Il y a quarante ans, Peter Jackson venait à Cannes présenter son premier film, Bad Taste, au Marché du Film. Cette année, il reçoit la Palme d’honneur du Festival des mains d’Elijah Wood et donne une masterclass aux festivaliers, durant laquelle il revient sur sa filmographie et expose sa perception du cinéma… même s’il ne porte pas l’un de ses shorts emblématiques. Cet article s’articule autour de cette conférence cannoise à laquelle Mihalloween a eu la chance d’assister.

« La première fois que je suis venu à Cannes, la sécurité m'a refusé l'accès au festival car je portais un short. Aujourd'hui, j'aurais voulu revenir ici en short mais je suis trop lâche pour ça. »

Un cinéphile avant tout

Peter Jackson est avant tout un cinéphile. C’est la découverte du film King Kong à huit ans qui déclenche sa passion pour le cinéma. Il réalise alors ses propres versions du film avec la caméra Super 8 de ses parents. L’enfant qu’il était ne pouvait pas imaginer qu’un jour il sortirait un King Kong produit à Hollywood… C’est cette même cinéphilie qui est à l’origine de son premier film, Bad Taste : « J’adore les films gores, j’ai donc décidé de faire le mien ». La philosophie de Peter Jackson est de réaliser les films qu’il aimerait voir, en puisant son inspiration dans ceux qu’il aime. Il fait des films pour lui et tient sa cinéphilie comme motivation première. Ainsi naissent ses premières comédies gores : Bad Taste, Feebles and Braindead. Des films dont le petit budget pousse le réalisateur et son équipe de copains à redoubler d’imagination pour créer des effets spéciaux plausibles. Selon Peter Jackson, le film de genre est justement la meilleure façon de débuter dans le cinéma, car il ne nécessite pas forcément beaucoup de moyens. Au contraire, les petits moyens obligent à recourir à la créativité pour développer ses propres trucs et astuces.

Lord of the Rings, le plus grand projet de la filmographie de Peter Jackson, a la même genèse. Avec sa femme Fran Walsh et leur amie Philippa Boyens, il écrit le scénario sans être payé, simplement pour le plaisir de donner vie au cinéma à l’univers de Tolkien. The Hobbit and Lord of the Rings avaient déjà été adaptés en dessins animés par Arthur Rankin Jr. et Ralph Bakshi à la fin des années 1970 ; c’est d’ailleurs par ces dessins animés que Peter Jackson découvre le monde de Tolkien. Cette première adaptation de la trilogie en prise de vue réelle est un pari risqué, mais réussi. Comment adapter la narration dense du Lord of the Rings et l’univers de Tolkien ? Comment satisfaire les fans et donner vie aux images différentes que le récit a fait naître dans l’esprit des lecteur·ices ?

Peter Jackson et ses co‑scénaristes ont le profil parfait pour mener à bien ce projet : leur passion pour la trilogie de Tolkien se mêle à leur passion du cinéma. Peter Jackson a d’ailleurs confié que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, Tolkien n’est pas si difficile à adapter : il est tellement descriptif que des images communes naissent dans l’esprit des lecteur·ices et que, en regardant Lord of the Rings, chacun retrouve ses propres projections. Les livres ont véritablement servi de guide à l’adaptation, malgré quelques libertés prises, ne serait‑ce que dans la forme de trilogie.

Après la science-fiction et le fantastique, un certain rapport au réel

On peut distinguer plusieurs thèmes dans la filmographie de Peter Jackson. Il est majoritairement connu pour son premier cycle de comédies gores (Braindead, Bad Taste and Feebles), ses adaptations de Tolkien (Lord of the Rings and The Hobbit) et les blockbusters fantastiques et de science‑fiction qu’il a réalisés ou/et produits (Fantômes contre fantômes, King Kong, District 9 and Tintin: Le Secret de la Licorne). Mais sa filmographie révèle deux autres thèmes qui dénotent dans ce panel fantastique et dans sa démarche artistique : des adaptations policières (Celestial creatures and Lovely Bones) et deux documentaires réalisés à partir d’images d’archives (Pour les soldats tombés et la série The Beatles: Get Back).

Peter Jackson ne se dit pas amateur de true crimes. Il a été amené à adapter le roman Lovely Bones ainsi qu’un fait divers néo‑zélandais dans Celestial creatures. À propos de ce dernier, il souligne l’importance de la factualité dans le processus d’adaptation. Le scénario s’appuie en effet sur un véritable fait divers et cherche à adopter le regard des deux adolescentes criminelles afin de comprendre ce qui a pu les mener au drame. Peter Jackson a rencontré des témoins, des policiers et des juges ayant suivi l’affaire, et a obtenu la consultation du journal intime de l’une des deux jeunes filles. Ce journal constitue le noyau du film et lui garantit un haut degré de factualité, tant sur les événements que sur le point de vue des adolescentes. Mais ceux qui ont vu le film peuvent tiquer : comment un film peut‑il être factuel tout en comportant autant de séquences fantastiques ? Eh bien, même ces séquences fantastiques sont factuelles, puisqu’elles proviennent directement des descriptions d’un monde merveilleux consignées dans ce journal intime.

With Pour les soldats tombés and The Beatles: Get Back, Peter Jackson entretient encore une relation à la fois proche et complexe avec le réel et l’emploi d’images d’archives. On lui demande de réaliser Pour les soldats tombés à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale. Le réalisateur s’est fixé un objectif : réinsuffler de la vie et de l’humanité aux images d’archives de cette guerre en les adaptant à la plastique visuelle contemporaine. Le noir et blanc, ainsi que le rythme variable dû au tour de manivelle, peuvent aujourd’hui instaurer une distance entre le spectateur et l’image. Peter Jackson a donc travaillé ces images en les mettant en couleur et en uniformisant leur cadence au format de vingt‑quatre images par seconde. Ce procédé est rendu possible grâce à un ordinateur qui, au lieu d’étirer ou de raccourcir les photogrammes, crée des espaces vides entre eux et les complète avec des photogrammes générés à partir des autres. « Ces personnes étaient en couleurs, voyaient la vie en couleur, ces gars sont des humains ». Donner ce réalisme aux images sans leur retirer leur valeur d’archives renforce la confrontation du spectateur à ces événements. Ce travail d’authenticité se retrouve aussi dans le son du film, puisque toutes les voix que l’on entend appartiennent à des personnes ayant vécu la Première Guerre mondiale.

The Beatles: Get Back est pour Peter Jackson l’occasion de rallier sa passion pour le groupe anglais à sa passion pour le cinéma. Cette série montre l’envers du décor de la rupture des Beatles, une période que les membres du groupe avaient filmée mais dont ils avaient choisi de garder les images secrètes. Peter Jackson a été le premier à avoir accès à ces images, à les monter et à les révéler au public. Soixante heures de rushes bruts sont ainsi devenues une série où l’on peut observer directement le quotidien du groupe et sa séparation progressive. Un moment qui peut sembler triste de l’extérieur, notamment pour les fans, mais qui se révèle en réalité parsemé de séquences très drôles. Un travail de mémoire qui éclaire les conditions de cette séparation pour des fans qui n’ont jamais eu de véritables explications, seulement des analyses publiées dans des livres, plus ou moins éloignées de la réalité.

Un retour dans les salles ?

Peter Jackson est moins actif depuis dix ans. Cette inactivité est sans doute liée à la mort de son ami Andrew Lesnie, qui a dirigé la photographie de la plupart de ses films. Les relations humaines sont très importantes dans le processus de création de Peter Jackson, qui aime travailler avec ses amis (voir l’article Peter Jackson: Hobbit in Hollywood).

Est‑ce que Peter Jackson va continuer à adapter l’univers de Tolkien au cinéma ? Il a affirmé ne pas être très impliqué dans la création de The Hunt For Gollum: il sera présent s’il y a besoin d’aide, mais préfère laisser les rênes à Andy Serkis. Qui de mieux, en effet, que la personne la plus proche du personnage de Gollum pour narrer son aventure entre le royaume des Elfes et le Mordor ? Cependant, il a évoqué une possible adaptation d’autres récits de Tolkien, notamment Le Silmarillion.

Tintin ou pas Tintin ? Telle est LA question qui brûlait les lèvres du public. Lorsque Peter Jackson s’associe à Steven Spielberg pour adapter Tintin, l’idée est de réaliser deux films : le premier par Spielberg, produit par Jackson, et le second par Jackson, produit par Spielberg. Mais cela fait maintenant quinze ans que le premier film est sorti, et aucune information n’avait filtré concernant le second. C’est désormais chose faite : il a été annoncé lors de cette masterclass, pour le plus grand bonheur des fans des deux réalisateurs et de la première adaptation : « Je travaille en ce moment même sur le scénario, dans ma chambre d’hôtel à Cannes ». C’est donc officiel : ce Tintin verra le jour, mais il mettra sûrement quelque temps avant d’apparaître sur les grands écrans. Cela laisse aux fans le temps de spéculer sur le tome qui sera adapté : aventure fantastique ? épopée politique ? exploration spatiale ?

Le public lui a demandé quel était son positionnement au sujet de l’IA, un enjeu préoccupant dans le monde de l’audiovisuel. Pour Peter Jackson, le plus grand danger et le principal défaut de l’IA est le non‑respect des droits d’auteur et de la propriété intellectuelle : « Si les droits n’étaient pas volés, je l’accepterais ». Les effets spéciaux de ses films sont possibles grâce à l’IA : Massive est une forme d’IA, il a converti des images d’archives en vingt‑quatre images par seconde grâce à un outil d’IA… Mais pour lui, l’IA doit rester un simple outil de création au service d’un imaginaire, et ne doit pas voler celui des autres.

Peter Jackson est un réalisateur qui a marqué la fin des années 1980 avec ses comédies gores, puis le début des années 2000 avec Lord of the Rings, King Kong et d’autres blockbusters. Son cinéma évolue avec le temps et avec les nouveaux possibles des effets spéciaux. Voir ce réalisateur néo‑zélandais, conciliant cinéma de genre et blockbusters, et ses œuvres consacrées à Cannes est un grand plaisir, et semble annoncer son retour pour le plus grand bonheur des fans de ce cinéphile‑cinéaste.

Born on October 31 and baptized by the credits of LegendI grew up fed fantastic. Since the making-of of the Lord of the Rings, I track every movie like an obsession assumed. Today a graduate of Cinema at the Sorbonne Nouvelle, I have already signed my first short film.

 

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