Il y a des films qui passent entre les mailles du filet médiatique malgré leurs qualités, l’audace de leur proposition et l’amour qu’on leur porte. Simplement présenté en avant-première lors de festivals internationaux avant d’échouer dans l’indifférence sur d’obscures plateformes de téléchargement, Speak No Evil est de ce marbre là. Ce thriller horrifique révélé au Sundance m’avait littéralement bouleversé à Fantasia. Si vous avez un seul film d’horreur à voir avant l’hiver nucléaire, c’est celui-ci ! On vous explique pourquoi c’est une hérésie que Speak No Evil soit resté cantonné aux petits écrans.

So much stress for politeness' sake

Film danois réalisé par Christian Tafdrup, Speak No Evil démarre par une simple scène de vie comme les voyageurs en connaissent tant. En vacances en Toscane, une famille danoise rencontre un couple néerlandais, Patrick et Karin, parents d’un enfant timoré. Ils échangent puis finissent par manger un bout ensemble dans l’allégresse des rencontres de voyage et de la découverte de l’inconnu. Des mois plus tard, les Danois reçoivent une invitation inattendue pour rendre visite au couple. Bjørn et Louise hésitent comme ils ne les connaissent qu’à peine. Ils décident finalement de tenter l’aventure quoi qu’il en coûte. Après tout qui refuserait une invitation aussi courtoise dans ce cadre rustique et champêtre promis par des hôtes sympathiques ?

Speak No Evil
Otages de notre bienséance ?

Contre toute attente, une fois sur place, les Danois se sentent pourtant vite mal à l’aise. Si l’accueil est souvent chaleureux, quelques interférences et maladresses de leur hôtes défient les règles de la bienséance… à moins qu’il ne s’agisse de provocations. Speak No Evil est un essai sur la politesse, un home invasion inversé qui, à l’image de Funny Games, privera aussitôt le spectateur de toute espérance. Le long-métrage de Tafdrup illustre à merveille l’expression « se jeter dans la gueule du loup ». Comme tout Home Invasion qui se respecte, quand on a ouvert la porte de notre espace privé à l’étranger, comment faire machine arrière ?

Speak No Evil
La notion d'intimité et d'espace privé, clé de voute d'un Home Invasion réussi

Particulièrement bien écrit et réalisé, le film adopte un format proche du Cinérama qui allonge le champ de vision à l’écran. On se sent au plus près de Bjørn et Louise, alors que l’étau de la courtoisie se resserre jusqu’à les prendre en otage et les rendre victimes de leur propre code de valeurs. La volonté de ce couple tout ce qu’il y a de plus ordinaire va être éprouvée jusqu’au verdict. Speak No Evil renverse constamment la charge de la faute du bourreau vers ses victimes avec une insoutenable légèreté.

You must admit, you brought this on yourself

Glaçant du début à la fin, Speak No Evil sait guider nos émotions avec pudeur. Christian Tafdrup n’hésite pas à faire parler nos personnages en anglais, en danois et en hollandais quitte à parfois choisir délibérément de ne pas traduire quelques petites percées qu’on imagine mesquines en néerlandais, de quoi amplifier l’incompréhension. Dans Speak No Evil, c’est autour de la table qu’on échange et qu’on explore les bornes de la bienséance. Tout est finalement affaire de territoire social. Ce n’est pas anodin si c’est au détour d’un repas que le malaise (longtemps en sourdine) finit par gronder de plus belle. Après tout, quoi de plus codifié qu’un diner, théâtre idéal à la transgression.

Speak No Evil
Un dîner presque parfait...

Bien des films ont essayé d’imiter Haneke sans pour autant égaler le matériau d’origine. Beaucoup comme Family Dinner ont exécuté la formule sans parvenir à détricoter le genre, quitte à oublier de construire leur identité. En réinventant le Home Invasion, Speak no Evil se distingue de ses pairs par cette tension psychologique sur le fil de rasoir jusqu’à l’apothéose. Avec sa réalisation irréprochable, Christian Tafdrup manie avec brio notre rapport à l’autre et aux aberrations de la politesse. Plus amer que Funny Games, Speak No Evil est un film qui dérange par son réalisme et le flou gaussien qu’il entretient en permanence sur l’irruption de la violence. Une œuvre irrévérencieuse et un classique instantané qui viole notre libre arbitre en flirtant effrontément avec les codes du genre. L’élève a-t-il dépassé le maître ?

Bande-annonce de Speak No Evil

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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Astrid
Astrid
1 mois il y a

Merci pour cette critique qui donne envie de se précipiter dans une salle obscure pour voir le film !

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