Présenté dans le cadre de la sélection Pulsation du GIFF (Geneva Internation Film Festival), Art College 1994 propose une plongée animée de deux heures dans une école d’art chinoise, au plein cœur des années quatre-vingt-dix.

La Chine animée

Après avoir été subjugué par l’animation 3D de Deep Sea au NIFFF, voilà que déboule la proposition de Jian Liu (déjà remarqué avec son Have a Nice Day en 2017) titrée Art College 1994. Si le pays est le même et qu’on reste dans le monde de l’animation, la proposition est décidément diamétralement opposée : la 3D passe aux deux dimensions, le monde de l’enfance s’efface face à l’embouteillage d’interrogations de l’entrée dans le monde adulte, et la pure fantaisie devient un réalisme flagrant.

Ainsi, Art College 1994 s’ouvre sur son quatuor de potes, tous étudiants dans une école d’Art de la Chine des années quatre-vingt-dix. Bavard, le film parait à première vue plutôt hermétique, à étirer ses longues conversation, versant autant dans le philosophique que dans le vulgaire adolescent le plus trivial. Et si la construction des plans – un avant-plan où se trouvent des personnages aux traits plutôt simplistes et peu nuancés, contre un fond plus fourni, tendant presque vers la représentation photographique – attire l’œil, le statisme global du long-métrage ne le rend guère plus accueillant.

Nevermind

Pourtant, à mesure que se nouent et se dénouent les amitiés au profit d’histoires d’amour qui viennent s’y enchâsser, on se laisse volontiers porter par ce film d’animation étrange, extrêmement libre autant sur le fond (on discute longuement d’art, évidemment, mais aussi de relations familiales, de l’importance ou non des traditions, de la position de la Chine dans le monde) que sur la forme (le long-métrage parfois s’arrête plusieurs minutes sur un dessin, sur une chanson, avant d’à nouveau reprendre le cours de sa narration).

Le plus intéressant réside peut-être sur le discours que porte Art College 1994 sur l’arrivée rampante du capitalisme. Rejeté en substance dans les dialogues entre les personnages à plusieurs reprises, on constate pourtant l’influence de l’occident sur cette Chine jeune, post-adolescente, prête à dessiner les contours du pays de demain. Des discussions sur la mort de Kurt Cobain aux multiples posters (Le Parrain, Rambo, moults pin-up Playboy…), on a l’impression qu’il dépeint un moment charnière où le refus capitalistique est encore sur toutes les lèvres tandis que les corps, eux, s’abandonnent déjà aux mœurs de l’occident.

"In Utero", de Nirvana (1993)

Une charnière que dénote le choix bien peu innocent de deux œuvres capitales directement citées – à plusieurs reprises – dans Art College 1994. D’abord Le Parrain (1972) de Francis Ford Coppola, point d’orgue du Nouvel Hollywood, ce mouvement pivot d’émancipation des réalisateurs de la tutelle des studios par l’émergence d’immenses auteurs (pour le dire vite)… Mais aussi In Utero, cet album de Nirvana venant après le succès monstre de Nevermind, dont il est forcément (vu l’époque) tant question dans Art College 1994 et qui devait marquer un schisme avec leur précédent, qu’ils jugeaient « trop lisse ».

Deux pièces d’art guère choisies au hasard, donc. Le désir de césure dans lequel elles s’inscrivent et le point de pivot qu’elles dessinent dialoguent parfaitement avec cette transmutation à l’œuvre au sein même de la société chinoise, infectée peu-à-peu par l’hydre capitaliste et qui sent ses propres fondations se fragiliser.

"Le Parrain" (1972), Francis Ford Coppola

En un mot, un long-métrage d’animation pour adulte, à mettre dans la lignée graphique de White Plastic Sky (parfois retitré Sky Dome 2123), qui tente d’interroger les tourments de l’époque à travers sa grappe de personnages. Lent, long et parfois hermétique, il mérite qu’on s’y accroche tant sa liberté de ton amène un vent de fraicheur dans un genre qui se repose trop souvent sur ses acquis.

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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KillerSe7ven
Administrateur
5 mois

Tu m’as donné envie, je l’avais raté à Annecy ! Malgré la lenteur, ça fait plaisir de voir du film qui dénotent de l’unicité promue par le modèle chinois. J’imagine que les conditions de production doivent être compliquées et le message doit d’autant plus passer en sous-marin.

KillerSe7ven
Administrateur
5 mois
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J’adore le titre au passage !

le loup celeste
Administrateur
Répondr à  KillerSe7ven

Très curieux également.

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