L’une des œuvres les plus intrigantes du paysage cinématographique français sort en format physique ces jours-ci : La Bête dans la jungle de Patric Chiha. Un film passionnant autant par la proposition radicale qu’il propose que par la concomitance d’une autre sortie française tirée du même matériau littéraire, nous y reviendrons plus longuement ci-dessous. Alors enfilez votre chapeau de cuir et votre plus belle chemise safari, et enfonçons-nous ensemble dans la jungle…

Terreaux d'adaptations

Après plusieurs documentaires (Si c’était de l’amour, Brothers of the Night) et autant de fictions (Domaine, Boys like us), le réalisateur autrichien basé à Paris Patric Chiha nous propose une adaptation de l’œuvre littéraire d’Henry James, La Bête dans la jungle. Une novella particulièrement accrocheuse, un véritable chef d’œuvre d’ambiguïté et d’allusions, qui en à peine cent pages tisse un discours métaphorique autour de cette fameuse « bête » que le personnage principal du livre, John Marcher, attend avec la complicité de May Bartram.

« Le désert des Tartares » et « La Bête dans la Jungle »

Ils entrelaceront ainsi leur destin autour de ce fauve métaphorique, cet évènement tragique et grandiose, qui pourra à tout moment bondir sur Marcher. Un bouquin qui se dévore, qu’on rapprocherait volontiers de la maestria d’un Désert des Tartares de Dino Buzzati pour citer un autre exemple littéraire, et qui invite volontiers à la lecture autant avant qu’après avoir découvert l’adaptation de Patric Chiha.

« La Chambre verte » (1978), par François Truffaut

Il faut dire que La Bête dans la jungle a été un terreau littéraire fertile en terme d’adaptations. Mis à part le théâtre ou l’opéra, le livre a déjà été adapté par nul autre que François Truffaut (avec d’autres nouvelles du même auteur) sous le titre La Chambre verte (1978). Plus récemment encore, outre l’adaptation qui nous intéresse aujourd’hui, un autre film tiré du même bouquin sortira dans à peine quelques semaines : La Bête de Bertrand Bonello (réalisateur des géniaux Nocturama ou L’Apollonide notamment). Un film-mastodonte avec Léa Seydoux et George MacKay au casting, qui s’enfonce dans des méandres métaphoriques en lorgnant du côté de Lynch, si dense qu’il m’est quasiment impossible d’en parler après une seule séance au GIFF… S’il n’est pas le film qui nous intéresse aujourd’hui, la concomitance de sa sortie avec l’œuvre de Chiha ainsi qu’une certaine gémellité troublante dans ses partis pris formels et thématiques méritent d’être soulevés.

« La Bête » (2024), Bertrand Bonello

Lynch, y es-tu ?

Mais lorsque l’on a dit ça, on n’a pas encore parlé de l’œuvre qui nous intéresse : La Bête dans la jungle version Chiha ! Et commençons par l’évidence, l’idéal casting que le film s’offre. On retrouve en effet une Anaïs Demoustier parfaite en May, cette amante-confidente rayonnante qui électrise chaque scène qu’elle traverse. Pour lui donner la réplique, Tom Mercier (l’homme-oiseau du Règne animal), dont la diction si particulière confère à son personnage un air perdu et hors-sol qui lui va particulièrement bien. Un couple croisant parfois la route de La Physionomiste (Béatrice Dalle), le parfait pendant féminin du « Mystery Man » de Lost Highway. Une référence qui s’assume et qui transpire, puisque La Bête dans la jungle version 2023 noue une véritable parenté avec l’œuvre de Lynch.

« Inland Empire » (2006), David Lynch

Film labyrinthique, aspect onirique assumé, photographie aux blancs cramés baveux qui rappelle le travail de la lumière dans Inland Empire, on collerait donc volontiers l’adjectif « lynchien » au projet de Chiha, tout comme il était évident de l’attribuer à l’œuvre de Bonello. Et les point-communs entre les deux adaptations ne s’arrêtent pas là : toutes deux font de la boîte de nuit le lieu où se nouent et se dénouent les liens narratifs entourant le destin de May et John. Un hasard d’autant plus étonnant que toute notion de dancing est évidemment absente de l’œuvre originelle…

Tom Mercier et Anaïs Demoustier dans « La Bête dans la jungle »

Film de boîte

Mais est-ce bien correct de parler de hasard ? Cette présence de la discothèque au centre des deux adaptations les plus récentes de la novella d’Henry James serait plutôt une translation logique… Ainsi les salons, théâtres et dîners de l’œuvre littéraire deviennent ces immenses boîtes de nuit, lieu de tous les possibles encapsulant dans sa fonction même l’histoire narrée par La Bête dans la jungle : après tout, si l’on va en boîte, c’est pour écouter de la musique trop forte, boire de l’alcool trop cher mais aussi et surtout attendre la rencontre qui changera le cours de cette soirée. Un jeu de proie et de prédateur, ou du moins son simulacre, se jouant dans ces sous-sols enfumés écrasés par les nappes de lumière et l’assourdissant tintamarre sonore.

« Quelque chose se tenait embusqué quelque part le long de la longue route sinueuse de son destin comme une bête à l’affût se tapit dans l’ombre de la jungle, prête à bondir. »

Et May comme John passeront, tour à tour, du statut de proie à celui de prédateur. Tantôt parfaitement vulnérables, portés par le rythme d’une musique enivrante, tantôt reclus dans une des alcôves sombres de la boîte à scruter la foule se trémoussant.  L’attente, voilà le seul motif valable de cette Bête dans la jungle. L’attente pleine d’espoir et finalement annihilatrice. Une raison de plus de le relier à l’œuvre de Buzzati que nous évoquions plus haut, une occasion supplémentaire pour (encore) vous en recommander la lecture. Une attente particulièrement bien figurée dans le film par l’annihilation pure et simple de la notion même du temps…

À la recherche du temps perdu

En effet, dès que May et John se retrouvent sous les néons de la boîte, le temps s’arrête. Ou plutôt ne répond plus à la moindre logique. Si les styles musicaux et vestimentaires évoluent dans un sens qu’on pourrait interpréter comme chronologique, et si l’on comprend par l’histoire la succession des années, rien ne trahit ce passage temporel au niveau du couple incarné par Tom Mercier et Anaïs Demoustier. Pas une ride, aucun vieillissement, même pas un cheveu blanc supplémentaire malgré l’accumulation des ans… Un parti pris particulièrement étonnant, qui ne fera sens qu’à la toute fin du long-métrage (que nous ne dévoilerons pas ici), et qui rappelle la manière qu’a Katell Quillévéré de dessiner les contours d’une relation amoureuse compliquée dans son Temps d’Aimer. Un rapprochement notable entre deux films de la cuvée 2023 d’autant plus intriguant qu’ils figurent tous les deux Demoustier en personnage principal…

« Le Temps d'Aimer » (2023), en salle au moment où cet article est publié

Et tandis que l’attente se dilate, les musiques deviennent plus contemporaines, perdent leur corde charnelle pour s’électroniser, tandis qu’en parallèle la foule auparavant mouvante comme un seul et unique organisme nocturne multicéphale devient soudainement individualisée. Chacun danse à son rythme. Chacun s’enferme dans une bulle. Quelque chose semble se dérégler tandis qu’un spleen dégoulinant noie le personnage de May qui comprend avant son ami la signification profonde de cette Bête qui les traquait depuis tant d’années. L’inéluctable semble leur avoir tendu un piège… Si la fin offre de beaux moments picturaux, dont une scène de cri qu’on rapprocherait volontiers d’un tableau de Francis Bacon, elle n’est pas le point d’orgue de ce long-métrage envoûtant qu’on suivrait presque en transe.

« Étude d'après le portrait du pape Innocent X par Velázquez », l'étude du cri par Francis Bacon en 1953

Bref, pas un mot de plus sur La Bête dans la jungle, si ce n’est d’asséner une dernière fois la perfection de son duo d’acteurs et l’articulation habiles des plus beaux moments de boîte de nuit du cinéma depuis ceux de Pacifiction l’année passée.

Accompagné d’un entretien de 25 minutes avec le réalisateur Patric Chiha, ce film est à (re)découvrir pour sa sortie en format physique.

Fiche technique

DVD Zone B (France)
Éditeur : Blaq Out
Durée : 99 min
Date de sortie : 05 décembre 2023

Format vidéo : 576p/25 – 1.77
Bande-son : Français Dolby Digital 5.1 (et 2.0)
Sous-titres : Français

La Bête dans la jungle (2023)

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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