Tropic nous avait déjà séduit cet hiver à Gérardmer, à tel point qu’on a profité du NIFFF pour une seconde projection ! À l’instar du film Nos cérémonies présenté la même année (revoir notre interview), Tropic raconte l’histoire de deux frères fusionnels rattrapés par un évènement tragique. Dans un futur pas si lointain, les jumeaux Lázaro et Tristán travaillent d’arrache-pied pour être sélectionnés ensemble pour la mission spatiale Eternité. Leur destin va basculer alors qu’un résidu cosmique tombé du ciel contamine Tristán. Réduit physiquement et désormais atteint d’un retard intellectuel, le jeune prodige voit cet incident fantastique bouleverser la cellule familiale…

Gérardmer 2023
NIFFF

Critique de Tropic

En prime de notre présente critique, on vous invite vivement à lire notre interview d’Ed Salier et des deux acteurs principaux, Pablo Cobo (Lázaro) et Louis Peres (Tristán), afin de découvrir les coulisses du tournage et le travail à l’œuvre pour réaliser Tropic.

Body-horror à fleur de peau

Présenté en cinq actes distincts temporellement, Tropic cultive une mise en scène sensible au service de l’évolution psychologique des personnages. Chaque chapitre débute sur un plan panoramique de ce mystérieux lac où Tristán a été contaminé par un météore vert incandescent. Chaque acte se solde par une scène qui tient systématiquement le spectateur en haleine. Le rôle de l’eau (également sensible dans Flowing remarqué cette année) et des éléments traversent toute l’œuvre, comme si l’on passait avec les deux frères d’un état à un autre. Ambitieux programme – et probablement sans retour – la mission Eternité est autant une préparation d’excellence avec un rude entraînement physique comme intellectuel. Élitisme, performance et compétition gouvernent ce concours d’excellence où seuls les meilleurs seront choisis…

Tropic
Mémorable scène d'ouverture portée par le silence des profondeurs

La scène introductive du film donne tout de suite la couleur. Immergés dans une piscine, des participants du programme spatial sont assis au sol, lestés par des poids lors de cette épreuve d’apnée destinée à départager les candidats par leur aptitude au contrôle de soi. Déjà certains remontent à la surface, alors que Tristán, lui, reste impassible. Alors que Lázaro s’apprête à faire de même, son frère le retient par la jambe.

Une relation fraternelle dirigée vers le même objectif...

Toujours imperturbable avant l’accident, Tristán est l’image même de la détermination. Confiant, drôle et féru de travail, c’est l’archétype même de la réussite. Sa relation fraternelle est à l’image de la symbiose, un lien qui libère autant qu’il peut finir par étouffer l’autre. Moins talentueux que son frère (néanmoins brillant), Lázaro s’inquiète : « On fait quoi si tu es pris et pas moi ? ». Un cruel dilemme qui traversera Tropic du début à la fin.

Une OST en apesanteur

Porté par une OST qui ne lésine pas sur les synthés, on reconnaît toujours un sens du rythme dans la mise en scène. Édouard Salier avait déjà réalisé certains clips des groupes Massive Attack, Air, Justice ou encore Metronomy. La soundtrack de SebastiAn participe ici grandement à l’ambiance atmosphérique de Tropic. Vous pouvez d’ailleurs l’écouter intégralement (ou l’acheter) ici pour apprécier sa richesse et sa profondeur. 

« Son univers sombre, ses infrabasses poisseuses correspondaient tellement à l’univers que j’imaginais pour Tropic, et en même temps il y est capable de ramener une forme de romantisme et de mélancolie dans ses arrangements »

Il faut également saluer la photographie du film qui évoluera progressivement d’un grain argentique (une captation 16 mm) symbole d’une certaine insouciance adolescente à une image en numérique 4K, nette et ciselée, rappelant la détermination croissante de Lázaro face au trauma familial.

Tropic
Lázaro passera par toutes les étapes du "deuil"

Dès les premières scènes, Édouard Salier parvient à nous impliquer émotionnellement, notamment avec ce passage où la mère et ses deux fils dansent lors de ce moment suspendu : une scène de joie d’un foyer où le père est absent mais où l’amour et la dévotion ne font jamais défaut. Tropic emprunte beaucoup aux années 80’ ou tout du moins d’un imaginaire qu’on se fait de notre enfance lors de ces touchantes fenêtres de félicité familiale. Les séances d’entraînement sur simulateur cultivent elles aussi un côté rétro futuriste aux airs de Tron jusqu’aux sons résolument eighties des machines. De manière générale, Tropic donne l’impression d’être à la croisée des époques… Autant futuriste qu’étrangement contemporain.

La mère Marta incarne une figure de stabilité et d'amour inébranlable particulièrement touchante

Rêves d’étoiles et bleu du ciel

De la caméra à l’épaule aux plans plus statiques, il y a une véritable progression au service de la narration. Tropic évolue la plupart du temps dans une lumière crépusculaire comme si les deux protagonistes étaient suspendus sur cette ligne de crête de l’heure bleue, entre jour et nuit, espoir et crainte. Des lueurs orangées traversent l’image comme des étoiles filantes et les nombreux plans braqués sur les visages dessinent la violence et la vivacité des vives émotions qui traversent les des deux frères. Mention spéciale au remarquable travail de Mathieu Plainfossé, le chef opérateur, parfaitement raccord avec le propos du film.

« Tropic » est avant tout une histoire d'amour fraternel autant qu'un film fantastique

Derrière le titre du film, on peut y déceler la métaphore de deux frères qui, à l’instar des tropiques du Cancer et du Capricorne, sont semblables mais différents. Ces deux parallèles de la sphère terrestre, à équidistance de l’équateur délimitent la zone où le Soleil passe au zénith à chacun des solstices. C’est tout l’enjeu de la mission Eternité : s’extraire de l’orbite terrestre, s’élever hors de l’atmosphère pour gagner le ciel, se rapprocher du soleil, quitte à se brûler les ailes comme Icare. Réussir et laisser les siens derrière soi; cette mission Eternité est paradoxalement ce qui lie ces deux frères à jamais. Par définition pourtant, les tropiques suivent deux trajectoires parallèles condamnées à ne jamais se croiser.

On ne voit bien qu’avec le cœur

Tropic fait preuve d’une justesse permanente, rien n’est gratuit ni jamais laissé au hasard. En sous-marin, le film évoque également le spectre du COVID et laisse subtilement présager une humanité ruinée dont la seule échappatoire réside dans l’espoir de coloniser l’espace comme ultime espace à dompter après l’échec terrestre. Comme une nouvelle chance pour l’Humanité.

Le long métrage d’Édouard Salier emprunte bien entendu au body-horror pour nous faire ressentir la puissance des émotions vécues par cette petite famille où la mère, touchante, aura tout sacrifié pour que ses enfants puissent effleurer leur rêve commun. On est frappé par le maquillage troublant de Tristán, conjugué au jeu réussi de Louis Peres, méconnaissable une fois handicapé par ce météore dont l’origine est éminemment fantastique.

Derrière le masque se cache une humanité brisée mais combative...

Défiguré, Tristán rappelle Tetsuo, la filmographie de Carpenter ou encore Elephant Man : autant de personnages torturés et dont l’être se retrouve parasité de l’intérieur. Caché derrière un demi-masque qui rappellerait presque Jason, le visage balafré de Tristán est à double tranchant, comme deux facettes d’un passé révolu et pourtant cruellement si proche : une éternelle douleur fantôme que rien ne semble pouvoir éteindre. 

En traitant des questions de la marginalité, de l’altérité et du handicap, Tropic est un drame fraternel profondément humain, tantôt tragique tantôt touchant, et dans lequel le spectateur s’immergera du début à la fin. Assurément l’un des plus beaux films fantastiques de l’année, Tropic sort en salle le 2 aout 2023. Un film à ne surtout pas manquer cet été !

Bande-annonce de Tropic

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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Mr Wilkes
6 mois

Très chouette critique pour l’un des films qui m’a le plus marqué lors de ce NIFFF ! Et qui donne bien envie de retourner en salle pour sa sortie (en espérant qu’il sache se frayer un chemin jusqu’en Helvétie ^^)…

le loup celeste
Administrateur

Débordant d’humanité et visuellement grandiose (une captation 16 mm caméra à l’épaule lorsque le feu de l’adolescence brûle qui évolue vers du numérique 4K stabilisé à l’heure des responsabilités), ce drame familial sur le handicap (où ressort du body horror à la Cronenberg) s’impose comme une œuvre sincère et d’une justesse rare avec deux acteurs au firmament. En cinq chapitres brassant la rivalité, le déni, le rejet, la haine et l’amour, c’est une magnifique et bouleversante histoire sur les liens fraternels qui nous est contée.

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[…] technique. C’est aussi le jeu de la frénésie festivalière. A lire idéalement après notre critique de Tropic, assurément l’un des meilleurs films fantastiques de l’année. Sortie en salle le 2 […]

Toto
Toto
6 mois

Cet article donne très envie de plonger en apnée dans Tropic !

le loup celeste
Administrateur
Répondr à  Toto

Il ne faut surtout pas hésiter, le coup de cœur de MaG ! 😉

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