Après Mank déjà labellisé exclusivité Netflix, David Fincher revient aux manettes d’un nouveau long-métrage, The Killer, destiné lui-aussi à la plateforme américaine. S’il ne retrouve pas le chemin des salles, nous offre-t-il au moins un grand film ? Réponse ci-dessous, dans une critique tirée à bout portant…

Fenêtre sur cour ?

Un anti-héros sans nom (Michael Fassbender) travaille en tant que tueur à gages, mais il s’apprête à faire face à sa première mission manquée. Un ratage synonyme de règlements de comptes musclés, dont sa femme (Sophie Charlotte) est la principale victime… S’en suit alors un itinéraire de vengeance qui va pousser le personnage incarné par Fassbender à travers le globe, au cours d’un récit chapitré de près de deux heures.

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The Killer s’ouvre sur une banale danse de champ-contrechamp entre un Fassbender en prédateur embusqué dans la coquille d’un appartement vide, et une façade d’un bâtiment parisien où réside sa future victime. Évidemment Hitchcockien, ce passage s’enrobe grâce au sound-design particulièrement habile d’une alternance entre caméra objective et caméra subjective qui nous plonge dans la torpeur de l’attente. Rythmée par quelques sursauts métronomiques – l’amusement face à un couple décidément peu pudique, le ballet des passants, le bip régulier d’une montre lui indiquant ses pulsations… – l’ouverture aurait pu être brillante si elle n’avait pas été écrasée par la voix-off de son héros existentialiste à la sauce Fight Club, errant entre mantras rabâchés et sentences philosophiques à deux balles, trop bêtes pour être prises au sérieux, trop plates pour appuyer un quelconque ressort comique.

Comme une impression de déjà-vu...

Ainsi, loin de faire confiance à sa mise-en-scène pour tenir son spectateur, Fincher va se sentir obligé de combler le moindre vide par cette voix-off écrasante, répétitive et creuse, limant ainsi du film ce qui aurait pu faire son sel : le poids de l’attente, le stress silencieux des minutes précédant le coup de feu, le méthodisme interne d’une machine à tuer dont le fusil de précision ne semble être qu’un prolongement métallique de ses propres membres.

A l’heure de la menace grandissante des IA génératives, The Killer semble être issu de l’un de ces promptismes dévitalisés – nécrosés ? – que nous servent Midjourney et consorts : un film qui porte tous les germes du cinéma de Fincher comme autant d’oripeaux imposés par les services marketing d’un capitalisme qu’il croit critiquer (nous y reviendrons), sporulant au final que d’un long-métrage-macchabée, malade, lent et conformiste. Et si le personnage principal de The Killer répète à l’envi qu’« il n’en a plus rien à foutre », on n’est pas loin de penser que c’est Fincher lui-même qui applique ce mantra à ses propres films, maintenant que l’ogre Netflix les condamne à une diffusion domestique plutôt qu’à l’écrin du grand-écran.

Mou du genou

Alors bien sûr ne nous mentons pas, le papa de Seven et du plus récent Gone Girl n’est pas non plus devenu manchot entre temps. La photographie n’est pas dégueulasse – même si elle ne s’élève jamais au niveau des bons thrillers de l’année, Misanthrope en tête – et le montage millimétré fait plutôt son effet, notamment lors d’une scène de bagarre retentissante, sortant brièvement le spectateur de la torpeur dans laquelle le film l’avait plongé. Mais on en attendait plus de Fincher, beaucoup plus… Surtout que son postulat à base de héros obsessionnel, existentialiste, errant sur les tentacules d’un monde globalisé avait de quoi exciter…

D’ailleurs, si l’anonymisation de son héros amène un amusant running-gag à chaque check-in d’aéroport, on peine à entrapercevoir la critique de ce capitalisme latent entre les lignes de The Killer, même en plissant fort les paupières. Pire, loin des piques habiles d’un Fight Club ou de la peinture terrifiante de The Social Network, Fincher semble plutôt ici dissimuler dans sa scholie d’énièmes placements de produits particulièrement balourds… Celui qui parasitait le système de l’intérieur semble bel et bien s’être fait phagocyté par le modèle même qu’il étrillait à l’époque.

En somme, il serait malhonnête d’affirmer que The Killer soit honteux. Il est tout aussi grossier de le marketer comme “le meilleur film d’action de l’année” (comme on peut le lire sur nombre de critiques-promo récentes), tant il n’est absolument rien de tout cela. Un Fincher tiède, peut-être le film le plus banal de sa carrière, qui s’essouffle rapidement pour n’accoucher que d’une redite décemment filmée d’un revenge movie déjà-vu où surnagent quelques sursauts bientôt oubliés.

Un dérapage mal contrôlé, à découvrir au cinéma pour quelques chanceux et sur Netflix dès le 10 novembre.

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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[…] d’œuvre du cinéma américain, Citizen Kane. Baigné dans un écrin superbe de noir et blanc, David Fincher est parti pour un long discours furieux sur l’histoire oubliée du Hollywood des années 30. […]

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