Mexico, début 2021 : les inégalités sociales ont explosé. Les rues s’embrasent et une violence sourde s’abat sur la ville et ses privilégiés. Une révolution s’engage contre les 1% les plus riches. Les victimes collatérales sont légion, avant que l’armée ne reprenne les rênes pour imposer un « ordre nouveau ». Cette semaine, Michel Franco présentait au BRIFF, en avant-première, sa nouvelle dystopie. Ses derniers films Chronic (2015) et Las Hijas de Abril (2017) avaient déjà été primés à Cannes avec, respectivement, les distinctions du meilleur scénario et celui d’un certain regard. Déjà remarquée et récompensée par le Grand prix du jury à la Mostra de Venise, gageons que cette nouvelle production devrait rencontrer un certain succès au festival grâce à son approche aussi radicale qu’ambivalente de la guerre civile. Tentative d’analyse avant la sortie française, prévue en décembre 2021.

You may kiss the bride !

Avant la tempête, New Order commence par un mariage dans la très haute société mexicaine. Protégée par une agence privée, la résidence est sous haute surveillance et les gardes sont à l’affût du moindre détail suspect. Alors que la doyenne fait couler l’eau du robinet, un flot verdâtre jaillit du lavabo. Aussitôt interprété comme un sombre présage, l’alerte est donnée, même si les convives n’en sont pas informés. Ces derniers s’adonnent à la fête ou au business selon l’appétence de chacun, car les mariages sont également des lieux où verser quelques pots de vin à son prochain. Le vert, symbole d’espoir, est la couleur des manifestations qui éclosent partout en centre-ville. Les news défilent à la télévision, mais personne ne semble encore s’en alerter outre mesure. Sans doute une révolte de plus dans un pays rongé par la corruption et la violence, songent-ils, probablement trop occupés à festoyer et persuadés de bénéficier de l’immunité que leur confère leur classe sociale.

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Après tout, ne dit-on pas que le Mexique est en guerre intérieure avec plus de 200 000 morts depuis 2006 ? Contre les cartels qui sévissent en toute impunité et se disputent le territoire. Contre une police dont bien des membres sont directement recrutés parmi les trafiquants, comme le raconte très bien le glaçant documentaire El Sicario avec le poignant témoignage d’un homme de main repenti. Contre les politiques, qui baignent dans la complicité des crimes commis à l’encontre des révoltés qui s’insurgent, ou, inversement, contre ceux qui se sont mobilisés et ont été éliminés aux dernières élections législatives

En réalité, le Mexique est depuis longtemps déjà en guerre, avant même cette dystopie que dessine Michel Franco. Le pays baigne dans la violence quotidienne qui n’épargne personne. On se souvient des tristement célèbres 43 étudiants qui commémoraient le massacre de 1968 de leurs prédécesseurs à Tlatelolco, eux-mêmes disparus à leur tour, en plein jour, en 2014, puis retrouvés calcinés dans une décharge. Le Mexique est également l’un des pays les plus dangereux pour la presse. Les journalistes risquent des sévices inimaginables, comme le raconte cet artiste mexicain Sergio Gonzales Rodriguez, lui-même, victime des narcotrafiquants et ayant depuis perdu la voix. A propos d’un cadavre retrouvé dans une zone industrielle d’Iguala, l’artiste témoigne :

« On lui avait arraché un œil, on lui avait arraché la peau du visage et il était mort d’une fracture crânienne. L’anamorphose est le rébus sauvage qui crée et signale la victime et le victimaire : je t’arrache les yeux pour que tu ne me voies pas, ni ne voies ce que j’ai fait de toi, pour que toi-même tu ne puisses même pas te voir à ton dernier instant, ni comprendre ce que je suis sur le point de te faire. Mon anonymat est le tien, je te sépare de ton visage et je te transforme en moi-même. »

Témoignage de l'écrivain Sergio González Rodríguez

Cette horreur, qui utilise le corps comme objet de terreur, et surtout ses motifs sont à peine suggérés, quoique les scènes en prison sont particulièrement glaçantes. Peut-être n’est-ce pas l’angle choisi que de chercher les sources du mal qui ronge le pays. Le réalisateur préfère le moteur des inégalités de richesses, ce qui est peut-être dommage eu égard à la singularité plus complexe de la société mexicaine et ses turpitudes. Si les scènes de tortures et la violence sont bien présentes, c’est son origine qui est diffuse. Nuevo Orden prend à contrepied ce contexte contemporain avec un parti pris : celui de préférer la dénonciation de la violence quelle qu’elle soit, plutôt que s’intéresser expressément à ses maux énoncés plus haut. Ou peut-être Michel Franco a-t-il tout simplement souhaité aborder la problématique par la perspective de ces privilégiés qui, bien au chaud dans leurs résidences fortifiées, sont quoi qu’il arrive déconnectés de ces sujets ?

Le réalisateur ne croît vraisemblablement pas à la bonté humaine et c’est peu dire. Si lors de l’échange avec le public, Michel Franco ne se présente pas en faveur de la révolution, la position choisie interpelle dans le film, du fait notamment que la seule référence politique et contemporaine soit celle renvoyant au zapatisme.  En effet, certains des insurgés qui vont littéralement exécuter, torturer et humilier les fameux 1% et assimilés sont apparentés au mouvement, pourtant peu enclin aux faits d’armes sanguinaires. De l’autre côté, cette vision manichéenne et qui ne laisse aucune place à l’espoir, du début du film jusqu’à son terme, a le mérite de générer une tension permanente, qui d’un point de vue narratif est un succès intégral.

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Les noces pourpres

Dès le début de la cérémonie, on croirait assister à des scènes du Parrain ou même de Parasite. Sur cet aspect, le film est une franche réussite, car il réussit immédiatement à générer un climat pesant, une épée de Damoclès, qui ne demande qu’à s’abattre sur ces intouchables. L’argent suinte des invités, de leur attitude vis-à-vis de la richesse, jusqu’à leur déconnexion totale des préoccupations des classes défavorisées. Un ancien employé de la famille, Felipe, vient notamment demander de l’aide à ses ex patrons. Sa femme, Elisa, est à l’article de la mort et nécessite une opération cardiaque coutant prêt de 100 000 pesos, soit l’équivalent d’un peu plus de 4 200 euros : une somme pour le quidam, mais une bagatelle pour la richissime famille. Pourtant, après avoir rappelé sans gêne aucune à Felipe que cela faisait huit ans qu’il ne travaillait plus ici, elle va se contenter de collecter une partie des fonds seulement. Plutôt que d’aller solliciter le coffre-fort familial (dont elle change même le code d’accès), la mère va récolter l’argent de ses convives comme si de rien n’était.

Ces derniers sortent des liasses de billets sans sourciller, puisque ici l’argent coule à flot. Cette générosité d’apparat va heurter la sensibilité de la future mariée, qui va décider d’obéir à elle-même et faire le nécessaire devant la détresse de l’ancien commis pour récolter le montant restant. New Order parvient à générer un sentiment curieux, puisqu’on arrive à trouver de l’humanité chez ces privilégiés, du moins chez certains d’entre eux. Le sort qui leur est donné est tel, qu’il serait difficile de réagir autrement. En comparaison, les insurgés ne présentent aucune forme de sensibilité, ni trace de compassion. Leur action est motivée par la simple revanche sociale et une fois les tabous tombés, plus rien ne peut arrêter la haine.

Seuls les morts ont vu la fin de la guerre

New Order obéit à un rythme soutenu avec des plans incisifs et toujours un coup de feu ou un cri de détresse qui retentit hors champ pour rappeler combien la violence fait rage. La photographie est très réussie, tout particulièrement dans la scène d’ouverture, qui laisse en quelques secondes à peine apercevoir les sévices à suivre avec une esthétique chargée, presque à l’image des pluie de sang d’Evil Dead de Fede Alvarez, en version verte cette fois-ci. Enfin le rôle de Marta et son fils apporte un regard intéressant sur la fidélité et son issue. Le long-métrage ne tombe jamais dans la gratuité et l’atmosphère étouffante est avant due à la vivacité du récit, qui ne laisse aucun répit au spectateur.

En choisissant délibérément d’être une dystopie qui fait fi de la diversité, New Order manque peut-être l’occasion de s’ancrer plus profondément encore dans le contexte social atypique du Mexique. Cependant, ce qu’il perd en authenticité historique, il le gagne dans la puissance évocatrice et profondément pessimiste de l’âme humaine. Nul doute que pour Michel Franco, « L’Homme est un loup pour l’Homme ». Une vision radicale, qui omet peut-être que les révolutions ne sont pas seulement le fruit de renversements ponctuels. Ne serait-ce pas plutôt à l’aune du temps long qu’on en apprécie sérieusement les effets ? Aux acquis sociaux, certains préféreront volontiers le terme de « conquis », formule autrement plus pertinente vis-à-vis des luttes de longue haleine engagées pour un brin de liberté qu’on sait pourtant éphémère. Cependant et pour abonder cette vision noire du réalisateur, l’espoir est-il encore permis dans un pays où la pauvreté s’enracine et où les victimes deviennent semblables aux tortionnaires, comme les groupes d’autodéfense citoyenne qui, devant la faillite de l’État, font justice eux-mêmes avec des procédés si proches des cartels ?

Critique JV et ciné toujours prêt à mener des interviews lors de festivals ! Amateur de films de genre et de tout ce qui tend vers l'Etrange. N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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