En Amérique latine et tout particulièrement au Mexique, la quinceañera est une célébration populaire du passage à l’âge adulte des jeunes filles. Dans ce coming of age à la croisée des télénovelas et d’une série B ratée, deux amies inséparables voient leur amitié mise à rude épreuve, alors que l’une des deux tombe enceinte d’une créature surnaturelle. Malgré quelques ruptures de ton plutôt réussies sur la première moitié du métrage, Quince bascule vers le film réac avec un message puant. Comme un avant-goût du cinéma bolloréen qui nous attend, Quince aurait presque pu trouver sa place dans un festival catholique intégriste dédié au genre. 

15 nuances de patriarcat

Pour cette première européenne au festival de Neuchâtel, le cinéaste Jack Zagha Kababie est venu en personne présenter la séance. Avant de démarrer la projection, le réalisateur mexicain s’est fendu d’une explication sur l’importance que constituait ce passage initiatique à l’âge adulte pour les jeunes filles mexicaines. Un détail qui prend toute son importance puisque l’intrigue du film repose cette attente insoutenable de jeunes adolescentes d’une école privée pour filles. Gouverné d’une main de fer par une proviseure catholique, l’établissement promeut bien évidemment une vision traditionnelle où le sexe avant le mariage est un interdit formel auquel on ne saurait se livrer. Les jeunes vierges sont pétries de rêves de princesses, entretenus par les réseaux sociaux où l’hashtag quinceañera est un immanquable. Avoir une quinceañera virale, c’est le rêve de Ligie et Mayte, qui sont toutes les deux issues de milieux précaires.

Les deux filles forment une équipe soudée face à Genoveva, archétype de la gamine bourgeoise tête à claques, qui se permet toutes les crasses contre ses camarades. La petite peste doit être au centre de toutes les attentions et elle compte bien que sa quinceañera soit inoubliable. Sur ce point, le film réussit plutôt bien à montrer les fractures sociales de ce rituel où certaines familles privilégiées n’hésitent pas à dépenser parfois jusqu’à plus d’un million de pesos mexicain, soit des dizaines de milliers d’euros, quand d’autres jeunes filles devront travailler d’arrache pieds pour se payer une fête à la hauteur de leur espérance. Moquées pour leur proximité, Ligie et Mayte sont suspectées d’être lesbiennes. Mais cette ambiguïté n’en sera jamais vraiment une, puisque le cinéaste n’ira pas plus loin sur ce point.

Coming of age douteux

La quinceañera, c’est comme un mariage mais juste pour soi. Fête traditionnelle par excellence, ce protocole prénuptial est très encadré. La messe y occupe souvent une place centrale, le changement de chaussures symboliques rappelle le conte de fée de Cendrillon et l’immanquable prince charmant à venir. C’est d’ailleurs le père qui danse une dernière valse avec sa fille devant l’assemblée. Parfois, on offre une toute dernière poupée, symbole de la fin de l’enfance. Si Quince ne montre pas forcément ces rites, c’est parce qu’il se concentre avant tout sur les mois qui précèdent la quinceañera et où les jeunes filles préparent avec assiduité l’évènement comme s’il s’agissait d’un mariage.

Quince n'arrive jamais vraiment à choisir entre satire, série B et coming of age foireux.

A cette dimension patriarcale et rétrograde des sociétés d’Amérique latine préparant les filles à devenir de bonnes épouses, la quinceañera a en partie évolué avec le temps et les mœurs. Pour une partie de la jeunesse latine, la fête a subverti cette parade prénuptiale grotesque, allant même jusqu’à servir des dimensions politiques. Dans les familles les plus progressistes, la quinceañera peut ainsi devenir l’occasion d’un coming-out, de revendications féministes ou queer, contrastant largement avec la version archaïque originelle. Cette dualité n’apparaît pas dans le film de Jack Zagha Kababie et Yossy Zagha, qui décident de braquer l’objectif sur la société mexicaine traditionnelle. Quince flirte un long moment entre les registres, quitte à désarçonner son spectateur, qui en vient à s’interroger sur le message recherché par son réalisateur.

Le trio d'actrices n'est pas mauvais en soi, mais certaines scènes sont tellement grotesques qu'elles ne peuvent pas s'en sortir indemnes.

Tu n’avorteras point

Lorsque Ligie tombe enceinte, elle se rend avec son amie à l’hôpital où une médecin (présentée sous un beau jour) lui refuse l’avortement où il est encore pénalisé dans plus de la moitié des Etats du Mexique. C’est donc dans une clinique clandestine douteuse que Ligie va devoir aller pour se faire avorter. Alors le malaise s’installe lorsque le gynécologue caresse de façon insistante l’entrecuisse de la jeune fille, malgré la présence d’une assistante dans la salle d’opération. Ligie donne alors à trois reprises des coups de pieds dans le chariot d’instruments, avant que le méchant docteur pervers ne la gronde, parce qu’elle ne veut pas avorter. Contrariée, Ligie élimine alors tout le cabinet, renouant alors avec la série B à très petit budget pour le meilleur et surtout pour le pire.

Carrie (1976), Quince (2026), deux salles, deux ambiances !

Si l’on doutait encore du caractère réactionnaire de la scène, l’épilogue ne laisse plus aucun doute sur la « vision » de Quince, décidemment l’anti Carrie par excellence. La quinceañera de la petite bourgeoise vire alors à un massmurder avec un gloubiboulga de meurtres complètement ratés. La règle d’or quand on a un petit budget, c’est de jouer avec l’économie des scènes spectaculaires. Eviter la lumière plein fard et préférer l’obscurité et les plans serrés. Quince affiche fièrement sa médiocrité en multipliant les plans longs où l’on aperçoit même les ombres des projecteurs. Les gaffes sont tellement grosses, qu’on s’est demandé comment cela a pu passer au montage. Qu’il s’agisse de la grand-mère morte qui cligne deux fois des yeux ou des gamines qui s’allument des clopes éteintes, le sang qui coule comme de l’eau claire, il ne manquait plus que le cameraman apparaisse pour cocher toutes les cases de l’amateurisme.

Le désir féminin hétérocentré

Tout un pan du cinéma des années 80 a pourtant démontré que film fauché ne rime pas nécessairement avec film foiré. Outre les deux jeunes filles et les ruptures de ton parfois réussies, Quince multiplie tous les clichés du mauvais film de genre, avec l’éternel explication de texte et l’immanquable recherche Wikipédia du folklore démonique et autres joyeusetés pour chercher de trouver un sens à l’intrigue. On a ri plus d’une fois devant certaines scènes ponctuées de riffs de guitare qui cherchent tant bien que mal à amplifier l’effet dramatique. Là où Quince aurait pu devenir un gentil nanar, on est sorti médusé par cette image grossière visant à dénoncer l’avortement sous couvert d’amitié. Au lieu de nous donner un film soap navrant, Quince aurait pu montrer les contradictions de la société mexicaine entre les deux versants de la quinceañera. Pis encore, le regard masculin s’interdit ici de véritablement afficher les désirs des jeunes filles.

Prix de la critique à Fantasia, La Virgen de la Tosquera montre le feu intérieur des adolescentes avec panache.

Pourtant d’autres films n’ont pas hésité à montrer de manière très frontale ce qui traverse de jeunes ados pressées de découvrir le sexe. C’est ce que faisait très bien l’excellent La Virgen de la Tosquera de la réalisatrice argentine Laura Casabe. Un film à la fois cynique et glaçant dont nous vous parlions à Fantasia l’année dernière. On se rappelle encore cette adolescente qui va voir un homme prostitué pour perdre sa virginité. Aux antipodes de la modernité du film de Casabe, Quince n’abordera le désir féminin que sur le ton de la blague, comme si seul le rêve de princesse n’avait vocation à exister qu’au travers de la libido masculine. Suite à cette première européenne, gageons que Sage serait tout trouvé pour distribuer le film en France… Oui on a vu un film prolife mexicain à Neuchâtel et on se demande encore comment il a bien pu être sélectionné au NIFFF. Une séance d’autant plus gênante que le réalisateur était avec nous lors de ce naufrage. Si un capitaine ne quitte jamais son navire, nous, on aurait bien aimé s’échapper fissa de cette séance nauséabonde.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

5 1 voter
Évaluation de l'article
S’abonner
Notifier de
guest
1 Commentaire
le plus ancien
le plus récent le plus populaire
Mr_wilkes
Mr_wilkes
2 heures

Gageons qu’il s’agisse de notre pire séance de ce NIFFF 2026 ! Merci pour la critique

1
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x