« Western anticapitaliste marocain » ? Un titre mensonger, racoleur, tape-à-l’œil ? Détrompez-vous ! Déserts du réalisateur Faouzi Bensaïd est bel et bien tout cela, et certainement bien plus. Ce dernier long-métrage – absolument inclassable, filant entre les doigts de celui qui tente de le cerner – surprend autant par ses qualités formelles que par sa folle liberté. Un film qu’il est désormais possible de rattraper en format physique…

Les Pieds nickelés du désert

Mehdi (Fehd Benchemsi) et Hamid (Abdelhadi Talbi) travaillent tous deux pour une agence de recouvrement sans scrupules. Sillonnant la profonde campagne marocaine, ils butinent de famille surendettée en famille surendettée le peu d’argent qu’ils parviennent à leur soutirer…

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Acteur (pour Bertrand Bonello ou Jacques Audiard notamment), metteur en scène pour le théâtre et le cinéma, Faouzi Bensaïdi nous propose ici un cinéma absolument libre, amoureux de ses personnages mais acerbe avec le système qu’il dépeint. Une liberté en étendard, se permettant autant des percées poétiques que tragiques au sein d’une comédie dont la marge de manœuvre s’étend jusqu’au pur slapstick.

Film-horizon

Inclassable donc, Déserts est plus facilement cernable par ses purs aspects formels. Le premier qui tape l’œil est son format – le scope – qui sied particulièrement au filmage des étendues désertiques récurrentes au cours du long-métrage. Un plan large, qui permet donc la représentation des interminables horizons mais également un jeu subtil avec le placement des corps dans l’espace : corps amassés, corps séparés, corps isolés… Bensaïdi joue avec ses comédiens et se place en orchestrateur de leurs emplacements dans un cadre toujours particulièrement travaillé.

Un cadre souvent large, dont le plan-étalon serait le plan-séquence fixe. Se délestant des inserts ou du beaucoup trop récurrent champ/contre-champ, Bensaïdi fait confiance à l’intelligence de son spectateur et le laisse scruter son image sans constamment sur-appuyer chaque élément signifiant de son décor. Et ce crédit que le réalisateur fait à son spectateur, il se voit également dans le découpage du long-métrage : Déserts sera un film de l’ellipse ou ne sera pas. Des ellipses qui appuient les différents points de bascule du film tout autant que ses (parfois violentes) ruptures de ton. Ne reste alors au spectateur qu’à amorcer son imagination pour recréer ex nihilo les pans d’histoire manquants…

Film féroce

Si en quelques mots nous venons de tenter de cerner la proposition esthétique de Déserts, il faut au moins un temps revenir sur la férocité de son discours anti-capitaliste. Organisant une rapine des très-pauvres par des moins-pauvres, Bensaïdi dépeint avec une acuité acerbe les manigances d’un néolibéralisme aussi fou qu’intelligent puisque disposant en porte-à-faux les couches sociales qui devraient au contraire s’entendre pour l’abattre. Une scène paroxystique, au sein de l’agence de recouvrement où travaillent nos deux personnages principaux, dépeint cela à merveille avec un ton décalé absolument délicieux.

Alliant exubérance chromatique et discours d’une violence froide à peine enrobée, la scène délaie dans son champ un condensé de tout ce que nous décrivions plus haut : une utilisation du scope à l’intérieur tranchant avec les paysages désertiques et écrasant ses personnages grâce à ses perspectives légèrement déformantes, un véritable goût pour le décalage comique, un sens aigu de la disposition des comédiens pour utiliser l’espace du plan. Le tout mâtiné d’un cynisme qui n’avance même plus masqué et qui caractérise désormais une part de nos classes politiques…

« J’ai voulu que ce film dise beaucoup sur la précarité, sur l’abandon de populations entières, les fractures territoriales, et sur le capitalisme qui broie nos vies, nos sentiments ainsi que nos émotions. »

Et dans cette habile guerre des pauvres contre les pauvres orchestrée au plus haut niveau, ne reste que le désert… Tous les personnages de ce Maroc-Archipel semblent y être magnétisés, jusqu’à l’abstraction la plus totale, sans jamais expliciter si ces étendues désertiques étaient leur seule échappatoire face aux tentacules d’un capitalisme rampant jusqu’aux plus profondes campagnes (une idée de désertion, de remise des armes), ou l’ultime déchéance vers le mouroir qui nous attend tous. Déserts ouvre des pistes, ne les referment jamais, et offre en une poignée d’ultimes plans un souffle de plus en plus puissant qui l’érige en véritable chef-d’œuvre contemporain.

Déserts des Tartares

En somme, Déserts nous propose un négatif du roman de Dino Buzzati Le Désert des Tartares. Ou une excroissance mise-à-jour, qu’il conviendrait de greffer sur l’œuvre renversante de l’écrivain italien, une extension qui prolonge le discours mis en place dans le livre et le pousse plus loin dans nos retranchements contemporains. Bref, un véritable film-monde, qui ne sacrifie jamais ni son discours, ni son aspect formel, mais parvient à constamment faire dialoguer les deux. Un film pierre-qui-roule, inarrêtable et dont l’inertie vous emportera avec elle encore longtemps après son visionnage…

Déserts, à rattraper dès maintenant sur support physique avec en guise de bonus, un entretien avec le cinéaste Faouzi Bensaïdi à la Quinzaine des Cinéastes (17 min) !

Fiche technique

DVD Zone B (France)
Éditeur : Blaq Out
Durée : 120 min
Date de sortie : 20 février 2024

Format vidéo : 576p/25 – 2.39
Bande-son : Arabe Dolby Digital 5.1 (et 2.0)
Sous-titres : Français

Déserts

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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