Fellini, c’est la matrice de tout un pan du cinéma contemporain que l’on adore : Lynch avant tout, Almodóvar évidemment, Terry Gilliam… Et pour peu qu’on ait envie de (re)découvrir son univers infusé de poésie, son goût du grotesque et sa passion pour le fantasme, La Strada est une porte d’entrée idéale. Véritable conte sur la solitude et le péché, il s’inscrit droit dans le néoréalisme italien tout en amorçant déjà un virage l’en démarquant peu à peu que le maestro va prolonger par la suite. Bref, une pépite qu’il est désormais possible de visionner en excellente qualité grâce à sa réédition chez Rimini.

La part du rêve

Gelsomina (Giulietta Masina), une jeune femme simple et rêveuse, est vendue par sa mère à Zampano (Anthony Quinn véritable gueule de cinéma que l’on retrouve notamment dans Lawrence d’Arabie), un forain brutal qui l’embarque sur les routes pour l’assister dans ses numéros de rue. Tandis qu’elle endure ses colères et ses silences, Gelsomina rencontre Il Matto (Richard Basehart), un funambule farceur et philosophe, qui lui souffle que tout dans la vie a un sens… Voilà les principaux nœuds narratifs de La Strada, qui s’apprêtent à tisser dans une œuvre dense et poétique la pièce centrale de la filmographie de Federico Fellini à peine quelques années avant la sortie de l’un de ses autres bijoux, .

Néoréalisme hors canon, voilà où classer La Strada qui s’évertue à capter les gueules d’une Italie profondément rurale tout en faisant évoluer ses acteurs en décors naturels. Vies brisées, pays poussiéreux, où les facéties de cette poignée de clowns apposent un baume bien incapable d’apaiser les rudes conditions socio-économiques de l’après-guerre. C’est dans ce carcan que Gelsomina apparait, chassée de sa propre famille pour pouvoir remplir les ventres de ses sœurs. Véritable Pierrot au féminin, sa propre mère la décrit comme “différente des autres”. Et c’est ce personnage qui va faire glisser La Strada de son univers rugueux et boueux vers une abstraction bien plus métaphysique. D’un récit d’abandon cruel, Fellini verse vers une fable surréaliste où peuvent surgir d’étranges musiciens fanfarons au beau milieu d’une campagne déserte, où les protagonistes s’incarnent presque totalement dans leurs personnages de scène et où la (splendide) B.O. teinte les plans d’un doux mystère quasi-lyrique.

Poète des marges

Et tout le film – ou presque – naîtra du visage de Gelsomina, souvent capté en gros-plan. Ultra-expressif à la façon commedia dell’arte, la jeune femme rappelle les grandes heures du cinéma muet, dans les chairs d’un personnage que n’aurait pas renié Chaplin. Apposé au bourru Zampano, elle apparait au film comme une incarnation quasi-symbolique. Lui qui se grime chaque soir pour divertir son public de ses mensonges, elle qui porte en elle une candeur, une joie et une spontanéité toute naturelle…

Le récit initiatique la place d’ailleurs d’abord en Candide, lancée à travers l’Italie en quête de son propre jardin à cultiver. Une fausse piste… En effet, c’est elle qui plantera les graines (et avec elles, un germe d’espoir), tandis qu’au contraire Zampano poursuit sa fuite en avant en quête d’un nouveau public et de quelques liasses supplémentaires. Le naïf de l’affaire n’est pas celui qu’on croit, et à force de colère et d’aveuglement, il s’en va commettre la faute tragique.

Pourtant, si le regard de Gelsomina donne vie aux marges, court les places de villages festives, s’offre le luxe du cirque et de la fête, La Strada se teinte graduellement d’une mélancolie funeste qui en fait probablement l’un des récits les plus poignants du cinéma de Fellini (et bien au-delà). En une économie d’effets et de mots, le réalisateur italien crée une relation trouble entre ces êtres antinomiques, mais aussi et surtout un attachement irrémédiable pour le personnage de Gelsomina qui ne rend que plus terrassantes les sinuosités qu’emprunteront le long-métrage.

Ce véritable chef-d’œuvre d’une contemporanéité étonnante s’offre aujourd’hui une magnifique réédition* grâce à Rimini. Il sera dès lors possible de (re)découvrir La Strada dans les meilleures conditions puisque accompagnée d’un choix pléthorique de bonus, dont un second film documentaire : Fellini, Je suis un Grand Menteur réalisé par Damian Pettigrew.

* Le coffret contient notamment :
- Entretien avec Frédéric Mercier (critique à Positif) et Marcos Uzal (rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma) / 39 min.
- Interview radio de Giulietta Masina – Archive INA / 30 min.
- Federico Fellini, séquence dessin et entretiens inédits / 15 min.
- La casa pericolante : Sur les traces des lieux felliniens / 19 min.
- Huit entretiens et demi : dont Roland Topor, Moebius, Lo Dusca, Toscan du Plantier / 45 min.

 Fiche technique 

Blu-ray Région B (France)
Éditeur : Rimini Éditions
Durée : 109 min
Date de sortie : 06 mai 2025

Format vidéo : 1080p/24 – 1.37
Bande-son : Italien et Français DTS-HD MA 2.0
Sous-titres : Français

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Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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KillerSe7ven
Administrateur
6 mois

Super chouette ton article. Très documenté sur tout un pan du cinéma que je connais mal. Ca donne envie de s’y mettre !

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