Si vous n’avez pas encore vu le nouveau Yórgos Lánthimos (Canine, The Lobster, Mise à mort du cerf sacré…), fuyez pauvres fous ! Cette critique contiendra plusieurs spoilers, et bien que le film se regarde moins pour ses rebondissements scénaristiques que pour son atmosphère en tout point singulière, la sidération ressentie face à Pauvres créatures ne sera que plus grande dans l’esprit d’un spectateur vierge de toutes informations… Et pour les autres, bonne lecture !

Docteur Maboul

Un fameux (et peu orthodoxe) docteur, Godwin Baxter (Willem Dafoe), repêche une jeune femme enceinte (Emma Stone) juste après son suicide. S’il parvient à la ramener à la vie, il ne s’interdira pas quelques facéties anatomiques : il retirera le cerveau du nouveau-né pour le ficher dans la boîte crânienne de sa mère. Trouble opération sur une femme/poupon oubliant tout de son passé, désormais coincée dans un corps inadapté à son âge mental. Renommée Bella, elle s’impatiente de plus en plus de découvrir le monde extérieur et de quitter la demeure de son « créateur »…

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Pauvres créatures. Au pluriel… Car si l’on aurait pu croire au premier abord que le titre faisait référence à Bella uniquement (le personnage incarné par Emma Stone qui est littéralement de tous les plans), le long-métrage orchestre la fermeture de cercueil d’un monde entier et de toutes les marionnettes pathétiques qui l’habitent. Se retrouvent plongée dans cette bière close tantôt enterrée une galerie de personnages truculents : un apprenti-chirurgien cocu (Ramy Youssef), un amant à conquêtes qui se fait prendre à son propre jeu (Mark Ruffalo), une seconde Frankenstein tout aussi séduisante mais bien plus limitée, une galerie de prostituées parisiennes et tout un bestiaire de bêtes chimériques aussi marrantes qu’inquiétantes.

L'une des étranges bestioles "mi-mi-" créées par le Dr. Baxter

Le seul qui semble en réchapper – et encore – c’est le Dr. Godwin Baxter (Willem Dafoe), bien surnommé God. Le créateur (il crée autant ses « humaines », ses animaux « mi-mi » ou encore ses étudiants) observe ses pauvres choses végéter – et lentement mourir – devant lui. Un personnage récurrent chez Lánthimos (celui de Colin Farrell dans Mise à mort du cerf sacré, les parents dans Canine, le couple à la tête de l’hôtel de The Lobster, le « gourou » de Alps…), supérieur, tordu et dépossédé en même temps, qui pourrait au final incarner le réalisateur grec lui-même. Un nouveau Mary Shelley qui coud ses histoires cruelles et observe, derrière l’œil de la caméra, comment elles se déploient. Certains plans – l’effet fisheye récurrent ou le plan réduit à un rond flou qu’on verrait au travers du Judas d’une porte – rappellent même son propre statut d’intermédiaire : l’image qui s’anime à l’écran se réveille à sa condition d’image, le spectateur se fait un bref instant déposséder de son film et on nous remémore la présence d’un passeur intercalé…

L'un des plans vus comme au travers d'un judas de porte

Optimisme noir

Et ce passeur nous livre ici l’un de ses films les plus optimistes, malgré toutes les macules de noirceur qui émaillent son histoire. On est bien loin de la froideur chirurgicale de Canine ou de l’inéluctabilité cruelle de Mise à mort du cerf sacré, Pauvres créatures est un récit d’émancipation pourvoyeur d’espoir… Enfin, du moins dans le carcan du cinéma de Lánthimos car le film reste tout de même bien timbré. Une émancipation féminine, d’une Frankenstein littéralement assimilée à sa progéniture, enfermée, violée, qui trouverait échappatoire grâce à une trinité qui n’a rien de hiératique : la lecture, la science et le sexe. Surtout le sexe d’ailleurs (mais nous y reviendrons)… Mais ce qui frappe le plus, c’est le goût pour la comédie qui traverse Pauvres créatures. Un rire franc, amené par un comique de répétition irrésistible et un goût du décalage constant, tout autant qu’un rire jaune face à l’escalade de scènes gênantes dont seul Lánthimos a le secret.

Le cinéaste qui nous avait offert du Haneke dans le texte à plusieurs reprises diversifie ses influences, quitte son panoptique pour se rapprocher de ses personnages, sans pour autant se délester totalement de son cynisme et d’une bonne part de nihilisme bien crasseux.

Sexe(s)

Dans Pauvres créatures, le stupre est partout. D’abord le sexe tordu, vicié, possessif, exercé sur cet étrange Frankenstein chérubin si prompte à se pisser dessus et à se laisser aller à des ires destructrices assimilables à des crises pré-adolescentes. Bella-enfant est menée et possédée par des hommes, dans un quart-film en noir et blanc multipliant les inserts d’une musique irritante et répétitive, mais jamais en tombant dans l’intérêt quasi-voyeuriste qu’offrait la thématique de l’inceste de Canine par exemple. Un simple malaise, tenace mais planant, qui infuse cette première partie…

Puis peu à peu, Bella se mue en être capable d’onanisme. Si un trouble persistant d’une connivence très œdipienne avec le père/créateur s’installe, une étape de développement est franchie : l’image délaisse son noir et blanc classieux pour se parer d’une palette de couleurs toutes plus vives les unes que les autres. Si Lánthimos nous avait habitué à un cinéma glacial qui parasitait jusqu’à sa palette de couleurs (Canine et son seul sursaut chromatique à base d’hémoglobine, The Lobster et ses paysages délavés par la pluie, la monotonie glacée des couloirs de Mise à mort du cerf sacré), celle qui point enfin dans Pauvres créatures éclate, suinte, infuse les intérieurs autant que les extérieurs… Les « furieuses culbutes » enfin consenties semblent de concert déclencher un développement cognitif tardif chez Bella, mais aussi un nouvel élan dans un film qui se met sérieusement en branle.

Et Bella amorce l’ascension de l’échelle du développement de l’enfant, passant stades anal, phallique (un concept freudien donc forcément phallo-centré), génital… Et alimentée par ses rencontres, ses expériences, ses lectures et son expérience du monde, Bella parviendra à s’extirper de l’étrange matrice dominatrice et masculine dans laquelle elle était (re)née. Pourtant, la débauche de sexe de Pauvres créatures ne s’arrête pas là… En effet, dans sa découverte du monde, Bella va finir par atterrir sans le sou à Paris et y découvrir la magie de la prostitution.

Frankenhooker

Si Frank Henenlotter amenait son scientifique fou à errer dans la 42e Rue pour y ravir ses prostituées à découper afin de créer sa proto-nouvelle-petite-amie dans Frankenhooker (disponible sur Shadowz), Lánthimos amorce le mouvement inverse : c’est sa propre Frankenstein qui va vendre son corps dans les bordels parisiens. Une excuse pour dégainer une avalanche de scènes explicites toutes plus bizarroïdes les unes que les autres ? Peut-être. La dernière étape vers la plus totale émancipation sexuelle, également. Segment apothéotique par la conjugaison d’une musique rythmée d’ahanements orgasmique et de claquements de chairs à la débauche visuelle de corps pluriels, répétition ad nauseam virant à la conclusion soudain ouatée et poétique d’un film qui nous en aura mis plein les mirettes durant plus de deux heures vingt.

« Frankenhooker » (1990)

Réarmement féministe

La direction artistique du long-métrage donnera le tournis. Mélange bâtard entre un Terry Gilliam au top de sa forme et un Tim Burton sous psilocybine, Pauvres créatures déploie une simili-Terre steampunk aux marqueurs temporels manquants (la Tour Eiffel est-elle en cours de construction ou à moitié détruite ?), écrasée par des lignes de fuites sidérantes et par des cieux que même l’acide des Pink Floyd ne nous ferait pas voir. Un brouillage temporel d’autant plus intéressant que le discours du film sur l’émancipation féminine ne se réduit pas au carcan d’une époque, bien au contraire. En effet, les récents évènements ayant secoué le monde du cinéma et la politique d’un pouvoir startupien qui sent, malgré ses atours de modernité, toujours plus la Vieille France et le virilisme frelaté, nous rappelle malheureusement l’importance d’une telle palabre aujourd’hui encore…

Ajoutons qu’Emma Stone continue à creuser le sillon d’une carrière qui la place de plus en plus comme l’une des actrices américaines les plus intéressantes à suivre, autant par les sommets de cringe qu’elle ose explorer (The Curse se place sans hésitation au panthéon des séries les plus passionnantes de 2023) que par ses projets futurs (elle devrait apparaitre dans le prochain Ari Aster, Eddington, mais aussi dans le prochain Lánthimos déjà tourné). Il est donc plus que temps de foncer découvrir Pauvres créatures en salles et de rattraper la filmographie du réalisateur grec, qui enchaîne depuis Canine un sacré alignement de chefs-d’œuvre…

« The Curse » (2023), la maestria du malaise... Par Nathan Fielder et Benny Safdie, avec Emma Stone

Bonus

Pauvres créatures ne vous a pas suffi, vous en voulez encore ? On vous comprend… Et d’ailleurs, s’il y a bien un reproche récurrent à apposer à l’œuvre de Lánthimos au moins depuis Alps, c’est parfois sa volonté d’accumulation et de longueur un peu trop exacerbée, défaut qu’on pourrait imputer également à Pauvres créatures qui aurait gagné encore en intensité en s’amputant quelques dizaines de minutes… Pourquoi ne pas pencher dès lors sur les courts du réalisateur grec, dont le récent Nimic, tourné pour MUBI en 2019 ?

« Nimic » (2019), à découvrir sur MUBI

Une œuvre mutique d’à peine 12 minutes, où un Matt Dillon (The House that Jack Built) père de famille se retrouve piégé dans un étrange jeu de miroir avec une inconnue rencontrée dans le métro (Daphné Patakia). Ludique et insidieux, Nimic plonge son spectateur dans un environnement du tout-venant dépersonnalisé à l’extrême, l’invitant lui-aussi à prendre part à ce mystérieux « retrouvez les sept erreurs » aux conséquences autrement plus désastreuses. Intriguant, ultra court et efficace, une avant-séance parfaite avant le visionnage du génialissime Pauvres créatures. Et ne reste plus qu’à attendre impatiemment Kinds of Kindness, le prochain Lánthimos encore avec Emma Stone et Willem Dafoe, qui devrait prendre la forme d’un film anthologique ! Il se murmure même que le long-métrage serait déjà tourné, on ne devrait ainsi pas avoir à trop attendre avant de pouvoir le découvrir…

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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KillerSe7ven
Administrateur
1 mois

Je me réserve cette critique après visionnage dès mon retour de Gérardmer ! Mais mon petit doigt me dit que ça sent bon !

BennJ
Administrateur
1 mois
Répondr à  KillerSe7ven

En tant que petit doigt officiel d’Arthur, je confirme le film est vraiment bouleversant. C’est pas souvent qu’on voit un film aussi prenant, qui vous fait ressentir tout un tas d’émotions en si peu de temps 🙂

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