Présenté à Cannes dans la section Un certain regard, le premier long-métrage de Felipe Gálvez crève l’abcès du génocide des populations de l’ethnie Selk’nam aujourd’hui totalement décimée. Crime de masse perpétré au début du siècle dernier et souvent occulté par le colonialisme des conquistadors espagnols au XVIe siècle, le massacre des indigènes commis par des colons et des Chiliens sur leurs propres terres reste un tabou de l’histoire nationale. C’est au travers d’un anti-western qui vire au réquisitoire que le réalisateur fustige l’un des pans les plus sombres de l’histoire de la Terre de Feu. Un sujet brûlant dont l’introduction in medias res a pu dérouter les non-initiés de l’histoire chilienne.

Cannes signature 2

Un anti-western sans concessions

Los Colonos s’articule autour de deux parties bien distinctes. La première présente un triangle de personnages que tout oppose diamétralement. Il y a d’abord l’écossais MacLennan, qu’on surnommait le Cochon rouge ; lui qui aimait collectionner les oreilles d’Amérindiens et dont la légende prétend qu’il aurait empoisonné une baleine échouée sur la plage afin de tuer des centaines d’autochtones. En Patagonie, MacLennan est un mythe et il y a même des rues et rivières à son nom. Epaulé par Bill, un cowboy texan, les deux hommes traitent avec mépris Segundo, un métis Amérindien qu’ils rendront complices de leurs crimes. Résolument cru dans son approche, Los Colonos est sans merci du début à la fin.

Los Colonos
Alfredo Castro dans le rôle de l'imperturbable José Menéndez

Ces trois cavaliers sont ainsi engagés par un riche propriétaire terrien, José Menéndez (1846-1918), qui historiquement fut l’un des principaux artisans de l’accaparement de la Terre de Feu par cette riche famille originaire de la principauté des Asturies. C’est lui qui ouvre la seconde partie de ce long-métrage, des années après les massacres commis par les colons, alors que le juge chilien Waldo Seguel mène l’enquête.

Los Colonos est une œuvre brute qui se prive d’explications liminaires, quitte à nous laisser découvrir petit à petit l’objectif de cette expédition vers l’Atlantique comme horizon. Quelques éléments contextuels permettent cependant de mieux cerner les enjeux du film. Hormis le passage de Magellan en 1520, les contacts de la population locale Selk’nam auraient été particulièrement limités pendant plus de 400 ans selon les historiens. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que le Chili et l’Argentine, qui n’avaient jusqu’alors montré que peu d’intérêt pour les terres du Sud mobilisent des Européens comme MacLennan pour venir coloniser ces terres australes.

La Terre de Feu, théâtre de la domination coloniale et d'un masculinisme primaire

Des hommes sans foi ni loi, des gens tristement ordinaires, rustres et aucunement des héros, contrairement à l’imaginaire forgé par l’âge d’or du western américain, explique le réalisateur. C’est la figure de l’autre, incarnée par l’Amérindien.   

« Les explorateurs, les éleveurs et les soldats n'avaient aucun scrupule à décharger leurs Mausers contre les malheureux Indiens, comme s'il s'agissait de bêtes féroces ou de gibier »

L’histoire officielle chilienne -qu’on sait toujours écrite par les vainqueurs- aura donc forgé de toute pièce le mythe de la famille Menéndez à qui on attribua injustement le développement économique de la région. Ce n’est qu’en 2014 qu’un historien espagnol, José Luis Alonso Marchante, détricota scrupuleusement l’histoire du pays au terme de six années d’enquête. Dans son livre, Menéndez roi de la Patagonie, l’auteur lève le tabou du génocide en travaillant sur les parts d’ombre du livre Trente ans en Terre de Feu, actuellement gardé à la bibliothèque d’Espagne. 

Ecrit par le missionnaire salésien italien et ethnologue Alberto de Agostini (1883-1960), ce livre constitue aujourd’hui encore un élément fondateur de l’historiographie douloureuse du pays, grâce à la révélation par Marchante des passages censurés. Ces retraits -volontairement soustraits au monde- ont permis d’incriminer directement José Menéndez en personne.

Un premier film sur le génocide chilien

C’est donc à ce jour la première et unique représentation cinématographique de ce génocide qui était présentée à Cannes. Felipe Gálvez s’inscrit ainsi dans la lignée de Marchante en contribuant lui aussi à la dénonciation de l’histoire officielle chilienne. Cette dernière a été « construite artificiellement par ces grandes familles avec la complicité non seulement d’historiens mais aussi de l’église salésienne » explique le réalisateur.

Alberto de Agostini
Photo d'archives d'Alberto de Agostini avec un Amérindien Selk'nam

En adoptant une photographie au grain argentique et un ratio 1.66:1 aujourd’hui éculé, Felipe Gálvez semble interroger notre regard actuel sur le passé. La distinction s’efface entre les vidéos d’archives bien réelles et un récit particulièrement noir à la fictivité finalement parfaitement anecdotique. L’auteur espagnol explicite sa démarche :

« Los Colonos ne cherche pas à reconstruire une vérité historique, mais plutôt à réfléchir sur la façon dont la fiction, et notamment le cinéma, ont le pouvoir de modifier et déformer l’Histoire, de la réécrire. »

Au cœur de ces terres reculées, la vie n’a aucune valeur comme le suggère la scène initiale où un ouvrier est exécuté de sang-froid, alors même qu’il vient de perdre son bras, arraché en une fraction de seconde lors de la construction d’une clôture manifestement trop tendue. « Ici, un manchot ne vaut rien » lâche le pistolero avant de l’abattre sans vergognes. Une fois l’expédition lancée vers l’Atlantique, les scènes de violence se multiplieront sous le regard empreint de colère et de culpabilité de Segundo, impuissant.

La propriété, c’est le vol

MacLennan et Bill élimineront méthodiquement tous les Amérindiens sur leur passage, eux qu’on dit dénués du sens de la propriété. En filigrane, on comprend que leur mission consiste à exterminer les indigènes pour les empêcher de chasser les moutons. Ces animaux contribuaient, il est vrai, à l’essor du commerce lainier de l’empire Menéndez.

En effet l’exploitation de ce bétail à laine, introduit par les colons, aurait profondément déstabilisé l’écosystème. Les guanacos, autrefois principale source de nourriture des tribus, se seraient réfugiés sur les hauteurs et une large partie d’entre eux auraient été éradiqués par les européens. C’est ainsi que les Amérindiens n’ont eu d’autres choix que de s’attaquer aux bêtes pour survivre et c’est la raison pour laquelle Menéndez a mandaté des hommes comme le Cochon rouge pour assassiner ces indigènes « trop rebelles pour être civilisés ». Au début du XXe siècle, le recours aux chasseurs de têtes était monnaie courante et ces sortes de chasseurs de primes auraient même été payés une livre sterling par paire d’oreilles indiennes ramenées.

Selkman
Photo d'archives du peuple Selk'nam

Si Los Colonos fait réfléchir, c’est aussi grâce à son épilogue inattendu. Felipe Gálvez a souhaité solder son histoire par un autre personnage historique : le juge Waldo Seguel que nous évoquions plus haut. Historiquement, l’homme de lois se rendit chez Menéndez pour mener la première enquête sur le massacre de l’ethnie Selk’nam. Cette intention (à première vue louable) était-elle pour autant matinée d’ambitions politiques ? C’est la question que pose directement le réalisateur en dénonçant une tout autre forme de violence : celle de l’assimilation des cultures indigènes à la culture européenne.

Photo d'archives d'enfants Selk'nam, Trente ans en Terre de Feu de Alberto de Agostini

En effet la « loi indigène » leur interdisait de parler leur propre langue, de garder leur culture et encore moins d’essayer de la transmettre à leurs enfants. Ils pouvaient seulement aller à l’école et étaient considérés comme des citoyens de seconde zone, même si un certain nombre ont été recueillis par les Salésiens comme le démontrèrent les écrits d’Alberto de Agostini.

« Pour connaître intimement l’attrait de cette vie nomade et primitive, il faut être enfermé dans la solitude de ces vallées, avoir exploré ces mystérieuses forêts où, caché à la vue profane des civilisés, ce qui reste de cette race ne demande qu’à ne pas être importuné dans leur lente agonie. »

Dans une scène conclusive où l’irruption de la violence rappelle le spectateur au présent, le juge Waldo Seguel, personnage à l’apparente courtoisie finit par se découvrir : « Vous voulez faire partie de la nation, oui ou non Rosa ? » Silence alors que la caméra continue de filmer la compagne de Segundo… « Buvez ce thé !”, hurle-il, hors de lui alors qu’il cherchait à faire témoigner face caméra en reprenant les codes du vieux continent.

En choisissant volontairement de ne pas faire émerger de héros dans son récit, Felipe Gálvez signe un film historique sans concessions ni once d’espoir. Une proposition artistique qui présente le mérite de la radicalité en revenant aux origines d’un problème millénaire. Finalement « cinq familles, toutes liées par des intérêts économiques ou familiaux communs, possédaient absolument toutes les terres de la Patagonie chilienne » explique Marchante lors d’une interview accordée au journal L’obs. Aujourd’hui encore « La constitution du Chili ne reconnait pas les indigènes comme faisant partie de la nation, contrairement au Canada » dénonce quant à lui Felipe Gálvez. A l’heure où ces lignes sont écrites, le génocide n’a jamais été officiellement reconnu par le Chili. Nul doute que le film sera chaleureusement accueilli par les autorités chiliennes…

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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le loup celeste
Administrateur
1 année

Alors qu’elle creuse les tropes du western pour explorer le passé colonial du Chili, soulever le voile du génocide Selk’nam et rappeler la naissance sanglante de la nation, cette fresque sauvage engagée et sans concession désigne les coupables sans trembler. Néanmoins, même si elle tire le meilleur parti de ses extérieurs claustrophobes et de l’irruption inattendue de la violence, c’est au pas que cette chevauchée vers les confins du monde (de plus en plus ténébreux) avance !

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[…] La critique de KillerSe7ven […]

Mr Wilkes
1 année

J’avais pas du tout entendu parler de ce Los Colonos, et dieu sait si ton article me donne envie (même s’il n’a aucune date de sortie en Suisse malheureusement…).

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[…] ans quasiment jour pour jour après le coup d’État d’Augusto Pinochet au Chili, le monde entier se remémore cet événement majeur du XXe siècle. Le cinéma n’est évidemment […]

Mr Wilkes
2 mois

Bon ça y est, j’ai enfin pu le rattraper grâce à sa sortie toute récente sur MUBI ! Un grand film, assurément, qui aurait été haut dans mes longs-métrages favoris de l’année dernière. Merci pour ta critique !

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