Mot-valise réunissant les termes « machine » et « cinéma », le Machinima définit l’ensemble des productions audiovisuelles réalisées à l’intérieur d’un moteur 3D, le plus souvent celui d’un jeu vidéo. Depuis la sortie du premier machinima en 1996, le genre est resté très confidentiel. Généralement, ce sont des formats courts qui racontent des histoires au sein même de l’univers du jeu qui les abritent. Knit’s Island s’affranchit totalement de ces particularités. Le long-métrage documentaire offre une expérience particulière sur une île inconnue, flottant dans une mer indéterminée, battue par des vents anonymes. Dans cet espace isolé où chacun se crée son personnage et ses histoires, nous suivons trois jeunes documentaristes qui arpentent ce monde numérique à la rencontre de ceux qui le font vivre : les joueurs qui le peuplent.

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Invisibiliser le jeu

D’emblée, le film fait un choix esthétique fort. Proposer seulement des images captées au sein du jeu vidéo. La vision native du joueur à la première personne est utilisée comme une caméra. Avec leur lot d’imperfections et de grésillements, les captations sonores proviennent des micros des joueurs. Si cette matière première peut d’abord rebuter celles et ceux qui sont peu familiarisés avec le Xe art, on s’y habitue très vite. Tout est fait pour ne pas donner la sensation d’assister à une partie, comme la suppression de l’ATH et l’occultation des mécaniques de gameplay. Des choix pertinents qui permettent à la fois d’être fidèle au sujet, de faire oublier la curiosité du procédé et de renforcer l’aspect cinématographique du long-métrage.

Knit's Island
Une réunion de joueurs au-délà des limites de la carte, dépouillées de toute texture.

Avec ce dispositif naturaliste, on voit là naître une nouvelle forme de cinéma-vérité qui se plie aux règles de cet autre réel, celui de l’environnement du jeu. Un paradigme qui sied particulièrement bien à l’aspect onirique et contemplatif du film, qui alterne entre la découverte de paysages qui s’étendent à perte de vue et des conversations généreuses, allant de l’interview aux banalités les plus triviales. Si certaines scènes peuvent traîner en longueur, elles se justifient par le besoin d’être constamment anti-spectaculaire pour se détacher au maximum de l’image classique du jeu vidéo.

Eplucher l’oignon

Si l’image est dépouillée de tous ses artifices vidéoludiques, c’est aussi le cas dans la construction même du documentaire. Les réalisateurs suppriment ainsi une par une les barrières qui les séparent des autres joueurs. Grâce au déroulé chronologique du film, on les voit petit à petit se rapprocher de leur sujet et atteindre le cœur de leur cible. Alors qu’ils commencent par interviewer un groupuscule qui ne quittera jamais son rôle, ils finiront leur voyage en discutant avec les joueurs de leurs occupations loin de l’écran et du jeu.

Knit's Island
Une première rencontre très tendue

Pour obtenir ces échanges plus intimes, les aspects du jeu non-communicatifs disparaissent progressivement. L’un des meilleurs exemples sont les armes à feu. Elément central du jeu d’origine, on les entend résonner au loin lors de l’une des premières séquences. Quelques minutes plus tard, le cameraman sera froidement abattu par un autre joueur. Dès lors, il n’en sera plus jamais question. Le documentaire présente ainsi d’entrée de jeu et de manière frontale leur présence, avant d’opérer un virage à 180 degrés pour bien signifier que le sujet du film se trouve ailleurs.

Knit's Island
Les réalisateurs en tournage dans leur studio

Révéler l'humain

Car le cœur du projet, ce sont bien les joueurs derrière les avatars. Fascinés par la possibilité d’observer et non plus de jouer, Guilhem Causse, Ekiem Barbier et Quentin L’helgoualc’h, le trio derrière la réalisation, savent à la fois poser les bonnes questions et être des oreilles attentives pour leurs interlocuteurs. Les discussions qui en ressortent fonctionnent à merveille. Une maîtrise qui était déjà présente dans leur premier court-métrage, Marlowe Drive, sorti en 2017 et utilisant le moteur de GTA V. Au fur et à mesure des rencontres, le documentaire fait montre de la construction minutieuse et de l’important travail de réflexion dont il a fait l’objet. C’est une proposition pointue sur la manière non pas de faire un film sur le jeu vidéo, mais à l’aide de celui-ci. Sans conteste, ils laissent profiler des territoires vastes et remplis de potentiel encore peu explorés par le cinéma. On ne peut qu’attendre avec impatience de voir ce que cette petite équipe aura à nous proposer à l’avenir, tant l’expérience de Knit’s Island était percutante.

Encore petit fretin dans l'océan du cinéma, je nage entre les classiques et les dernières nouveautés. Parfois armé d'un crayon, parfois d'une caméra, j'observe et j'apprends des gros poissons, de l'antique cœlacanthe bicolore, du grand requin blanc oscarisé et des milliers de sardines si bien conservés.

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