Présenté lors de la dix-huitième édition du festival coréen de Paris (FFCP), Legend of the Waterflowers retrace le quotidien éprouvant des fières plongeuses de l’île de Jeju en Corée du Sud. Contre vents et marées, cette tradition se perpétue depuis le 17ème siècle. Au nombre de 30000 en 1950, elles ne sont plus que 5000 aujourd’hui. Leur déclin menace la transmission d’une culture séculaire enregistrée en 2016 en tant que patrimoine immatériel de l’UNESCO. Plongée au cœur d’une société matriarcale atypique.

Les filles de la mer

Né de la démarche de la réalisatrice Koh Hee Young, Legend of the Waterflowers est le fruit de six années de travail au cours desquelles la jeune femme a intégré progressivement le cercle des haenyeo, ces « filles de la mer » qui vivent des fruits de l’océan. La force de ce documentaire est d’avoir su s’effacer pour nous laisser apprécier leur quotidien sans artifices. La caméra devient invisible et les matriarches évoquent leurs souvenirs et la dureté propre aux conditions climatiques parfois extrêmes de la Corée du Sud. La pratique des haenyeo ne souffre d’aucune trêve et les plus téméraires plongent jusqu’à quinze mètres de fond en apnée et malgré l’hiver sibérien. Certains plans aériens sont magnifiques, alors que la neige tombe sur les eaux agitées.

Les jeunes plongeuses sont validées par le village.

Aujourd’hui plus de 80% des plongeuses sont des octogénaires. C’est avec une sensibilité naturelle qu’on assite aux dernières plongées d’une nonagénaire qui officie sous les mers depuis ses huit ans. C’est en effet selon un protocole bien rodé que ces femmes se sont dédiées à l’océan. Il y a trois niveaux à atteindre : les premières plongées débutent dès l’enfance et se poursuivent à l’adolescence pour viser le premier niveau de sanggun. Ce n’est qu’au bout de cinq ans que les pêcheuses des profondeurs pourront convoiter le niveau intermédiaire après avoir démontré leur aptitude à retenir leur respiration une minute jusqu’à six mètres. Les meilleurs d’entre elles pourront décrocher le titre émérite de hagun et franchir la barrière des dix mètres. A cela s’ajoute la nécessité de savoir cartographier de tête les reliefs escamotés des fonds marins et en mémoriser chaque recoin sans GPS et autres technologies du monde moderne.

La société matriarcale des haenyeo et ses origines

Cette pratique née au 17ème siècle s’inscrit à contre-courant de la société confucianiste et très patriarcale de la Corée du Sud, dont on dit qu’elle a longtemps conféré aux femmes un statut inférieur à celui des hommes. Jeju a sans doute bénéficié de ses propriétés insulaires pour couver un autre modèle. Sur ces terres volcaniques reculées, la culture des haenyeo était réservée aux femmes pour plusieurs raisons. D’abord l’île jouit d’un rapport de masculinité en défaveur des hommes et dès le 19ème siècle, cette activité devient essentiellement féminine.

Malgré la neige et le poids de l'équipement, les plongeuses sont sans relâche. (@Hyung S. Kim)

Ce sexe ratio a naturellement favorisé le travail des femmes qui devaient survenir à leurs propres besoins. Second facteur d’explication d’origine fiscale cette fois-ci, les hommes étaient plus lourdement taxés que les femmes, entraînant de facto cette répartition. Enfin les Coréens expliquent à titre secondaire que la physiologie féminine implique un surplus naturel graisseux comparé aux hommes, ce qui leur aurait permis -au moins psychologiqement- de mieux résister au froid glacial de l’île où les températures peuvent chuter significativement en hiver.

Du fait de la pénibilité du travail, le statut des femmes leur a conféré le rôle de chef de famille, reléguant davantage les hommes à des rôles en partie ménagers. Outre ces particularités qui ont largement contribué à faire de Jeju une alternative aux sociétés patriarcales, sans doute faut-il intégrer le fait que la péninsule coréenne était constamment prise en étau par les pays limitrophes. Elle restera sous la menace de l’Empire nippon jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale après une occupation impitoyable par les Japonais. Si le royaume médiéval de de Corée était devenu un Etat vassal de la Chine au 17ème siècle, les siècles suivants n’étaient pas tendres et le chemin vers l’indépendance de la Corée fut douloureux.

L'empereur Meiji (1852-1912)

Face à l’impérialisme des puissances occidentales, le Japon engage lui aussi une politique expansionniste de féroce domination de ces voisins dès l’ère Meji (1868-1912). La Corée bascule en tant que protectorat en 1905 avant d’être annexée cinq ans plus tard par les Japonais. Le territoire a longtemps été meurtri par les convoitises russo-japonaises et l’appétit des deux Empires. Bien avant la guerre de Corée qui reste l’un des conflits le plus meurtriers d’après-guerre, les hommes coréens mobilisés au front ou utilisés comme main d’oeuvre bon marché ont donc longtemps été victimes des rivalités coloniales, laissant une autre répartition du travail sur la péninsule.

Une culture séculaire en voie d’extinction

Si ces raisons ne sont pas toutes directement exposées dans le reportage, Koh Hee Young ancre son travail dans la culture haenyeo et la vénération de la mer qui pourvoit aux besoins d’une population menacée par la surpêche. Aujourd’hui objet de curiosité touristique, on observe, impuissant, à l’extinction d’un mode de vie menacé par la pollution marine causée par la surpêche industrielle. L’écosystème constitué d’ormeaux, de poulpes, d’oursins et d’huîtres a été affecté par l’Homme et l’’exploitation capitalistique des ressources côtières.

Les haenyeo utilisent des masques ronds qu'elles négocient au marché (@Hyung S. Kim)

Il y a quelque chose de touchant et de désolant de voir ses vieilles femmes se révolter en allant directement à la source du problème : une entreprise avoisinante qui déverse ses produits chimiques dans l’océan et détruit ainsi la flore des mers qui fait office d’habitat pour les précieux mollusques et crustacés. Ces femmes connaissent leur lieu de travail comme personne. Elle font aussi partie de cet écosystème qui est bien plus que leur gagne-pain. L’une des doyennes se lamente, écœurée par l’impact des chalutiers en eaux profondes :

« La mer est tellement malade qu’elle ne peut plus rien nous offrir »

@Hyung S. Kim

Legend of the Waterflowers est un reportage fascinant qui pèche seulement par un montage brut parfois maladroit et une caméra à l’épaule plus hésitante lors des premières années de tournage. Certaines séquences semblent encore nécessiter quelques ajustements à commencer par un thème musical où trois notes de piano se répètent inlassablement sur le dernier tiers. Pour autant l’authenticité du témoignage de ces femmes qui ont dédié l’entièreté de leur vie à l’océan est captivant. Legend of the Waterflowers est un documentaire à mettre en relief avec le travail du photographe Hyung S. Kim qui a réalisé de magnifiques portraits des haenyeo. Tout comme Koh Hee Young, il parvient à capturer ces visages épuisés marqué dans la chair par l’effort mais dont la pénibilité ne saurait se substituer à la fierté : celles de femmes connectées à l’océan par un lien qu’on espère éternel.

Bande-annonce de Legend of the Waterflowers

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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Kilian
Kilian
6 mois

ça a juste l’air fou ! Il faut vraiment que je le rattrape, merci pour le partage 😉 j’ai l’impression que cette année 2023 est particulièrement riche en documentaires brillants !

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