Avant d’entamer ce périple d’un genre particulier au cœur de Shaolin, abordons un point crucial, la raison d’être de ce papier : la dimension sérielle du Wu-Tang Clan. Durant ces prochaines minutes de lecture, que l’on vous invite à lire muni d’un fond sonore adapté, nous parlerons d’une des spécificités peu commune du groupe, à fortiori dans le contexte hip-hop des années 90. Un groupe qui semble s’être construit, s’être imposé, dans les consciences et la culture populaire, en partie grâce à sa sérialité. C’est-à-dire, grâce aux liens et aux motifs – au sens large du terme – récurrents dans leurs réalisations. Une toile finement tissée, solidement connectée, et au centre de laquelle se rencontrent deux mondes. Le hip-hop et les arts martiaux. Cependant, la sérialité du Wu ne se cantonne pas à la musique, ni à une succession de reprises, via les samples ou de bêtes références. Une narration se développe, des histoires sont contées au gré des projets. Ne serait-ce pas grâce à cette unité artistique, traduite par la sérialité de l’œuvre du groupe, que le Wu-Tang Clan a pu toucher et influencer autant de générations ? Au-delà même des frontières du hip-hop tout en garantissant ainsi sa pérennité ? En partie sans doute, c’est tout du moins ce que nous tenterons, humblement, de mettre en évidence au fil de ces lignes.

Enter the Wu

Le Wu-Tang Clan est un groupe de hip-hop/rap américain composé à l’origine de neuf membres ; RZA (Robert Diggs), GZA (Gary Grice), Method Man (Clifford Smith), Ol’Dirty Bastard/ODB (Russel Jones), Raekwon (Corey Woods), Ghostface Killah (Dennis Coles), Masta Killa (Eglin Turner), Inspectah Deck (Jason Hunter) et U-God (Lamont Hawkins). Des noms importants vont graviter autour du groupe à l’instar de Mathematics, DJ et illustrateur à qui l’on doit l’emblématique logo ou bien, plus tard, Redman le fidèle acolyte de Method Man et appartement au groupe Def Squad. Notons aussi Cappadonna (Daryl Hill), membre un peu à part entière dans le Clan, un dixième membre qui devait faire partie intégrante du groupe. Ses contributions, autant que ses absences, sont loin d’être négligeables. De surcroît, ses talents sont à la mesure du Clan et il honore sa place de neuvième guerriers qui prendra davantage de sens après la mort d’ODB, en 2004.

Parmi les pionniers du rap indépendant de la côte Est des USA, le Wu-Tang Clan est aujourd’hui unanimement considéré comme le groupe de hip-hop le plus influent de l’histoire. La route fut pourtant semée d’embûches, mais pas suffisamment pour ébranler le Wu. Le Clan se forma après la mésaventure de Robert Diggs, appelé Prince Rakeem en ce temps, avec le label Tommy Boy Records. Fier samouraï, rancunier, mais aussi lucide, il nourrit alors un désir de « vengeance ». Et le plan est simple : réunir les meilleurs guerriers, les meilleurs manieurs de mots, pour former un clan redoutable. Des ronins se rassemblant autour d’un but commun. Aidé par ses cousins, eux aussi influencés par les films d’arts martiaux omniprésents à l’époque, ainsi que par les lectures de l’Alphabet Suprême et des Mathématiques Suprêmes, populaires dans l’organisation Nation of Gods and Earths, les futurs ODB et GZA exécutent le plan de RZA.

Le cinéma, au sens large – incluant donc les films visionnés chez soi – est une source d’inspiration importante dans la construction de l’identité du groupe, dans sa construction spirituelle également. Le nom Wu-Tang Clan s’inspire du film Shaolin and Wu Tang (1983) réalisé par Gordon Liu, en plus de faire références aux monts Wudang dans la province de Hubei (aussi appelés Wutang justement), un des berceaux des arts martiaux taoïstes. La plupart des neuf membres empruntent leur pseudonyme d’un personnage de films d’arts martiaux hongkongais des années 70, produit par la célèbre Shaw Brothers, en règle générale. Si le nom de scène ne se réfère pas directement à un film (U-God par exemple), d’autres de leurs alias, car ils en ont plusieurs, le font. C’est donc baigné dans cet univers, dans cette culture hybride, que fut produit et diffusé le premier album studio du groupe. Nous sommes en 1993, le morceau Protect Ya Neck avait déjà annoncé le ton et fait parler, mais ce n’était rien en comparaison de la vague digne d’Hokusai qui s’apprêtait à déferler : Enter The 36 Chambers.

Une référence explicite au film dirigé par Liu Lia-Chiang, 36th Chamber of Shaolin : Master Killer. A l’image du film de la Shaw, l’album deviendra au fil des années un classique du genre, trônant au sommet de la majorité des tops officiels ou non, et devenant le symbole d’une nouvelle ère pour l’industrie. Le Clan va dès lors asseoir sa domination avec une discographie unique en son genre, portée par un univers de prime abord improbable, mais transformant inévitablement le paysage musical. Créant par la même occasion ce que l’on peut appeler le « Hip-Hop Kung-Fu ». Le Wu-Tang Clan c’est aussi un tour de force, celui de s’implanter dans la culture populaire autant que dans les consciences collectives. Influençant bon nombres d’artistes, divers et variés.

Shaolin Island

Evoqué à l’instant, le Wu-Tang Clan se distingue par l’omniprésence de références à des lectures pointues et philosophiques – entre autres comics – à un quotidien violent d’afro-américain, aux films populaires ou non, américains ou non. Une chienlit où se mélangent des cartouches de pistolets et des katanas, des nunchakus et des shurikens, les arts martiaux taoïstes et le hip-hop. Après avoir balancé Enter The 36 Chambers à la face du monde, le groupe, mené par un Robert Diggs rebaptisé RZA, va battre le fer pendant qu’il est encore chaud avec une stratégie bien huilée. L’industrie était un shogun que neuf samouraïs, formant maintenant un clan unifié, devaient destituer de son trône afin de lui subtiliser. Ainsi verront le jour les albums Wu-Tang Forever (1997), The W (2000), Iron Flag (2001) et 8 Diagrams (2007). Suivront A Better Tomorrow (2014) – projet amputé de plusieurs membres – ainsi que The Saga Continues (2017). Cela étant dit, pour diverses raisons artistiques ce dernier projet n’est en réalité pas dans la même continuité, en partie du fait du changement de producteur et de l’absence de U-God. Approche similaire avec le dernier album en date, là encore supervisé par Mathematics : Black Samsons, The Bastard Swordsman.

Si les noms choisis ne citent pas tous un film de la Shaw Brothers, il y a systématiquement une référence au cinéma hongkonkais, ainsi qu’à la propre sérialité du groupe au fil des projets. The 8 Diagram Pole Fighter (1984) de Liu Chia-Liang pour 8 Diagram tandis que Iron Flag renvoie au film de Chang Cheh, The Flag of Iron (1980). En revanche, A Better Tomorrow met le kung-fu de côté pour récupérer le titre du film de John Woo et Tsui Hark sorti en 1993, baptisé Le Syndicat du Crime par chez nous. Quant à Wu Tang Forever et The Wu, c’est évidemment rapporté au groupe lui-même. Pour autant, difficile de ne pas y voir un clin d’œil aux monts Wudang et à la culture martiale chinoise tout simplement, via le caractère Wu se référant à la pratique martiale. The Saga Continues est quant à lui évocateur, mais appuie l’aspect sériel de l’œuvre musicale en parlant de « saga », convoquant l’idée d’un récit et d’une narration existante.

Qui plus est, sachant que l’album fait office de réunion après le précédent projet assez chaotique dans sa réalisation. Une transition s’opère également, RZA délaisse la production au profit de Mathematics, un proche du Clan depuis leurs débuts. A l‘écoute de The Saga Continues, malgré l’absence du garant de la cohérence comme c’était généralement le cas – RZA a produit les premiers albums solo des membres et ceux du groupe – , l’essence est là et l’univers du Wu-Tang Clan ne sonne pas faux. Il n’y a pas trahison, seulement une patte différente, mais guidée par les mêmes intentions créatives, la même vision et des préceptes communs. Black Samson, The Bastard Swordsman n’est sorti qu’en Avril 2025, et il suit toujours le mouvement. Elle est là la sérialité, quand le groupe réutilise des samples de films d’un morceau à l’autre, d’un album à l’autre, énonçant une sorte de continuité narrative – autant via le cinéma d’arts martiaux que de blaxploitation. Un comics dans lequel les cases et les dessins, si ce n’est sur une pochette d’album, sont remplacés par les instruments, par les compositions musicales sur lesquelles les mots se déversent.

Tous les albums possèdent leur lot de samples cinématographiques – les samples musicaux sont volontairement écartés de notre réflexion –, sans exception. Dialogues comme bruitages d’ailleurs. Le Gong qui résonne dans The Executionners of Shaolin (1977), par exemple. Les samples utilisés fréquemment contribuent à l’immersion, ils nous renvoient systématiquement à ces films de la Shaw Brothers ou de la Golden Harvest, plongeant immédiatement l’auditeur dans cette matrice. Tout en sachant qu’à cette époque, dans les années 80 et 90, ce type de contenu était grandement diffusé et l’impact des arts martiaux fut conséquent, en particulier dans les quartiers défavorisés. Ces œuvres venues d’ailleurs offraient un autre regard sur le monde, ils diffusaient une force et des valeurs. A l’instar de Bruce Lee, un étranger en partie ridiculisé et méprisé à Hollywood, mais qui se « vengera » une fois de retour dans son pays. Il prendra sa revanche en devenant la figure mythique qu’il est devenu, influençant alors le monde durant plusieurs décennies. Son héritage se perpétue toujours à l’heure actuelle.

True C.R.E.A.M

Entre deux sorties signées Wu-Tang Clan, les projets solo apparaissent tour à tour, suivant la stratégie pensée par RZA. Les albums sont des pions d’échiquier soigneusement placés. Les coups s’enchaînent jusqu’à déstabiliser l’industrie reine. Chaque réalisation solo, portée par la personnalité de son parolier, ne cesse d’envoûter l’auditoire. Parce que, plus que créer un univers onirique qui se complète et s’enrichit album après album, les productions solo des membres, réceptacles de leurs personnalités souvent multiples – en témoigne la pléthore d’alter ego utilisés – et de leur style singulier, feront office d’épisodes d’une anthologie. Des one shot se déroulant dans un même « univers » musical. On écoute les aventures lyriques du fou ODB, du grand sage RZA, de l’érudit GZA, du ninja Masta Killa, etc. La série fictive vaguement biographique, Wu-Tang An American Saga, retranscrit habillement le travail créatif et la place accordée à l’expression personnelle sur les albums solo via plusieurs épisodes thématiques de la dernière saison.

En résulte une discographie globalement diversifiée, mais qui ne renie jamais ses origines, ni son allégeance au Wu-Tang Clan. Les décors, sous-entendus les productions musicales, garantissent la cohérence et l’affiliation. Après tout, le réel quartier de Staten Island est ouvertement nommé Shaolin, tous ces rappeurs se considérant comme des guerriers armés de mots. Parfois, ils s’imaginent en super héros, créant, là aussi, des liens sériels. Les variations sont présentes, la dimension « kung-fu » peut tendre à devenir moins omniprésente, c’est le cas avec le premier album solo de Ghostface Killah comme pour celui de Raekwon. Cependant, l’un comme l’autre, de même que de Tical (1994) à No Said Date (2005), en passant par U-God et ses références à The Kid with the Golden Arms (1979) de Chang Cheh, se rattachent toujours aux arts martiaux asiatiques, le Japon étant régulièrement convoqué lui-aussi.

The Pillage (1998) de Cappadonna, sans parler du Liquid Swords (1993) de GZA qui baigne presque intégralement dans l’atmosphère du sombre et mystique long métrage, Shogun Assassin (1980), co-réalisé par Robert Houston avec Kenji Misumi, n’y dérogent pas. Ce désir de sampler, le plus souvent l’univers des arts martiaux taoïstes, le Jiang Hu d’une certaine façon – une société martiale parallèle très populaire dans la littérature chinoise – peut donner à découvrir une grande partie de la richesse du cinéma d’arts martiaux des années 70 aux années 2000, entre autres genre cinématographiques. Si l’on prend le temps de retracer les références. Une manière efficace pour consolider l’univers et la singularité du Clan, d’opérer une synthèse entre deux cultures également. La présence de la culture martiale, notamment chinoise, n’est pas nouvelle dans la musique, ni dans le hip-hop. Néanmoins, ce sont bien les premiers à disposer d’une telle aura, d’un tel pouvoir d’influence.

Influence pas seulement délivrée au travers de la musique. C’est un état d’esprit, une philosophie, un mode de vie que chacun des membres, à minima, cultive. Même l’incontrôlable et imprévisible ODB fut contraint de se discipliner. Un peu du moins. Le fait de garder une cohérence dans le travail, dans l’attitude, et/ou via des valeurs artistiques ajoutent davantage de consistance à tout ce qu’est, à tout ce que représente le Wu-Tang Clan. A l’inverse d’autres groupes, où la réalisation de projets solo est plutôt prétexte à l’émancipation, à l’individualisation, dans le Clan la notion d’individu n’existe pas littéralement. Pas au sens commun du terme en tout cas. Cette influence, cette puissance évocatrice, que certains pourraient qualifier d’inspirante, ira jusqu’à toucher des individus de tous horizons, enfants comme adultes.

Mantis Style

En 1999, Jim Jarmusch réalise Ghost Dog : The Way of the Samurai, hommage au film Le Samourai (1967) de Jean-Pierre Melville – avec le regretté Alain Delon – et à celui de Seijun Suzuki, La Marque du Tueur (1967). Cela étant dit, de l’aveu du cinéaste, son long-métrage célèbre aussi le Wu-Tang Clan. Une sorte de mise en son et image de ce que lui transmettent les œuvres. Ce n’est pas pour rien que RZA apparaît brièvement en fin de métrage et que les crédits musicaux le mentionnent. Par ailleurs, notons qu’avant de passer derrière la caméra pour réaliser The Man With the Iron Fists (2013), fortement épaulé par Quentin Tarantino et Eli Roth, le leader du Clan participa à la bande-son de Kill Bill (2003). Tarantino avoua d’ailleurs que le rappeur était la personne du plateau qui comprenait le mieux sa vision et ses références au cinéma asiatique d’arts martiaux.

Concernant Jarmusch, on pourrait presque dire que ce dernier, au même titre que Tarantino avec Kill Bill finalement, participe à diffuser le Wu-Tang Clan. D’autant que l’amour est sincère, d’autres membres du Wu n’hésitant pas à passer lors d’une scène dans Coffee and Cigarettes (2003) puis dans Paterson (2016) du même réalisateur. Mais le Wu, particulièrement RZA, n’hésite pas à se faire voir et entendre ci et là. Comment ne pas mentionner la courte série d’animation devenue culte, Afro Samurai (2007) – qui aura le droit à une suite via un long métrage animé ainsi qu’une adaptation vidéoludique – là aussi portée par la musique de RZA. Ce dernier joue également dans L’Honneur du Dragon 2 (2013) au côté de Tony Jaa, alors que Method Man sera en tête d’affiche de How High (2001) et aura un rôle dans les séries The Wire (2002) et The Deuce (2017) de David Simon. C’est à se demander si, par ces biais, la sérialité du groupe n’en est pas arrivée à un stade immatériel, prenant vie et se diffusant par le contact visuel grâce au logo (ou par le caméo des membres), ainsi que par le contact sonore avec les samples et la signature musicale.

Un rapide aparté afin de mentionner un album volontairement omis, atypique à plus d’un titre, Once Upon a Time in Shaolin (2015). Un album n’existant quand un seul exemplaire. Sans revenir sur toutes les pérégrinations autours de cet objet, notons simplement qu’il avait de quoi s’insérer avec cohérence dans l’univers musical. Si son écoute n’est pas permise, des extraits de quelques morceaux diffusés sur internet confirment, une fois de plus, la présence de samples de films d’arts martiaux. Peu surprenant au vu du titre explicite de l’œuvre, renvoyant autant à la trilogie de Sergio Leone qu’à la saga Once Upon a Time in China (1991-1997) de Tsui Hark, centré sur un personnage historique, Wong Fei Hung, descendant de Shaolin et régulièrement représenté dans des œuvres.

Un album un peu mystérieux, pompeux diront certains, mais sans aucun doute fascinant même s’il s‘agit en réalité d’un douteux projet non officiel. Une sombre affaire qui soulevait pourtant des questionnements intéressants autour du statut d’œuvre d’art que l’on aime affubler, ou débattre sur sa légitimation quel que soit le domaine. A une époque pas si lointaine, peut-être est ce même encore sujet à de virulents débats, la dénomination « œuvre d’art » , et par extension le statut, n’était admise qu’à une œuvre unique. C’était l’unicité d’une œuvre qui lui permettait d’être considérée comme art. Une condition nécessaire afin d’obtenir l’autorisation de porter fièrement cette étiquette qui, peu importe sa pertinence, demeure un symbole significatif dans l’imaginaire collectif. Pour un groupe ayant débuté à une période où le rap et le hip-hop n’étaient que des contre-cultures vouées à disparaître, cela avait de quoi renforcer une certaine symbolique.

Lyrics Swords

RZA citait par ailleurs l’exemple de la Joconde pour illustrer ce sujet, et par extension pour justifier l’existence du non désiré Once Upon a Time in Shaolin. Est-ce que le tableau serait aussi culte et aussi utilisé comme exemple de ce qu’est une « œuvre d’art » si plusieurs exemplaires existaient ? On ne sait pas. En revanche, comme l’affirme le monsieur, la magie de l’œuvre unique c’est que pour en faire l’expérience, pour contempler le tableau de la Joconde et respirer le même air, il faut obligatoirement se rendre au Louvre. Il n’y a qu’en ces lieux qu’il est techniquement possible de la contempler, de la consommer des yeux. De la faire exister. Une Å“uvre ne prenant sens qu’une fois confrontée aux jugements des autres. Nul doute que la création exposée se vêtira malgré elle d’une aura particulière.

Mais revenons à notre sujet. Le Wu-Tang Clan opère également dans le transmédia comme déjà brièvement mentionné. Leur présence n’est pas réservée aux écrans et dispositifs audio. Ça ne suffisait pas à satisfaire leurs ambitions. S’asseoir sur le trône du « game » ne devait pas être la finalité, pas selon leurs valeurs. Une de leur mission étant le partage et la diffusion de la connaissance. Entendre des morceaux du Wu aux quatre coins de Shaolin – Staten Island – n’était que le commencement. Une fois le sommet atteint, il faut craindre la chute. Il est donc impératif d’entamer un atterrissage contrôlé, de planer jusqu’à retomber sur ses pieds. L’air se raréfie là-haut, ce n’est pas bon d’y végéter. Le Clan le savait.

Si le film de RZA ne viendra pas de sitôt, c’est le jeu vidéo et la mode qui seront investis assez rapidement. Côté vêtement, le Wu Wear s’est rapidement imposé et boostera la diffusion de l’emblématique logo à l’international, tout en renflouant les caisses du Clan. Une stratégie visant à ancrer le symbole du groupe dans le paysage. Afin que chaque personne habillée de la marque puissent se reconnaître dans la rue. Un moyen efficace de générer un sentiment d’appartenance à un groupe pour les fans qui, aussi fin soit-il, tissent un lien avec le Clan. Et le groupe sait se faire remarquer quand il le faut. En tant que gros consommateurs de culture, qu’elle soit philosophique ou non, tout servait à nourrir leur matière grise, les jeux vidéo et la bande dessinée de super héros n’y manquaient pas.

Peu surprenant d’apprendre qu’en 1999, la PS1 de Sony vit débarquer un drôle de jeux de combat sobrement intitulé, Wu-Tang : Shaolin Style. Si le soft n’a pas marqué les esprits ni vraisemblablement connu de ventes mirobolantes pour être régulièrement cité, force est de constater qu’il s’apparente à un prototype à ce qui deviendra l’iconique Def Jam Fight for New York. Un soft de qualité dans lequel une myriade de rappeurs du label éponyme se tape sur la tronche. Une fois de plus, cette incursion va plus loin que le simple opportunisme, c’est plus une sorte d’égotrip créatif, avec une constante artistique : Via le logo, les musiques du jeu, mais aussi le lore et les personnages, l’ambiance et la direction artistiques. Nous sommes bien dans l’univers du Wu. Récemment, c’est un nouveau jeu qui fit  teasé. Nommé Wu-Tang : Rise of the Deceiver, le projet est soutenue par Ghostface Killah et doit se rattacher à un film, Angel of Dust. 

Once Upon a Time in Earth

Avec le soutien de l’éditeur Ground Zero, des dvd labellisés Wu-Tang Clan vont voir le jour. Ces dvd sont en fait un rassemblement de plusieurs films d’arts martiaux, pas toujours aussi mémorables que les plus connus, mais riches de créativité pour certains. Une sorte de sauvegarde et de partage d’un patrimoine culturel trop souvent oublié, voire négligé. Patrimoine qui les a profondément influencés. On retrouve cette contribution de manière un peu officieuse sur Youtube avec la chaîne Wu Tang Collection qui pullulent de films obscurs en version anglaise. Les plus curieux et attentifs y retrouveront de nombreuses références ainsi que divers samples utilisés dans les albums.

Ces actions renforcent l’idée selon laquelle le Wu-Tang Clan nourrit constamment sa sérialité dans le but de survivre à travers le temps. A l’instar d’un art martial que les grands maîtres enseignent avec l’espoir que la connaissance trace son chemin dans le corps et l’esprit d’une multitude de générations. Car c’est ce qu’il restera à la fin, le partage et la transmission. Ceci étant dit, il y a une sorte d’effet miroir entre d’un côté le Clan qui renvoie aux films d’arts martiaux, et de l’autre côté ces mêmes films qui finissent maintenant par résonner avec le groupe et leur musique. Ce qui est de plus en plus palpable à mesure que les décennies passent et que l’on se replonge dans ces œuvres du passé.

Cette présence sur divers fronts, cet éclectisme dans le choix des supports créatifs, influence indéniablement des castes de personnes et d’artistes variés. Au cinéma avec Jim Jarmusch, nous le disions, mais également dans la musique avec, par exemple, les deux projets musicaux du groupe El Michels Affair : Enter the 37th Chamber (2009), réappropriation du nom et des productions du premier album du groupe, et la suite, Return to the 37th Chamber (2017), écho cette fois à ODB. En outre, difficile de ne pas penser à la trilogie 36th Chamber du cinéaste Liu Chia-Liang. Mentionnons également l’ouverture d’une exposition d’Olivier Annet N’Guessan, le Wu Lab, sur Paris notamment, s’apparentant à un musée dans lequel on retrouve divers objets réalisés par des artistes inspirés par le Wu. Un témoignage direct de leur influence.

Wu-Tang Clan, qu’on apprécie ou non, n’en demeure pas moins un groupe unique, tant sur la scène hip-hop que celle de la musique en général, et au-delà. Consommer leur musique, ou autre créations affiliées, permet de constater leur indécente influence, de la richesse qui irriguent leurs travaux. En construisant sciemment sa sérialité, comme sa singularité, d’abords en se réappropriant la philosophie martiale taoïste, en samplant les œuvres filmiques s’en réclamant aussi, le Clan a pu maintenir sa cohérence artistique, et quasi narrative, au sein de ses œuvres. Tissant une imposante toile connectée qu’on nous invite à rejoindre.

Une fois piqué par l’abeille et sauvé par la toile tissée par le Wu, difficile d’espérer s’en extirper. On rencontre une musique, on sent un plaisant venin circuler dans nos veines. Il ne suffira alors que d’un regard lancé sur le logo pour que la magie onirique de leur musique s’invite. Il y aura toujours un écho, un phénomène de résonance pour venir soutenir la flamme. Et si l’on pense encore que les Å“uvres ne sont que des fictions ne méritant pas tant de considération, c’est oublier que la fiction et l’imaginaire n’en sont pas moins d’autres réalités. Des réalités qui parfois s’imbriquent et impactent notre monde, comme en 2018, à Staten Island, lorsque la date du 9 novembre devenait officiellement le « Wu-Tang Clan Day Â». Ou le Wu-Tang Clan District. Un accomplissement pour les neufs membres originelles, célébrant par la même occasion le premier quart de siècle de l’album Enter the 36th Chamber. L’avenir nous dira, lorsque que tous auront rejoint la terre sous forme de poussières, si le Wu-Tang Clan perdurera.

Scribe ninja échappé de l’île de Shang Tsung et vivant maintenant sous perfusion de films, il est possible de m'apercevoir sur le dos de Falkor alors que je parcours les mondes imaginaires en quête d’une catharsis ou d’une inspiration. On dit de moi que je suis constamment guidé par les valeurs martiales héritées de ma jeunesse dans le Jiang hu.

 

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