Benoît Delépine ou Michael Kael pour le peuple grolandais est un acteur et réalisateur polymorphe. Présent à Bruxelles pour une rétrospective de son œuvre plurielle, Benoît nous a fait le plaisir d’échanger avec lui -en birkenstocks– à l’hôtel Plazza, alors qu’il revenait de Lens pour l’inauguration de la première statue du président grolandais. Dans le cinéma de cet esprit résolument punk, on retrouve quelques thèmes phares : le voyage initiatique d’une bande d’estropiés de la vie qui, à la sueur du front, luttent contre des moulins à vents.

L'anarchie comme boussole

Tuer le patron, encore et toujours, de Louise Michel (Yolande Moreau), ouvrière du textile, qui du jour au lendemain perd son emploi suite à la délocalisation de son usine, à Jean-Pierre Bonzini (Dupontel), qui, pris d’un élan de ras le bol, mime la mise à mort de son chef en tirant frénétiquement, tel un cowboy enivré par la soif de justice sociale. L’épreuve du travail est un test de résilience comme la mousse du matelas qui, systématiquement, revient à sa forme de départ dans Le Grand Soir.

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Ses personnages ne sont jamais découragés par les distances à parcourir. Rejoindre la Finlande en fauteuil roulant dans un road movie détraqué, pas de soucis pour Benoît Delépine et son compagnon de toujours, bien décidés à se venger du groupe qui les a handicapés à vie dans Aaltra. Qui pense Delépine songe de suite à son fidèle acolyte, Gustave Kervern, avec qui il écrit et coréalise ses films. Ce duo loufoque a débuté avec Avida, sans doute le film le plus déjanté de leur filmographie. Hommage au surréalisme, Avida conduit à la création d’une peinture délirante au cours d’un tournage libéré, où l’improvisation de la troupe franco-belge était systématique. Un véritable carnaval de personnages bigarrés déambulent pour produire une fresque entre cinéma et peinture. 

« Sans l’autorité d’un seul, il y aurait la lumière, il y aurait la vérité, il y aurait la justice »

Louise Michel, l’anarchiste

Ces derniers films évoluent avec l’époque et, de l’échec de la mise à mort du patron, bien calfeutré derrière le voile impénétrable du paradis fiscal, c’est la technologie qui porte désormais en germe la fin de notre société. Et pourquoi pas tuer les GAFFA, comme le soulève son dernier film Effacer l’historique, où quelques écorchés du numérique vont aller assaillir l’hydre Apple et Google, jusqu’à leur siège social, afin de supprimer les données personnelles qui les hantent, qui les traquent ? 

Bouli Lanners, sobrement nommé Dieu et perché du haut d’une éolienne pour farmer du bitcoin en détournant de l’électricité ne le dit-il pas lui-même lors d’un monologue limpide ? « Tout est parti dans l’i-cloud et ça, ça dépasse les compétences de Dieu ! Vos vidéos diaboliques sont parties en enfer. […] Dieu a trouvé plus fort que lui». Des gilets jaunes, des sans-dents, ou ces oubliés, qui n’ont qu’à traverser la rue pour se trouver du travail ou un costard sont mis en lumière par ce cinéma baroque. 

« Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre»

Arthur Rimbaud

Dans Le Grand Soir, l’une des premières préoccupations d’un des personnages est éloquente : « Est-ce que je vais retrouver un travail ?». Le travail étymologiquement renvoie à la souffrance ; le tripalium était un instrument de torture. Le travail commence dès que la femme perd les eaux et s’apprête à accoucher. Et après le travail, curieusement : la délivrance. C’est toute la dialectique qui traverse l’œuvre de Delépine. Le travail tue comme il porte la vie. À la fin de Aaltra par exemple, le duo Kervern Delépine, parti pour se venger de la compagnie de remorques, ne finit-il pas par accepter le travail de celui qui indirectement à conduit à leur infortune ? Précipités au milieu de cet enlisement, ces héros malgré eux errent pour recouvrer, sur la route, « la liberté libre ».

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Privés d’emploi, ils n’ont jamais été aussi vivants. « Si tu es un chien en liberté, tu gardes pas ta laisse » clame Benoît Poelevoorde dans Le Grand Soir, ode au punk à chien. Ces héros marchent vers l’horizon, quitte à aller tout droit, au hasard, comme Dupontel et Poelvoorde, qui dans le Grand soir traversent des résidences pavillonnaires, chevauchant les clôtures une à une de propriétés, qui ne demandent à leurs yeux qu’à disparaître. A l’instar de Rimbaud, la poésie guide leur existence, c’est ici aussi une « poésie du devenir » par le mouvement et l’action comme le disait Jean-Pierre Richard à propos du poète.

« La poésie doit être faite par tous et non par un »

Le comte de Lautréamont

Qu’est-ce que la propriété pour Kervern et Delépine dans Aaltra, lorsque chez une famille hollandaise qui les accueille à diner, ils se gavent jusqu’à la dernière miette, prenant la nourriture des gamins jusque dans leurs mains. Caméra derrière l’épaule du duo, on assiste à la liquéfaction des parents devant l’indécence et le culot de ces marginaux débonnaires. Ces parasites sympathiques pillent et volent ceux qu’ils rencontrent. Le premier rire complice des deux lascars, à l’origine ennemis, n’apparait que très tard dans Aaltra, lorsqu’ils sont jetés comme des sacs à viande et laissés au sol par un motard qui, naïf, avait laissé l’handicapé essayer sa bécane.

On aurait tort de ne voir que de la comédie fantaisiste dans le cinéma de Delépine. Au beau milieu de la frénésie consumériste du supermarché, Dupontel dans Le Grand Soir tente de s’immoler par le feu dans l’indifférence générale de ses pairs. Benoît Poelevoorde, livreur Deliveroo, fond en larme dans Effacer l’historique, lorsqu’une cliente renverse du café sur son bon de livraison. En réalité, le tragique est bien souvent le cousin de l’humour noir et de l’absurde. « Il vont savoir que j’ai bu du café » martèle-t-il en tapant du doigt nerveusement sur le bon, sali par l’hospitalité. Ces scènes réunies bout à bout, jusqu’au hurlement désespéré de Corinne Masiero depuis le rond-point d’une ZAC dans son dernier long-métrage rappellent les mots de Daumal : « La poésie est un cri ». En avant-première, Benoît Delépine nous a également présenté un court-métrage expérimental, où Brigitte Fontaine crache au visage du spectateur, lui rappelant combien nous serions, au fond, maîtres de couper la laisse. Un objectif ambitieux à une époque où, tristement, même les birkenstocks sont devenues propriété de Bernard Arnauld

Critique JV / ciné. Toujours prompt à mener des interviews à la volée lors de salons ! N'hésitez pas à me contacter en consultant mon profil.

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Ummagumma
Éditeur
8 mois il y a

Et hop ça me fait une nouvelle filmographie à découvrir ! Chic entretien, très vivant 🙂

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