrage Deux sœurs pour un roi, la Renaissance a donné lieu à nombre d’adaptations sulfureuses de la jeunesse de celui qui deviendra un fervent opposant à la Réforme. Après Jonathan Rhys-Meyers et Eric Banna, c’est au tour de Jude Law de camper le rôle du roi fou. Méconnaissable, l’acteur a incarné son personnage jusqu’à la moelle. En effet, lors des conférences de presses cannoises, l’acteur a révélé une anecdote amusante. Il confie avoir utilisé lors du tournage un parfum spécial à l’odeur pestilentielle afin de coller au plus près d’Henri VIII, atteint d’une infection qui vira à la nécrose carabinée. L’acteur britannique explique sa démarche atypique alors qu’il assure “qu’on pouvait sentir Henri VIII jusqu’à trois pièces de distance”. :

"Je me suis donc dit que ça aurait plus d’impact si je sentais moi-même mauvais. Un mélange extraordinaire de sang, de matière fécale et de transpiration."

Exit les frasques de la jeunesse du monarque donc, puisque l’histoire se déroule à partir de sa dernière relation, c’est à dire avec son épouse Catherine Parr. Henri VIII était affecté par une obésité maladive qui confinait à la morbidité sur ces derniers jours. Il aurait pesé 178 kilos à son apogée ! Transformiste, Jude Law endosse ici un rôle particulièrement lourd à porter et c’est peu dire. Un personnage boiteux, au regard torve et au rire gras qui ne tombe jamais dans le piège de la caricature du tyran pour autant.

Une photographie clair-obscur réussie

Si la fin de règne de celui qui se considérait comme le “lieutenant de Dieu” diffère largement de ses premières années de luxure, Henri VIII est connu, outre sa défense de L’Eglise, pour avoir décapité deux de ses six femmes successives. C’est dire combien la Mort occupe une place centrale du règne de l’héritier des Tudors qui n’hésitera pas à brûler les hérétiques ou exécuter ses proches conseillers comme Thomas Moore qui en payera lui-même les frais.

Malgré une prestation remarquable, on aurait tort de croire que l’ogre joué par Jude Law éclipse le reste du casting. Toujours juste, l’ensemble des acteurs livre une prestation convaincante et très spontanée, notamment lors des banquets où la tension peut surgir à chaque instant et s’évanouir d’une simple chanson de cour. Alicia Vikander endosse le rôle de Catherine Parr avec brio et parvient à mettre en lumière un personnage bien plus complexe qu’une simple épouse sous l’emprise d’un mari sanguinaire, qui d’une seconde à l’autre semble prêt à basculer dans la démence. Ses répliques sont distillées avec intelligence, tout en mesure face au poids des mots qu’implique le rapport à un roi pour le moins susceptible. 

Le jeu de la reine

Au départ, la reine sait plutôt jouer de ses relations pour canaliser Henri VIII, avant que la pression n’aille crescendo. Son assurance la conduit à l’imprudence alors que transparaissent de plus en plus ses positions plus ouvertes au réformisme. La défiance d’Henri VIII prend des airs de paranoïa et le spectateur se retrouve étouffé comme la reine dans ce château où la cour du roi semble chaque jour avancer ses pions pour l’évincer. 

Porté par une photographie élégante rappelant le clair-obscur des peintures de la Renaissance, il y a toujours une source de lumière fauve qui entretient cette ambiance tamisée tantôt rassurante loin des imbroglios politiques, tantôt menaçante quand la partition royale déraille. De nombreuses séquences ont bénéficié d’une composition singulière qui rappelle la peinture. Les arrières plans baignent dans un léger flou artistique qui laisse toute sa place à la suggestion. Les scènes d’intimité -ou plutôt de viol conjugal- sont d’une froideur étouffante si bien que le sentiment de claustrophobie gagne le spectateur au fur et à mesure que l’étau se referme sur la reine. Avec Firebrand, on découvre un autre Henri VIII, diamétralement opposé à la figure fougueuse qu’il aurait incarnée lors de sa jeunesse.

Firebrand
Confidences pour confidences...

Les rares sorties en dehors du château sont des bouffées de liberté pour une reine psychologiquement assignée à résidence par Henri VIII qui scrute scrupuleusement ses réactions au quotidien. Cette relation complexe et possessive, marquée du trauma des exécutions conjugales du monarque, est parfaitement représentée par Karim Aïnouz. Le réalisateur brésilien, acquis à la cause féministe, fait preuve d’une sensibilité toute particulière pour donner un autre angle du couple royal. Le réalisateur avait déjà traité la thématique avec son film La vie invisible d’Euridice Gusmão, un pamphlet contre le machisme de la société brésilienne des années 1950. En adoptant cette fois-ci une perspective historique exclusivement portée par le personnage de Catherine Parr, la réalisation alimente une brûlante empathie.

Rage against the patriarchy

Les relations de sororité avec les servantes de la reine traduisent une bulle de résistance dans cet univers profondément patriarcal. Comme une épée de Damoclès qui pourrait s’abattre à chaque instant, la domination masculine épuise avec justesse le spectateur jusqu’au générique. Et c’est sans doute sur ce point que Firebrand excelle. Jamais Karim Aïnouz ne tombe dans l’écueil de l’anachronisme. Il n’est pourtant pas tâche aisée de représenter la condition féminine quand des siècles nous séparent de notre époque post me too.

A l’instar de l’excellent The Last Duel (lire notre critique) mais avec une approche plus suggestive, Firebrand offre un nouvel éclairage sur le combat des femmes sous l’ère Tudor. Les intrigues politiques se conjuguent parfaitement avec la volonté émancipatrice de Catherine Parr. C’est aussi le sens symbolique à donner à la propagation de la pensée réformiste, alors que les croyants cherchent à s’affranchir de l’autorité de l’Eglise qui se gardait bien de traduire la Bible ou diffuser la parole divine autrement que par son gardien privilégié : le Roi, premier représentant de Dieu sur Terre dont l’autorité est alimentée par les prêches en latin de l’Eglise.

L'équipe du film lors de la montée des marches © 2023 Fabrizio de Gennaro (Cineuropa)

La fille d’Henri VIII jouée par la jeune Junia Rees (qui rappelle parfois Sophie Turner pour son rôle de Sansa Stark à l’insolence et au regard de glace), fait office de soutien essentiel, elle qui fut prise sous l’aile de la reine, alors que sa mère avait été décapitée par le roi pour trahison. C’est d’ailleurs elle qui inaugure la séquence narrative d’ouverture comme de clôture. Un simple regard tourné vers le spectateur, comme une adresse à celles qui résistent chaque jour à une société forgée par et pour des hommes. Celle qu’on appellera plus tard la « Reine vierge » sera d’ailleurs la dernière représentante de la dynastie Tudor.

Des lumières vacillantes de lucioles dans la nuit noire, un écran noir et la chanson de rock alternatif Down by the Water rappelle le spectateur à notre époque où l’égalité reste encore trop souvent un euphémisme. C’est enfin toute l’ambivalence du mot Firebrand dont la traduction anglaise trahit deux sens à la puissance symbolique évidente. C’est autant le brandon qui nourrira les flammes que le nom qu’on attribua dès le début du 14ème siècle aux hérétiques condamnés au bucher pour avoir défendu leurs passions ardentes. Firebrand est un drame percutant, autant qu’une étincelle sur l’émancipation et un rayon de lumière pour la cause féministe. Pas si classique en somme. 

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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le loup celeste
Administrateur
11 mois

Composé de (sublimes) tableaux tout droit sortis du 16e siècle, ce portrait de femme(s) puissant de sororité dynamite le patriarcat et se détourne de la « réalité historique » écrite par les hommes. Et dans les robes de cette grande figure de l’histoire, #AliciaVikander (en flamme) ne se courbe pas devant le répugnant croquemitaine #JudeLaw (sorte de Harvey Weinstein du Moyen-Âge) ! En miroir de notre société actuelle, du beau cinéma féministe.

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