Dernier venu dans la filmographie de Damien Chazelle (La La Land, Whiplash, First Man), Babylon est l’évènement cinématographique de ce début d’année. Malgré un début d’exploitation étasunienne catastrophique, le film déboule sur les salles européennes et déclenche un intense débat critique. Les partenaires de la mesure auront froid dans le dos en parcourant les micro-critiques de Twitter au sujet de Babylon, qui se déchirent entre des louanges extatiques et une haine toute viscérale. Alors, pourquoi donc le dernier-né du franco-américain Damien Chazelle fait-il tant jaser ?

Hors normes

La carrière de Chazelle a débuté il y a à peine une décennie, avec un film étudiant à mini-budget : Guy and Madeline on a Park Bench. Tout juste cinq ans plus tard, il propose Whiplash, un drame mettant en scène J. K. Simmons et Miles Teller, raflant des prix partout à travers le monde dont, notamment, le grand-prix de Sundance. Ce succès permet à Chazelle de multiplier son budget par 10 pour son film suivant, La La Land, une comédie musicale qui devient un véritable phénomène.

First Man, de nouveau avec Ryan Gosling, passe un peu plus inaperçu mais introduit Chazelle au grand film de studio, produit notamment par Spielberg. Une ascension qu’il poursuit avec Babylon, film de tous les superlatifs : plus de 80 millions de budget hors promotion, une durée totale supérieure à trois heures et un casting de stars réunissant notamment Brad Pitt et Margot Robbie. Et si cela ne suffisait pas, Babylon s’attèle à une généalogie d’Hollywood à l’époque charnière du passage du cinéma muet au parlant. Chazelle ne manque donc pas d’ambition pour son Babylon

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Naissance de l'hystérie collective

Le premier studio de cinéma à s’installer à Hollywood en 1911 est le Nestor Studio, décennie durant laquelle Hollywood devient le point névralgique de la nouvelle production cinématographique américaine. En 1925 nait la MGM, le fameux studio au lion rugissant, et peu à peu les campements artisanaux où se tournent les films se muent en de véritables superstructures attirant en leur sein les plus grandes stars du septième art.

Babylon débute à ce moment-là, en plein boom du cinéma muet. Manuel Torres, homme à tout faire pour le studio Kinoscope, se retrouve au milieu du désert entourant Los Angeles afin de satisfaire l’énième lubie de son employeur : emmener un éléphant dans une réception organisée par les pontes du cinéma. S’en suit une séquence absolument hallucinante d’une fête partagée entre sexe, ivresses, drogues et goût absolu du spectacle : s’y croisent déjà nos trois protagonistes principaux. Un Brad Pitt campant Jack Conrad, une star absolue, coureur de jupons et rarement sobre; Nellie LeRoy (Margot Robbie) en wannabe star absolument déterminée à faire son nom dans l’industrie du cinéma et Manuel Torres (Diego Calva, pour son premier grand rôle) l’homme à tout faire cachant ses origines mexicaines et souhaitant lui-aussi s’intégrer dans la matrice du septième art.

Chazelle y assoit directement sa maestria technique, en de longs mouvements de caméras voltigeant dans ce manoir transformé, pour une soirée, en un véritable Pandémonium de sexe et de drogues. Parfaitement rythmé par la musique de Justin Hurwitz – récompensée aux Golden Globes 2023 – les séquences festives auraient pu durer un peu plus qu’on ne s’en serait pas plaint. Ce segment file d’ailleurs sans offrir au spectateur le moindre répit, parfois jusqu’à l’étouffer sous l’empilement de plans expédiés à une vitesse ahurissante.

Et c’est peut-être là que se situe la plus grande fêlure de Babylon. Chazelle, bien conscient de sa longueur excessive (d’un excès, comme nous l’avons vu, qui traversera entièrement le film), semble constamment craindre de perdre l’attention de son spectateur, au risque d’être parfois frustrant tant nos yeux n’ont pas le temps de détailler le fourmillement des mille figurants et la richesse des décors.

Le sale version Chazelle

Son cinéma s’offre également, toujours dans un mode excessif, de nouvelles thématiques et de nouveaux modes filmiques : le crade, le sexuel, le déviant. Et Chazelle donne immédiatement le ton, en laissant son pachyderme longuement déféquer sur sa caméra… Babylon éclaboussera le spectateur, l’éreintera, le secouera. Qu’il s’agisse de la foule bénie par le sperme d’un phallus géant chevauché par un nain, des longues giclures des vomissements de Margot Robbie au dérangeant design sonore d’une scène de morsure de serpent, le réalisateur expose une bonne dose de sale.

En parallèle, il embrasse pour la première fois une sexualité frontale – certes souvent noyée dans une sur-stimulation constante de l’œil du spectateur – et même quelques effets sanguinolents qui tachent les murs. Mais soyons bien clair, si le cinéma de Chazelle n’a jamais été aussi débridé, il n’en devient pas non plus subversif. On reste à mille lieues d’une provocation de Lars Von Trier ou de Gaspar Noé, et, tant qu’à faire, on aurait apprécié qu’il s’autorise plus de déraison de ce côté-là. Une folie bridée particulièrement visible dans une séquence souterraine à l’intérieur du « trou du cul » de Los Angeles, portée par un Tobey Maguire cabotinant un peu trop. Le trash slash freak show qu’il offre alors reste largement sous-exposé, perdu dans l’ombre, et échappe en grande partie à la caméra virevoltante de Chazelle, laissant au spectateur un certain goût de frustration…

N’empêche que cet appétit pour la sédition (sage) n’est pas gratuit et développe le double discours entourant le très artificiel monde du cinéma hollywoodien : d’un côté une haute-société tributaire d’un bon-goût mondain, débordante de richesses, aristocrate et puritaine, et de l’autre un monde de l’ombre friand de prostituées, nageant dans la drogue et les interdits. Chazelle dépeint parfaitement cette galaxie à-part, détachée de toutes lois et où l’argent peut absolument tout payer : la disparition d’une actrice envoyée dans le coma par les facéties sexuelles d’un magnat hollywoodien, des figurants tués à la pelle, des comportements racistes abjects…

Une bicéphalie d’autant plus illustrée par l’introduction du code Hays dès les années 30 (l’injection de codes moraux à l’intérieur des productions hollywoodiennes pour échapper à la surveillance et à la censure), peut-être trop rapidement survolée dans le long-métrage.

Mise en abîme

Babylon, tout comme ses précédents films, se veut un rise and fall. Chacun des personnages suit une trajectoire typique – parfois même archétypale – de succès foudroyant impliquant, nécessairement, une chute brutale. Le seul qui s’en sort, c’est le trompettiste afro-américain Sidney Palmer (incarné par Jovan Adepo). Contrairement aux autres personnages, il n’accepte plus le broyage systématique imposé par la machine hollywoodienne et décide, de son propre chef, de quitter son rôle de star pour redescendre pratiquer son art dans de petites salles.

Une scène que Chazelle dispose en montage alterné avec l’enterrement de la grande star, qu’on ne peut qu’interpréter comme une mise en abîme même de la carrière du réalisateur. En égratignant le système qui produit son propre film, il semble bien conscient qu’un retour rapide à une échelle plus humaine est nécessaire s’il veut durer et s’épanouir derrière sa caméra…

Discours méta sur sa propre carrière et critique ouverte du cinéma hollywoodien, cela tout en étant son produit direct, il va sans dire qu’il s’inscrit aux côtés de Lana Wachowski et de son Matrix Resurrections. Des cinéastes tirant à boulets rouges sur le système qui les produit, c’est peut-être le symptôme d’un mal caractérisé par l’effondrement du film du milieu. Qu’il s’agisse tout récemment de Trois mille ans à t’attendre de Miller ou West side story de Spielberg, le film à budget moyen ne parvient plus à exister au box-office et semble bel et bien condamné à disparaitre au profit des superproductions gargantuesques.

Babylon fustige d’ailleurs dans sa scène finale ces films cyniques. Ceux qui recyclent de l’ancien pour en rire ou en faire des succédanés publicitaires, comme toutes les dernières Marvelleries sorties récemment. Et de se clore, avec un Manuel Torres bouleversant, entrevoyant au travers des images de Chantons sous la pluie tout le cinéma de hier et de demain : de Méliès à Avatar, en passant par Matrix et Jurassic Park.

Là où certains décrivent un égo-trip insupportable de la part du cinéaste franco-américain, ne faudrait-il pas plutôt y voir une touchante déclaration d’amour au septième art dont il constate, comme nous, chaque jour l’effritement ? En tous cas, reste que les intenses débats qui entourent Babylon (certes non exempt de maladresses) prouvent bel et bien que le film stimule la discussion, et c’est une qualité indéniable que devront autant reconnaitre ses pourfendeurs que ses pires détracteurs.

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de son pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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