À l’occasion de la 49ème édition du Festival d’Angoulême, MAG a fait une petite embardée du côté de la bande dessinée. Cette nouvelle édition a une nouvelle fois mis en valeur la formidable diversité et vitalité du 9e art, de la BD franco-belge aux mangas, en passant par les comics américains et bien d’autres. Rappelons en guise d’illustration, que cette année le Grand Prix est venu couronner l’œuvre de Julie Doucet (seulement la 3ème femme récompensée !), autrice québécoise alternative, trash (crumbienne pourrait-on dire) et féministe. Connue pour Dirty Plotte, elle a quitté la BD il y a près de 20 ans pour fuir ce monde jugé trop masculin. Le Fauve d’or, qui récompense le meilleur album de l’année, a posé son dévolu sur Ecoute, jolie Marcia, portrait d’une mère et infirmière au cœur des violences d’une favela, ouvrage aux fulgurances pastels de l’auteur brésilien Marcello Quintanilha.

Angoulême

MAG vous propose une revue non exhaustive de quelques temps forts du festival, autour de 3 auteurs ayant fait l’objet de rétrospectives : Shigeru Mizuki, Edmond Baudoin et Chris Ware, aux œuvres d’une remarquable richesse et profondeur. Bien que très différentes, elles ont pour trait commun le recours à l’autobiographie (ou autofiction) et témoignent d’une grande sensibilité et humanité, qualités qu’on ne saurait que trop saluer en ces heures sombres de brutalité poutinienne, du retour tragique de la guerre en Europe et autres passions tristes.

Shigeru Mizuki, de la guerre aux mignons petits monstres

Shigeru Mizuki, un des pionniers du manga et du gekiga (destiné aux adultes), aurait eu 100 ans cette année. Pour célébrer son centenaire, le Festival d’Angoulême a consacré une très belle rétrospective à son œuvre polymorphe aux multiples talents et artifices, entre horreurs de la guerre et fantaisie, personnages au dessin faussement simpliste et enfantin, et décors hyper réalistes, débordants de détails, autobiographie et aventures romanesques. Cette capacité à jongler avec les thèmes, les styles et les modes de récit dessine une troisième voie, singulière et médiane, entre les œuvres de ses contemporains, le flamboyant Osamu Tezuka, père d’Astro Boy, et le torturé Yoshiharu Tsuge (qui fut son assistant).

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Saluons ainsi deux éléments structurants de son œuvre, qui de prime abord n’ont rien à voir. Tout d’abord, Shigeru Mizuki a marqué les esprits avec ses histoires de yõkai, ces créatures étranges issues du folklore fantastique local, comme dans sa série Kintaro ou son récit NonNonBâ narrant la vie d’une femme âgée superstitieuse et obsédée par ces petits monstres. Il se voulait ainsi passeur plutôt que créateur, contribuant à faire connaître ces illustres personnages de contes japonais. À travers ses récits, Mizuki a également intimement témoigné des horreurs de la guerre, qu’il vécut dans les rangs de l’armée japonaise lors de la 2nde Guerre mondiale en Papouasie-Nouvelle Guinée.

Il y perdit son bras gauche, contracta la malaria et fut fait prisonnier. Grand optimiste et défenseur de la vie (comme en témoigna sa fille Naoko Haruguchi, invitée au festival), il dénonce subtilement dans Opération Mort l’absurdité de la guerre et de la mentalité militaire japonaise de l’époque qui préfère les opérations suicide par honneur aux stratégies raisonnables. A travers ces divers récits et dessins tout en contraste, parfois en clair-obscur, transparaissent un esprit joueur, un désir de poésie, un élan de vie et un effort de réconciliation. Et dire que seulement une petite partie de son œuvre est traduite en français !

Mizuki

Edmond Baudoin, le trait noir qui magnifie la vie

Angoulême, c’est avant tout des rencontres. Avec des auteurs, des œuvres et de nouveaux mondes. Quel plaisir fut-ce donc de découvrir Edmond Baudoin, dessinateur autodidacte de l’arrière-pays niçois qui quitta son poste de comptable afin de se consacrer à son art et publier son premier album à l’âge de 40 ans. Quanrante ans plus tard, son œuvre avant tout autobiographique, au pinceau noir, nous emmène sur mille chemins, au propre comme au figuré. Des sentiers plein de vies, de rencontres, de paysages superbes et délicats. 

Baudoin

Pour notre plus grand bonheur, il vient d’en léguer la majeure partie à la Cité de la bande dessinée d’Angoulême. Il nous rappelle un autre auteur du sud, Jean Giono, qui magnifia à travers ses romans les vies simples et rustiques des habitants de sa Provence, pastorale et paysanne. Son trait noir regorge de soleil, de sensibilité, d’humanisme, de désir, mais aussi de colère lorsqu’il s’agit de dénoncer le sort des migrants. De cette intimité et ce regard si personnel se dégagent un message universel : que la vie ne prend toute sa mesure et sa magie que dans l’harmonie avec la nature et les hommes.

Baudoin

Chris Ware, la nouvelle frontière de la bande dessinée

Comment un homme peut-il à la fois faire preuve d’un pur génie, capable de définir de nouvelles frontières, et d’une humilité frôlant l’autodénigrement ? C’est toute l’énigme Chris Ware et le fil conducteur de son œuvre, de Jimmy Corrigan à Rusty Brown, où le mal-être, les doutes, les failles, les complexes de ses personnages sont si savamment et finement explorés. De vies américaines d’apparence tout à fait banales, voire ennuyeuses, Chris Ware tisse des récits proustiens où la profusion de détails ne cesse de nous interroger sur des thèmes universels comme le temps qui passe, la famille ou la vie des classes moyennes. Il construit des objets absolument uniques, qui confinent à un perfectionnisme presque maladif.

Chris ware

Saluons en la matière le formidable Building Stories, invention livresque extraordinaire d’un architecte de la BD. Avec Chris Ware, on réapprend que cet art est avant tout matériel, un objet en trois dimensions capable de nous transporter dans tous les sens pour finalement déceler l’essence propre à chaque existence, aussi simple semble-t-elle.

chris ware

Aude Picault, une autre lecture de la condition féminine

Une autre superbe exposition consacrée à l’autrice Aude Picault a fait la part belle au quotidien et aux affres de la vie de femmes « ordinaires », à cette fameuse charge mentale et autres injonctions qui tuent (être une mère parfaite, conjuguer vie de famille, carrière et épanouissement sexuel, etc.). Des strips à l’humour ravageur pour mettre le doigt sur les contradictions et les maux qui touchent particulièrement les femmes dans nos sociétés si modernes… Messieurs, à lire absolument, il y a encore du boulot sur le chemin de l’égalité !

Aude

Bande annonce de l'édition 2022

Particule

Envoyé spécial de MaG, Particule (Antonin D’Ersu) cultive son amour du 9ème Art et du cinéma en écumant les festivals et salles obscures de France et de Navarre. Parisien raffiné mais amateur de pâté lorrain à ses heures perdues.

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