« Splendide noir & blanc » : expression éculée qu’on utilise volontiers à tort et à travers pour qualifier les films un tant soit peu stylisés dépourvus de couleur. Pourtant, au visionnage de Mami Wata de C.J. « Fiery » Obasi, le qualificatif ne semble pas démérité, bien au contraire ! Mais avant de parler de son esthétique, évoquons d’abord la trame narrative de ce long-métrage nigérian présenté au NIFFF.

NIFFF

Choc des croyances

Evoquant une divinité féminine présente au travers de plusieurs cultures africaines, mais aussi des Caraïbes ou du continent américain, “Mami Wata” est parfois représenté telle une sirène ou une femme-serpent. Le film nigérian qui nous intéresse situe son intrigue dans le petit village d’Iyi, où l’on suit une communauté centrée sur Mama Efe, l’intermédiaire entre les villageois et cette fameuse Mami Wata. Si l’une de ses filles, Zinwe ou Prisca, devra bientôt la remplacer, la hiérarchie bien en place depuis des décennies est soudainement remise en cause par la maladie d’un jeune garçon…

Mami Wata (2023)

Un trouble qui suffira à faire exploser les tensions qui crispaient déjà la communauté tout en attisant la haine des rebelles. Une situation volcanique que ne manquera pas d’exploiter le blanc vendeur d’armes local pour refourguer son coûteux arsenal aux fauteurs de trouble. Un scénario qui fait la part belle aux tensions colonialistes et générationnelles, tout en questionnant le schisme entre traditions et modernité.

Du zombie au vaudou

Des questions que C.J. « Fiery » Obasi avait déjà soulevé au travers de son Ojuju (2014) – la relecture du film de zombie, lui qui s’identifie comme un fan ultime de Romero – ou encore du thriller O-Town un an plus tard. Une filmographie éclectique pour le flamboyant réalisateur, figure phare du Nollywood, fouillant dans les mythes vaudous pour tracer l’histoire moderne de son pays. Une parabole qui lorgne du côté des mythes antiques tout en restant résolument moderne, qui mérite largement sa récompense à Sundance.

Mami Wata (2023)

Esthétiquement, nous évoquions le noir et blanc et la couleur qui n’arrive que par touches en toute fin de long-métrage. Un travail visuel passionnant puisqu’au travers des séquences en noir et blanc déjà transparait la couleur qui finira par éclore avant la conclusion du film, dessinant la connexion préalablement existante entre Zinwe et Mami Wata.

Bercées par l’expressivité folle du pidgin – un créole issu d’une base anglophone – mixées aux stridulations constantes des insectes ou au roulis de la mer, ses nappes sonores envoûtantes ainsi créées transportent immédiatement le spectateur au sein de l’histoire.

Mami Wata (2023)

Hypnose en salle

Un film hypnotisant, étonnant, qui permet au public néophyte de mettre un pied dans le pourtant si riche cinéma africain. Le film vient tout juste de sortir en France et il a déjà un distributeur en Suisse où il sortira dans les salles obscures fin septembre. Il ne reste plus qu’à espérer que d’autres distributeurs proposent le film à l’internationnal. Mami Wata emportera à coup sûr son public entre la richesse de ses thématiques et sa beauté plastique indéniable.

L'avis de K7 - La vieille femme et la mer

KillerSe7ven

Avec sa mise en scène pudique qui préfère saisir le spectateur par la puissance d’un regard plutôt que par des injonctions artificielles à l’émotion, Mami Wata pose immédiatement ses enjeux narratifs. Si l’histoire oppose sans naïveté traditions et modernité, C.J. « Fiery » Obasi ne manque pas de confronter le miroir à son double : une société matriarcale face à une révolution patriarcale.

Se dessine alors une critique amère contre la violence portée par des rebelles qui ne connaissent que le culte animal de la loi du plus fort. C’est la figure incarnée par Jabi, archétype viril et fomenteur de la révolte. Le réalisateur nigérian n’épargne pas davantage l’Occident en exposant en arrière-plan les ravages du (néo)colonialisme d’hier et d’aujourd’hui. C’est aussi la figure du vendeur d’armes, unique homme blanc du film.

Un plaidoyer féministe sur toile (post-)coloniale

Depuis cette perspective, C.J. « Fiery » Obasi représente avec poésie le fléau dont souffrent des Etats fragiles en proie à d’incessantes guerres civiles. La métaphore de l’eau, élément symbole de vie (autant que celui de changements d’états potentiels) traverse toute l’œuvre, par la figure rassurante de la déesse Mami Wata comme par l’omniprésence de l’océan qui charrie l’espoir, sinon le tourment. Jabi n’a-t-il pas échoué sur la plage ? Ce que l’océan donne, il peut le reprendre aussitôt. Un espoir précaire, aujourd’hui de nouveau chahuté par les vagues de l’histoire.

Alors qu’un coup d’Etat frappe subitement le Niger (voisin du Nigeria) et que la junte menace de déstabiliser toute l’Afrique de l’Ouest, cela devrait nous interroger sur la politique étrangère française présentée comme destinée à contenir Daesh au Sahel (politique par ailleurs opportuniste et qui fait fi des traces laissées sur les corps et les esprits). Il en va de même pour les pratiques des autres vieux Empires avec leurs anciennes colonies. 

De nouveaux équilibres se dessinent en Afrique, théâtre de l’appétit de grandes puissances rivales soucieuses de contenir leurs ennemis et d’étendre leur zone d’influence au delà de leurs frontières (à l’instar des opérations de softpower de la Russie en Centrafrique, de l’intérêt croissant du groupe Wagner pour le Niger ou encore de l’enracinement chinois maquillé derrière un nouvel esprit de Bandung).

Mami Wata (2023)

Un écho du réel

Sans jamais prononcer le mot colonialisme, ces sujets sont bien esquissés en filigrane, par leurs funestes conséquences, à commencer par l’irruption des armes apportées par l’Homme blanc. Car la guerre où qu’elle soit reste toujours un marché lucratif comme un autre, du vendeur d’armes façon Lord Of War aux industriels supportant l’effort de guerre. 

Au travers de cet élégant conte féministe qu’est Mami Wata, le film trouve une brûlante résonnance ces derniers jours. Les premières victimes resteront quoi qu’il advienne – et comme d’habitude – les populations locales. Une onde de choc postcoloniale qui ne cesse de générer des répliques sur un continent saigné par les coups d’Etat. Mami Wata cultive pourtant une lueur d’espoir face au sinistre du réel, un espace de lumière que seul l’Art peut encore offrir.

Bande-annonce de Mami Wata

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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le loup celeste
Administrateur
10 mois

Un visionnage semble s’imposer. Merci pour votre article les gars !

KillerSe7ven
Administrateur
10 mois
Répondr à  le loup celeste

De rien, je vous invite d’ailleurs vivement à aller consulter les nombreux hyperliens que j’ai indiqués dans l’article sur la partie mise en résonnance avec les évènement au Niger, pays voisin du Nigeria. L’Afrique de l’ouest et l’histoire de la colonisation et ses nouvelles formes contemporaines est très largement méconnue et mérite qu’on s’y attarde collectivement.

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