Traversées est un film qui revient de loin. Sorti en 1982 et premier film de son réalisateur, Mahmoud ben Mahmoud, il a eu un grand impact sur le monde arabe à sa sortie, avant de petit à petit disparaître de la mémoire collective… Grâce à l’initiative de la Cinematek, le film a été restauré en 2021 et peut recommencer à faire parler de lui. Récit d’inspiration autobiographique, il met en relief la situation parfois absurde des frontières et dépeint déjà à son époque la complexe situation migratoire. Sa contemporanéité pourrait en faire pâlir plus d’un, comme si rien n’avait changé en quarante ans.

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Une technique qui traverse le temps

Un bateau quitte le port. Derrière lui, le quai s’éloigne. Lentement, la cale se referme, jusqu’à ne plus laisser passer la lumière. Générique. Plan suivant, un travelling latéral sur une file d’attente, remplie de personnes d’origines diverses et variées. Alors que la caméra remonte lentement la queue, des plans de tampons tombent comme les couperets autoritaires des douaniers qu’ils sont, hachant le mouvement limpide de la caméra. Pas une seule parole n’a encore été prononcée, aucun personnage n’a déjà été vu que tout est déjà là. Le bateau comme lieu privatif de liberté. L’horizon qui disparaît sans retour. Le pouvoir suprême des douaniers, armés de leurs tampons. Leur autorité qui décide seule du destin des petites gens qui s’avancent.

Traversées
Youssef et Hamid en pleine confrontation à la douane.

Le film a à peine commencé qu’une véritable intelligence du montage s’offre aux yeux du spectateur. Et qui ne démérite pas dans le reste du film. C’est l’œuvre de Moufida Tlatli, une habituée des bancs de montages tunisiens. Huit ans plus tard, elle remportera la Caméra d’or à Cannes pour Les silences du palais, un film écrit, réalisé et monté par ses soins. La restauration est par ailleurs d’une qualité exemplaire. La photographie de Gilberto Azevedo est saisissante et a sans doute retrouvé sa superbe d’autrefois. A la fin de la séance, le réalisateur confiait retrouver dans son film tous les défauts propres à un premier jet, mais les images sont bien là pour le démentir.

Des comédiens qui traversent l’écran

Les deux comédiens principaux, Fadhel Jaziri et Julian Negulesco, éclaboussent le film de toute leur prestance. Ils sont Youssef et Bogdar, respectivement anarchiste tunisien et communiste slave. Refusés à la fois à la frontière britannique et à la frontière belge, ils se retrouvent bloqués sur le ferry, dans une succession d’allers-retours entre Ostende et Douvres. Personne ne sait quoi faire de ces deux étrangers que tout oppose. Par la force des choses, leurs solitudes respectives les rapprochent. Ils s’occupent comme ils peuvent, pris dans la boucle de leur condition. Les discussions  philosophiques et politiques animent leurs journées, chacun exposant tour à tour sa vision du monde et en s’éclipsant à la nuit tombée. Traversées est paradoxalement un film à la fois bavard et introspectif, car Youssef, son personnage principal, reste résolument mutique. Il trouve dans son silence la liberté qu’on refuse de lui donner.

TRAVERSÉES
Youssef se balade, accompagnée de sa nouvelle camarade

Une dernière traversée pour la route…

Puis vient le moment de briser l’énergie mise en place jusqu’alors. Mettre fin au duo. Alors que le désespoir pousse Bogdar à trouver une porte de sortie dramatique (à nouveau dans une séquence au montage brillant), Youssef se retrouve seul. La dynamique du film change totalement, rentrant encore plus dans l’introspection. Comme si, loin désormais du vacarme du Slave, les pensées de notre protagoniste se laissaient à entendre. Mais la Nature ne supporte pas le vide et très vite, une nouvelle rencontre permettra à Youssef de combler sa solitude. La romance qui commence alors rend vaporeux et mystérieux, ce ferry auparavant si pesant. Les traversées infinies de Youssef n’ont pas pris fin, mais elles ont pris un tournant plus doux. Un tournant qui poussera aussi le film à desserrer son étreinte si savamment tenue jusqu’ici. Il perd en puissance dans un dernier acte ce qu’il gagne en optimisme rêveur. Une pointe de déception qui n’amoindrit pas le reste du film, dont la force toute particulière me hante encore au moment d’écrire ces lignes.

Encore petit fretin dans l'océan du cinéma, je nage entre les classiques et les dernières nouveautés. Parfois armé d'un crayon, parfois d'une caméra, j'observe et j'apprends des gros poissons, de l'antique cœlacanthe bicolore, du grand requin blanc oscarisé et des milliers de sardines si bien conservés.

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