Un nouveau Michael Mann qui déboule, en voilà une nouvelle ! Le papa de Heat, Collatéral ou encore Le Dernier des Mohicans nous lâche sa version de la vie d’Enzo Ferrari, le pilote automobile et fameux constructeur italien. Que vaut donc ce biopic de plus de deux heures ? Réponse qui sent le pneu brûlé, à découvrir ci-dessous…

Les femmes débrayent

On ne va pas se mentir, Mann n’a jamais été un cinéaste du féminin. Pourtant, avec Ferrari, il parvient à passer la vitesse supérieure… Non seulement les femmes ne tiennent pas la moindre place dans le long-métrage, mais pire encore, le film en lui-même exècre d’étranges relents misogynes. Inévitable en dépeignant un milieu machiste perdu dans les années cinquante ? Bah non, pas forcément…

En effet, pas plus tard que le mois dernier, le mauvais Napoléon nous montrait à quel point il était possible de représenter un entre-soi misogyne sans que le film ne tombe jamais dans celle-ci justement… Avec Mann, c’est une autre histoire ! La caractérisation des personnages féminins se fait constamment par rapport à un homme : la femme d’Enzo (Penélope Cruz), son amante Lina (Shailene Woodley), sa mère, la compagne de Alfonso de Portago…  Et cette caractérisation de « femme de » s’étiole à mesure que le film avance : soit leur dimension est aussi fine qu’une page de Péliade (Lina), soit elles sont cantonnées à des rôles bien distincts desquels elles ne sortiront jamais (ou presque). La mère, l’effacée amante aimante, la femme vénale hystérisée. Pire, même la mise en scène y met du sien ! Lorsque l’ouverture représente Enzo et son amante au lit dans une atmosphère chatoyante de lever de soleil, la lumière baissera et deviendra grisâtre dès qu’Enzo quittera la pièce. Bref, oust les femmes ! Place au business, à la mécanique et aux gros vroum-vroum de bonhommes…

Film qui débande

Bon, Mann veut nous faire un film de gars. Du genre viril, qui sent bien la graisse et les arrière-salles d’ateliers mécaniques… Pourquoi pas ? Mann aurait sans le moindre doute eu les capacités de nous pondre un film oubliant presque complètement ses personnages féminins, mais tout de même brillant (il faut dire que Heat ou Collatéral ne brillent pas par cet aspect là et n’en sont pas moins géniaux). Malheureusement ce n’est pas le cas, loin s’en faut… Ferrari n’en a certes que faire de ses femmes, mais il ne s’inquiète guère plus du reste de ses plans et l’ennui guette dès le premier virage.

Disons-le, le pitch de Ferrari tient sur un timbre-poste. Ne pensez pas qu’il nous livre ici un brillant film biographique qui nous éclairerait sur les tensions sociales dans l’Italie d’après-guerre, qui vous plongerait dans l’histoire exhaustive d’une marque de bagnoles ou même juste dans la vie du fameux Enzo… Nous n’aurons droit qu’à un fragment bien précis de celle-ci, circonscrite à la période où son entreprise bien fragile risque la faillite à cause d’une histoire conjugale (une histoire de bonnes femmes quoi…), et de comment il pourrait redresser la barre grâce à une victoire lors d’une mythique course automobile. Enzo se refuse à faire de la voiture en série pour renflouer les caisses, il veut concourir ! Il veut la course, l’adrénaline du pneu cramé, les vrombissements assourdissants des moteurs chauffés à blanc… Un cadre bien précis pour ce récit, qui ne trouve d’intérêt que par les échos qu’il renvoie du présent…  Mais lesquels ?

Mann par Ferrari, ou peut-être est-ce l'inverse ?

De là, il est presque inévitable de ne pas entrapercevoir dans cette peinture d’un pan bien précis de la vie d’Enzo (le créateur, l’esthète…), perdu dans un monde pécunier qui ne le comprend pas, une projection de Mann lui-même. Égaré dans la turbine à âneries d’Hollywood, le grand réalisateur de jadis se sent corrompu. Devrait-il se rabaisser à dégueuler de la matière filmique de masse pour gaver des consommateurs (sic !) toujours plus avides de tout-venant industriel plutôt que d’orfèvrerie artisanale ? Un parallèle qui fait dangereusement mal lorsque l’on sait qu’en France, ce Ferrari ne sortira que sur une plateforme en ligne et ne trouvera jamais le chemin des salles obscures… Mann frôle-t-il la faillite ? Comment va-t-il redresser la barre ?

Peut-être bien que le parallèle aurait été intéressant. Peut-être même qu’il tient la route, en tous cas mieux que son film en lui-même… Parce que pour le coup, sûr que Mann a lâché le volant ! Découpage plus qu’hasardeux, caractérisation catastrophique des personnages, effets spéciaux bâclés (le premier crash a même déclenché quelques rigolades dans la salle), Ferrari a tout d’une tentative avortée. Pire, il s’abîme un peu plus contre l’iceberg qui avait déjà lacéré la coque d’un récent Ridley Scott, House of Gucci… En effet, le parti-pris de faire parler ses protagonistes en un anglais affublé d’un terrible accent italien (au lieu de passer au casting italien ou d’assumer à 100% de faire un film en anglophone) envoie Ferrari droit dans le mur. On nous sert en plus quelques paysages siciliens de carte postale en ouverture et quelques accords de mandoline napolitaine, et voilà qu’on ferait rougir les publicitaires de Barilla !

Bref, vous l’aurez compris, Ferrari qui s’apprête à débouler en trombe sur Prime Video n’a pas grand-chose d’un grand film, pas plus qu’il ne fera date dans la carrière de Michael Mann. 2h10 d’un ennui non dissimulé, dont la seule tension porte sur la faillite ou non d’une entreprise qu’on sait aujourd’hui florissante (bonjour le suspens !), voilà qui a de quoi refroidir. Un plantage en règle, qui perpétue la chute consécutive de plusieurs grands noms tels que Fincher (The Killer) et Ridley Scott…

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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