Après avoir déchaîné les passions en ayant osé s’attaquer au mythe Suspiria, Luca Guadagnino se retrouve à nouveau sur le devant de la scène avec Challengers, une histoire mouvementée de triangle amoureux dans le milieu du tennis. Un long-métrage déroutant qui prouve, s’il le fallait, la maestria du réalisateur italien. Alors enfilez vos baskets, remontez vos chaussettes et saisissez votre raquette, voilà une critique lancée en balle de match !

Sorcières, cannibales et tenniswomen

Tashi (Zendaya) est une brillante tenniswoman, mais une violente blessure au genou l’éloigne des courts. Cela ne suffit pourtant pas à l’absenter de l’esprit de deux jeunes camarades d’internat, Art (Mike Faist) et Patrick (Josh O’Connor). Lorsque plus tard ils participent à un tournoi, leurs rivalités vont reprendre le dessus et éclabousser leur jeu…

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Suspiria le remake, le déroutant Bones and All sur lequel nous reviendrons puis maintenant Challengers, la filmographie de Guadagnino est pour le moins éclectique. Mais ce qui unit cet amas bien hétéroclite de longs-métrages, c’est bien leur envie de tromper son spectateur, de s’affranchir du genre attendu, de constamment zigzaguer entre les poncifs pour livrer sa version toujours bien personnelle de l’histoire. Si bien que lorsque Challengers est étiqueté dans la catégorie “Film de sport”, on sait que l’on peut s’attendre à tout sauf à un banal film de sport…

Cinéma anarchique

Lui qui aime tant filmer la haute bourgeoisie ne laisse pas spécialement transparaître dans son œuvre un goût théorique pour la gauche radicale… Difficile dès lors d’affilier à Guadagnino une fibre bakounienne farouche. Non, mais là où son cinéma est bel et bien anarchiste, c’est dans sa volonté de vrai sale gosse d’explorer – de démonter ? – chirurgicalement chaque possibilité de découpage et de montage. Ainsi, à mesure de l’avancée de Challengers, chaque scène d’échange (verbal, de balles, etc.) se verra imposer un dévissage formel déroutant. Des champs-contrechamps devenant une caméra rotative tournant d’un visage à un autre, une vue subjective récurrente, de la caméra devenant la balle de tennis en elle-même ou un inventif top-shot inversé, Guadagnino va booster à l’excès de caféine chaque séquence qui aurait normalement été – dans un film plus conventionnel – un moment de redescente de tension.

Ces mêmes segments seront – d’abord bien artificiellement, puis peu à peu plus naturellement – musclés à l’étonnante musique composée par les géniaux Trent Raznor et Atticus Ross (tous deux membres de l’incroyable groupe Nine Inch Nails, ayant ensemble déjà souvent collaboré pour le cinéma) : de la techno bien lourde, inspirée (selon leurs propres mots) de la Berlin techno et de la musique “rave” des nineties. Un cocktail détonnant, balancé dès le début du film et d’abord (il faut bien l’avouer) plutôt repoussoir. Mais passé la première demi-heure, l’effet de ce rythme bourrin créé par Raznor et Ross fonctionne indubitablement et dope ces scènes déjà sur-énergisées par la mise en scène radicale décrite ci-dessus.

Ce double procédé permet à Guadagnino de parfaitement décaler le tempo de son film, qui se retrouve ainsi cul par dessus tête : les scènes de tension (sexuelles, sportives, conflictuelles) deviennent les scènes les plus calmes du long-métrage et bénéficient ainsi d’un effet de distension temporelle absolument marquant. Caféiné, Challengers jouit de cet accélérateur de rythme doublement imposé (malgré un montage tout de même un poil trop épileptique pour être parfaitement agréable) et force est de constater que les deux heures et quart de film filent comme l’éclair… Mais pour raconter quoi ?

Coït interrompu

Lorsque Guadagnino a proposé au duo de Nine Inch Nails de participer à la B.O. de son nouveau film, il l’a résumé en une seule phrase : « It’s going to be super sexy ». Et force est de constater que Challengers suinte une tension sexuelle qui a de quoi réchauffer le court de tennis même le plus glacial… Jouant de l’imagerie ultra-sexualisée entourant ce sport bien particulier et très ritualisé, Guadagnino va distiller dans son Challengers un triangle amoureux complexe, où chaque membre semble ressentir une attirance réciproque et égale pour les deux autres protagonistes. Et dès que le récit prend une pause selon le procédé détaillé ci-dessus, une langueur torride prend aussitôt ses quartiers dans les plans du long-métrage.

« Love » de Gaspar Noé, en 2015.

Pourtant, contrairement à un Gaspar Noé qui pousse à fond tous les potards dans son triangle amoureux de Love, Guadagnino va au contraire constamment nous imposer une retenue de dernière minute. Le frustration sexuelle des personnages se mêle à ce chaud/froid constant soufflé sur le spectateur, pour couver d’une ambiance de cocotte minute qui étouffe le long-métrage de bout en bout.

Et finalement, ce cinéma du désir refoulé finira par constamment jouer explicitement toutes ses scènes de sexe, mais sur le court de tennis. Le long-métrage les substitue au profit de scènes sportives où tous les enjeux sexuels se déploient devant la caméra avec la même fougue, baignée d’une esthétique de la sueur évidente et d’orgasmiques bruitages inhérents au sport en question. L’idée peut paraitre douteuse sur le papier, mais elle insuffle à Challengers une double lecture constante aussi stimulante qu’amusante.

Couples cannibales

Challengers se voit particulièrement bien après Bones and All, le précédent film de Guadagnino : la Zendaya de Challengers devient l’opposé du personnage de Maren incarné par Taylor Russell dans Bones and All. Femmes antithétiques, mais même finalité : le couple se consomme de l’intérieur…

Maren de « Bones and All », l'étonnant film cannibale de Luca Guadagnino

Et cannibale, Challengers l’est un peu lui aussi. Son trop-plein constant lui imposera de se grignoter lui-même, jusqu’à devenir un brin redondant. Son égarement dans des scènes à la mise en scène plus douteuse – notamment vers la fin du long-métrage, devant une pancarte publicitaire – n’amputent pourtant pas à Challengers son style en tous points unique et la maestria de Guadagnino derrière la caméra. Un cinéma de l’esbroufe, un cinéma d’effets et sans doute un cinéma de petit malin, mais qui parviendra à tenir de bout en bout ses promesses contrairement au récent Civil War tout aussi porté sur l’esthétisation et le tape-à-l’œil, mais s’apparentant bien plus à un coup d’épée dans l’eau.

Buvant les Stephen King comme la sirupeuse abricotine de mon pays natal, j’ai d’abord découvert le cinéma via ses (souvent mauvaises) adaptations. Épris de Mrs. Wilkes autant que d’un syndrome de Stockholm persistant, je m’ouvre peu à peu aux films de vidéoclub et aux poisseuses séries B. Aujourd’hui, j’erre entre mes cinémas préférés, les festivals de films et les bordures de lacs helvétiques bien moins calmes qu’ils en ont l’air.

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KillerSe7ven
Administrateur
12 jours

Je viens seulement d’y songer mais il a pas un petit côté Match Point avec de très jeunes adultes ?

le loup celeste
Administrateur
11 jours
Répondr à  KillerSe7ven

Ce qui est sûr, c’est que j’ai hâte de le découvrir sur support physique ! 🤩

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